Spécialiste des matières inutiles, le plasticien Lionel Sabatté façonne son bestiaire comme un démiurge à partir du plus insignifiant des rebuts des sociétés humaines : la poussière. Et le souffle virtuel des alizés leur donne vie sous le regard du visiteur. Cette exposition accueille aussi jusqu’au 20 septembre, à l’Institut Français de Maurice, sa première sculpture en thé… un cabri qui sent très bon, si l’on songe à l’odeur acre et musquée des vrais caprins. S’attarder devant ses oiseaux des îles oxydés réjouit l’esthète, là où les teintes brunes et rougeoyantes rongées par des verts tendres résultent d’une réaction chimique semi-contrôlée, dans un tout où l’artiste dessine minutieusement la silhouette de l’espèce.
Pour une exposition dont le thème le plus répandu est volatil, titrer sur le véhicule des vertébrés les plus légers de la terre paraît naturel. En appelant son exposition mauricienne La constance des alizés, Lionel Sabatté fait aussi allusion à une sensation, la caresse d’un vent chaud et humide, un souffle océanique régulier qui a bercé son adolescence réunionnaise, ce vent qui en d’autre temps fût un secret d’État pour les navigateurs portugais qui découvraient alors sa régularité et sa tempérance, clé du commerce maritime qu’ils allaient développer ensuite.
Ici, l’artiste d’origine toulousaine souligne l’idée que malgré le temps qui passe, malgré dix-huit ans d’absence, les alizés soufflent toujours dans l’océan indien avec la même constance bien que n’étant plus de la même eau… Comme l’indique le bouddhisme, le changement perpétuel est la règle, tout comme l’oxygène transforme la couleur brune du fer rouillé en vert émeraude, le souffle encore, d’un sèche-cheveux va cette fois pousser les coulures de peinture et de plâtre sur la feuille, dessinant des formes non identifiables.
Lionel Sabatté vous dira qu’un simple mouton de poussière lui tire les larmes. Ces choses plus qu’insignifiantes, ces rebuts que des générations entières de ménagères et techniciens de surface expédient aussi vite que possible dans d’hermétiques poubelles, cette matière réputée sale reprend vie sous le regard candide du plasticien. Ses petits oiseaux qu’il a confectionnés avec les poussières patiemment balayées avant son arrivée à l’Institut français de Maurice, sont des phénix. Ils renaissent sous le feu de la création faisant mentir le verset de la Genèse qui condamnait Adam et Eve après leur péché originel, à une vie éphémère : Poussière tu es, à la poussière tu retourneras…
Ce matériau léger comme l’air parait on ne peut plus approprié pour les deux petits oiseaux de poussière, exposés à la galerie de l’IFM. On trouve même quelques fragments de plume sur l’un d’entre eux et un bec en piment dans l’autre, leur posture soulignant leur identité d’être volant dont les ailes s’esquissent… sur le point de se détacher du corps. Dans le même esprit, le mouvement était omniprésent dans les cinq loups de l’impressionnante meute que l’artiste a présentée en 2011 à la Galerie de l’évolution à Paris.
Sa première sculpture de thé
Animal fabuleux, fascinant et effrayant à la fois, sauvage mais contenu par l’homme, être éminemment social sachant vivre en meute et extrêmement solitaire aussi, associé aux ténèbres, le loup connait les secrets de la forêt et en arpente les profondeurs insondables tout comme il s’égare aussi à l’orée des bois histoire de hurler à la lune devenue pleine. Comme il l’a fait pour son crocodile en pièce d’un centime ou pour son bestiaire fantastique fait de vieilles souches et de fers rouillés et aussi pour une chouette de 15 cm de haut, réalisée avec des bouts de peau humaine que lui a offert son amie, Lionel Sabatté transforme ses sculptures avec des matières produites volontairement ou non par les sociétés humaines, illustrant au passage et malgré lui cet anthropocentrisme effréné à toujours vouloir reproduire le monde à notre guise, dans nos matériaux.
Ces loups de poussière, traités avec les méthodes de conservation du taxidermiste, étaient faits de la poussière et des débris humains de la station de métro Châtelet-Les Halles à Paris, un lieu où transitent chaque jour environ 700000 personnes, ce qui ajoute au caractère précieux de cette matière dans l’optique de l’artiste. Devenant la chair de ces loups, elle est aussi le support d’une renaissance qui se traduit dans leur posture, couchée pour le premier réalisé, debout et hurlant à la lune pour le dernier d’entre eux, le chef de bande placé en tête.
Cotoneux et gris clair, les petits oiseaux de poussière semblent aérien quand le loup paraît s’extirper difficilement de la boue et de l’attraction terrestre. Aussi se surprend-on à observer avec plaisir les détails de cette matière, avec de multiples étranges minuscules détails. Que penser aussi de ces êtres fait des rebuts de la vie appelés sinon à être éliminés. Lionel Sabatté nous invite à nous réconcilier avec ce qui nous effraie, à voir se déciller et se dépouiller de ses conditionnements pour voir la beauté en toute chose et comprendre comment le geste artistique devient un acte de purification et d’élévation spirituelle…
Le parfum d’une sculpture en thé
Loin du thème du vent ou de l’oiseau, un cabri — voire le bouc sorti tout droit des cavernes de l’enfer — trône fièrement au milieu de la pièce, patte avant relevée, dans un habit brun sombre tout à fait intriguant en raison de son aspect archaïque. À y regarder de près, la chose sent bon… Elle exhale l’arôme de notre boisson la plus prisée, car cette sculpture est la première en thé que cet artiste ait jamais exposée, même s’il en a eu l’idée au cours d’un voyage en Chine en observant des briques de thé. Ainsi travaillée, cette représentation du cabri rappelle l’irrégularité du pelage de ces caprins qui trottinent et broutent souvent aux abords de nos routes et dans les campagnes mauriciennes.
Décharnée, la gueule renvoie au crâne du bouc maléfique ou à quelque masque du bestiaire africain. Mais l’idée qui motive l’auteur est d’avoir constitué un herbivore d’une matière végétale, faisant que l’intérieur soit à l’image de l’intérieur avec toutefois un matériau qui occupe une place emblématique dans les sociétés humaines. Boisson la plus consommée à travers le monde, le thé a aussi servi de monnaie d’échange dans le passé en Asie. Son support, le bidon transformé en base d’échafaudage est lui aussi un instrument des échanges (de pétrole), dans le monde moderne, entre les peuples du monde entier. D’autres sculptures en thé composeront une partie de l’exposition que l’artiste prévoit de présenter à Pékin et Shanghai l’année prochaine.
Privilégiés que nous sommes, nous pouvons pour encore une quinzaine de jours nous divertir l’oeil et la pensée, devant les nombreuses oeuvres sur papier, des oiseaux des îles, de petite et grande taille, fruits de la confrontation des matières, du bronze et du fer liquide et de l’oxygène… Ces réalisations très clairement inspirées par la faune mascarine permettent de reconnaître grâce à la finesse et la pertinence du dessin de l’artiste les aspects formels les plus caractéristiques des espèces qui nous enchantent encore aujourd’hui et de celles que nous avons fait disparaître.