Depuis lundi, les espaces habituellement vides de l’Institut Français de Maurice se sont remplis de gens, de mouvements et de matériaux en tous genres, du polystyrène aux clous, bout de ficelles et autres grillages, graines, planches de bois et autre lianes enchevêtrées… Chacun de la vingtaine de participants à l’atelier international Artchipelago s’est approprié un coin du centre culturel pour achever l’oeuvre — ou du moins la faire avancer — dont l’idée a germé à l’occasion de ces échanges qui entendaient à l’initiative de l’association Partage associer le concept d’archipel à celui de création artistique.
Si tous les artistes avaient bien en tête leur projet, le visiteur de l’IFM avait besoin tout de même de quelques explications mercredi dernier pour comprendre où ce qu’il pouvait voir aller l’emmener au soir du vernissage prévu à 18 h aujourd’hui. Tous les artistes n’étaient pas là au moment de notre passage. Aussi, le hasard a-t-il guidé nos pas vers quelques-uns, des visages inconnus de préférence.
Une des premières oeuvres visibles lorsqu’on arrive est un grand nuage brun foncé dans lequel s’esquisse en négatif la silhouette d’un chien allongé sur le sol. L’artiste française Myriam Mechita marque ainsi son étonnement face à la tristesse qu’elle a perçu dans les regards depuis quinze jours qu’elle séjourne à Maurice. Ce chien est apaisé puisqu’il dort, mais il n’en dort pas moins dans la rue, sur l’asphalte… Et les conducteurs connaissent à Maurice ces chiens qui semblent indifférents au danger. Saouls de chaleur, ils se déplacent très lentement quand une voiture approche. Cet animal abandonné à lui-même rejoint peut-être la condition isolée de l’artiste en création
Dans cet atelier qui a été pour elle un territoire d’expérimentation pure, Myriam Mechita a voulu aller à l’essentiel, retrouver les éléments tels que le feu, l’eau et les sentiments les plus vitaux, l’amour toujours. C’est un feu qui a noirci d’un fatras de volutes brunes et anthracite tout un pan de mur de l’institut culturel. Pour une fois les pompiers ont été sollicités pour… mettre le feu, avant de l’éteindre tout de même. L’essentiel, même pas un crayon, il a suffi ensuite d’une éponge à l’artiste pour qu’elle ôte les traits de la silhouette d’un grand chien couché, apaisé mais affaissé. Intitulée Nobody song, en hommage aux esclaves auxquels on a ôté l’identité, cette oeuvre sera aussi associée à Ulysse, le fils de l’artiste, sept ans et demi dont les mains seront peintes aux couleurs du feu et dont un poignet portera un bracelet, relié par une chaîne à un autre bracelet plus grand que le sien… mais ouvert. Le lien dont on se libère, le lien d’amour entre un fils et sa mère, la chaîne de l’esclave, il y a un peu de tout ça dans ce bijou que l’artiste a fait confectionner dans le cadre de ce travail.
Solitude et mélancolie
À l’origine de ce travail, « une tristesse infinie, une lourdeur mélancolique » que l’artiste a fortement ressenti du jour où elle a mis le pied sur l’île, s’étonnant de ne pas trouver la joie et la bonhomie et le lien avec la nature exubérante et généreuse qu’elle a pu rencontrer dans d’autre pays du même type. Richard Beaugendre se postera devant l’oeuvre pendant le vernissage pour jouer à la guitare électrique le premier morceau de Dead Man, film de Jim Jarmusch, une musique signée Neil Young. Des citations agrémenteront l’ensemble, notamment celle-ci : « Le monde se renverse à ta vue. »
Lors de son premier voyage à Maurice, la Réunionnaise Geneviève Alaguiry avait été particulièrement marquée par l’omniprésence des temples et surtout des petits autels hindous dans les cours et jardins des familles mauriciennes. Cette pratique n’est pas aussi répandue dans l’île soeur certes pour des raisons démographiques, la population de foi hindoue étant moindre, mais aussi parce que ces pratiques religieuses se sont dans le passé le plus souvent effectuées dans la clandestinité, sous le joug d’un catholicisme omniprésent et d’une volonté jacobine d’inculquer à chacun une culture officielle.
Mais là n’est pas le sujet, l’artiste aime trouver dans la société contemporaine les signes de sa schizophrénie, ses contradictions les plus flagrantes. Ainsi chacun a-t-il son petit autel sur lequel il dépose des offrandes à sa divinité de prédilection très régulièrement, mais en même temps chacun pratique des excès de consommation qui le mènent plus vite à la tombe… « Pour moi, nous explique-t-elle, la cigarette est un des symboles les plus forts de cette société de consommation, dans laquelle on veut rester en sécurité mais où en même temps on développe des pratiques destructrices, comme fumer des cigarettes. Cette ambiguïté nous maintient dans un état d’hébétude où l’on ne se pose plus de questions. Ainsi les onze minutes de vie en moins que représente en moyenne un paquet de cigarette consommé, auraient-elles pu être mises à profit pour construire un temple ou un autel… » Nous découvrirons ce soir trois petits autels construits avec ces résidus des instruments de mort que sont les paquets de cigarettes vides. Des dessins parleront d’une étrange maladie qui empêche de communiquer tandis que l’ensemble de l’installation portera le nom de Sociétance…
Un monde de fragilité
Pour parler d’environnement, Marek Ranis a accompli un geste interdit en prélevant sur les plages des morceaux de coraux morts, ceux qui se décomposent dans cette matière de plus en plus souvent emportée par les flots à cause du lessivage du littoral qu’engendre le bétonnage implacable de nos côtes : le sable. Bien sûr, l’artiste professeur à l’université de Caroline ne manquera pas de vous expliquer que c’est pour la bonne cause car il s’agit de montrer l’absurdité de cette planète que l’homme s’évertue à détruire. Le blanchiment des coraux est directement lié à une hausse de la température de l’eau dans le lagon. Et ces coraux morts deviennent des petits trophées de voyage multicolores que les touristes ramènent chez eux. Constatant que comme en Australie, les coraux disparaissent à Maurice, il a voulu montrer l’ironie de ce geste qui consiste à détourner un organisme mort ou détruit indirectement par l’homme, en le peignant pour le transformer en souvenir joyeux, un joli petit objet coloré, tel que ces dizaines de morceaux de coraux qu’il a collé sur un immense pan de mur. Cette caricature du tourisme lui fait penser à l’effigie des chefs indiens que l’on met régulièrement sur les pièces ou divers objets décoratifs aux États-Unis après avoir littéralement massacré ces mêmes peuples que l’on fait ainsi semblant de glorifier. Partant du principe que pour beaucoup de gens, l’accélération du réchauffement climatique demeure une notion abstraite, il entend rendre les choses palpables en mettant en scène certains aspects de la dégradation de l’environnement.
Quand on regarde une mapemonde, chaque morceau de terre, chaque continent apparaît finalement comme une île, un morceau d’archipel… Monica de Miranda utilise souvent la carte comme un support, instrument de réflexion dans son travail. Ici elle reproduit la carte du monde en plantant la pointe de clous dans une grande planche de contreplaqué. Malgré ces contours métalliques fichés dans le bois, l’artiste veut montrer la fragilité du monde et des liens qui unissent les humains. Pour cela, elle utilise des bobines de fil noir dont elle se sert pour relier chaque clou à son vis-à-vis et ainsi représenter les surfaces émergées de la planète.
Ces fils tendus montrent les liens continuels d’un lieu à l’autre, qu’ils soient réels ou virtuels, mais la matière utilisée, ces fils de coton qui peuvent s’user et se casser, sont extrêmement mous, inconsistants et fragiles. Cette artiste portugaise a elle-même expérimenté la fragilité de ces liens en allant vivre dans différents pays comme l’Angola, le Royaume-Uni ou le Brésil. Elle utilise généralement la vidéo et la photographie comme support de ses installations.