C’est une chose étrange à la fin que le monde. Et dire que je m’en irai sans en avoir tout dit. Aragon

Il  s’en est allé sans en avoir tout dit. De ce monde qui le stupéfiait. De cette lumière qui l’émerveillait. Des femmes, des livres et des plaisirs qu’il avait adorés. De la vie, qu’il avait aimée à la folie.

Gillian Genevière

Il n’était pas toujours aimé de la critique. Trop dilettante. Trop léger. Trop médiatique. Trop populaire. Trop gai. On disait de lui qu’il n’avait pas assez souffert et qu’il ne pourrait, en conséquence, être un grand écrivain. Il était coupable d’optimisme, de clarté et d’émerveillement. Et, en ces temps moroses et délétères, cela était un crime.

Alors, son entrée, de son vivant, dans la pléiade fit polémique. On cria au scandale. Au parti-pris. À la complaisance intéressée. Je devine que cela lui faisait mal. Mais il avait l’élégance d’en rire. De rire de la gratuité de ces attaques. De rire, aussi, de lui-même.

Il n’était dupe de rien. Ni de l’histoire. Ni de la politique et des politiciens. Ni de la force des convictions et des mots, ni de leur dangerosité. Il était également lucide quant à notre insignifiance tout en étant conscient du miracle inouï qu’est la vie.

De ses erreurs, de sa chance, de la valeur réelle de son œuvre, de sa juste place dans le Panthéon des écrivains, il n’hésitait pas à en parler. Avec modestie. Mais, bien sûr, on l’accusait alors d’être un faux modeste car il se montrait à la télévision et parlait de son œuvre avec éloquence et érudition. Il n’était pas dupe de la méchanceté des hommes. Ni des réalités de l’époque qui a besoin de bruit et de fureur pour faire vendre. Il le savait bien, lui qui était devenu, par la force des choses et de la réalité du temps présent, une marque. Il en riait, comme toujours.

On a parlé de la clarté de son écriture, de son art de la conversation, de sa capacité à s’émerveiller, de son élégance, de son intelligence, de son érudition et de son immense culture mais ce que je retiendrai toujours de Jean d’Ormesson, c’était sa lucidité. Ce qui n’empêche pas les erreurs et, si on se montre intelligent, les remises en question. Il avait à la fois changé et il était resté le même.

Brillant, ayant des convictions fortes, il était capable d’être à l’écoute des autres. C’est aussi sans doute pourquoi, malgré la virulence de ses propos envers ses adversaires politiques, ces derniers l’adoraient. François Mitterand et Jean-Luc Mélenchon, pour n’en citer que deux, aimaient sa conversation.

Avec son départ, c’est près de vingt-cinq années de conversation avec lui, à travers son œuvre, qui s’achève pour moi.

Je l’ai découvert à la télé parlant de Proust  avec une érudition hors norme. J’avais 17 ans. Et j’aimais particulièrement la littérature, les mots et les écrivains et je découvrais un homme capable d’en parler pendant des heures, sans se lasser, sans jamais être pédant, avec délectation et un plaisir non feint. Pour le plagier: c’était épatant.

Ses nombreuses apparitions à la télé en compagnie d’Olivier Barrot ou de Bernard Pivot allaient me donner envie de découvrir cet homme et son œuvre. Aujourd’hui, dans ma bibliothèque, juste au dessus de mon bureau, je me retrouve avec vingt-quatre livres de Jean D’Ormesson.

De ses œuvres de jeunesse comme Un amour pour rien à son dernier livre publié de son vivant, Le guide des égarés en passant par ses romans métaphysiques comme l’ histoire du juif errant, la douane de mer ou Dieu, sa vie son œuvre, le rapport Gabriel ou encore ses romans testamentaires: C’est une chose étrange à la fin que le monde, Comme un chant d’espérance, ou encore Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, une même constance, un même désir: raconter le monde, l’homme et le tout avec style et plaisir.

Et on sentait bien que le plaisir était au rendez-vous de l’écriture: il y a des choses qu’on ne peut feindre. L’écriture était un moment de délectation pour lui et ce plaisir, il le transmettait au lecteur par la force du style. Le lecteur est à chaque fois emporté par le récit dans un tourbillon de mots et de sens.

Avec Jean D’Ormesson, on voyage dans le temps et dans l’espace, voire dans tout l’univers pour chercher nos origines et notre histoire. Du Big Bang à la mort en transitant par la vie, cela pourrait être le résumé d’une œuvre inclassable à l’écriture pourtant classique et épurée.

La légèreté n’est pas le contraire de la profondeur : elle est le contraire de la lourdeur. Jean D’Ormesson était d’une profondeur inouïe dans ses écrits. Et il n’était jamais pédant. Il nous prenait par la main et nous transmettait avec légèreté et élégance sa passion de la vie. Dans sa totalité.

Il disait que la vie est Une fête en larmes et qu’on n’échappe pas à la douleur et au chagrin. Mais en attendant la mort, la vie reste un miracle et le tout est de la vivre intensément pour pouvoir, au moment de s’en aller, se murmurer, avec un petit sourire : C’était bien.

Il était aussi ceci, Jean D’Ormesson : le biographe du sens, de Dieu et de la vie. Lisez le et vous trouverez alors peut-être la réponse à cette question essentielle qu’on se pose tous : Et toi mon cœur pourquoi bats-tu ?

Au revoir et merci, Monsieur D’Ormesson.