On croyait avoir avancé, un peu, sur la question de déclaration ethnique des candidats aux élections législatives à Maurice. Mais l’annonce éclair du scrutin du 7 novembre prochain nous signifie un cinglant recul : en vertu du décret émis lundi soir par la Présidence, l’Etat revient donc, pour ces élections, sur la décision de ne plus obliger les candidats à déclarer leur appartenance ethnique.
Nous revoilà donc au point de départ : pour pouvoir participer aux élections législatives de novembre prochain, lesdits Mauriciens vont devoir inscrire sur leur formulaire de dépôt de candidature s’ils sont Indo-Mauricien, Sino-Mauricien, Musulman ou de la Population Générale…
Un demi-siècle après la rédaction et la mise en application de la Constitution ayant marqué l’accession de Maurice à l’indépendance, on aurait pu penser que l’aspiration d’un certain nombre de Mauriciens à pouvoir se définir comme « Mauriciens » allait finalement avoir droit de cité. Pour cela, la lutte a été longue. Depuis un certain nombre d’années, la mouvance de gauche incarnée par Lalit avait choisi de « contourner » cette obligation en tirant au sort l’appartenance ethnique à être inscrite par ses candidats aux législatives. Désireux d’aller plus loin dans cette contestation, le parti Rezistans ek Alternativ avait décidé, en 2005, de présenter 11 candidats qui refusèrent d’indiquer leur « identité ethnique » sur leur formulaire de dépôt de candidature. Celles-ci avaient donc été rejetées par la Commission électorale, amenant le parti à faire appel à la Cour. Le juge Eddy Balancy avait alors émis un jugement affirmant l’illégalité de ce rejet. Jugement toutefois renversé par le full bench de la Cour suprême, réuni en urgence.
Aux élections de 2010, R & A décida de réitérer cette action, en invitant de surcroît tous les citoyens désireux de contester cette obligation d’aller eux aussi se faire enregistrer comme candidats, en refusant d’inscrire une quelconque appartenance ethnique ou en inscrivant simplement « Mauricien ».
C’est ce que firent un total de 104 personnes (dont l’auteure de ces lignes). Les 104 candidatures furent comme prévu rejetées, et une action engagée devant le Privy Council, puis devant la Commission pour les droits civiques des Nations unies qui, en 2012, rendit un prononcé estimant que cette disposition constitutionnelle bafouait les droits civiques de ses citoyens, et invitait l’Etat mauricien à revoir la Constitution.
Pour les élections générales de 2014, le gouvernement choisit en conséquence de faire passer un mini-amendement constitutionnel, autorisant les candidats à ne pas inscrire d’appartenance ethnique. 30 % des candidats à cette élection choisirent de ne pas le faire, dont l’actuel Premier ministre, Pravind Jugnauth.
Parallèlement, R & A avait maintenu son cas en Cour, et si l’Etat avait maintes fois demandé des renvois, les choses semblaient être inscrites dans une mouvance devenue incontournable. C’est dire la surprise du revers de lundi dernier.
Il est évident que nos principaux états-majors politiques sont peu désireux de se défaire d’un système qui, au fond, leur sert bien. Certains estiment aussi que cette clause, qui ouvre sur le Best Loser System (BLS), soit le fait de désigner des députés correctifs à l’issue des élections pour « rétablir » l’équilibre communal, est ce qui permet d’assurer paix sociale et politique dans notre pays. Même si cette désignation se fait sur la base des chiffres du dernier recensement ethnique autorisé, qui date de 1972…
Reconnaître le fait ethnique au sein d’une population et d’un pays n’est pas une « tare » ou un défaut en soi. Ces considérations sont très présentes dans notre pays, elles nourrissent nombre de comportements et décisions, génèrent des injustices et inégalités, et ce n’est pas en choisissant de les nier ou de les ignorer que l’on pourra y remédier. Actuellement circule une liste non officielle donnant le décompte ethnique par circonscription. Et s’il semblerait qu’elle ne date pas d’aujourd’hui, il n’en est pas moins évident que ce type de liste est utilisé par les états-majors politiques pour décider quel candidat présenter ou pas, selon que son profil ethnique corresponde ou pas au profil ethnique de la circonscription.
En attendant les résultats du nouveau cas constitutionnel entré vendredi par Rezistans ek Alternativ, il faudrait peut-être se demander aujourd’hui si Maurice peut ainsi aller à l’encontre d’un prononcé des Nations unies qui a statué que cette disposition bafoue les droits civiques de ses citoyens. Se demander aussi, profondément, si nous sommes vraiment intimement convaincus que le tissu social de Maurice partirait en fumée si nous avions des députés mauriciens qui travailleraient assidûment et avec compétence à l’avancement de tous les Mauriciens, plutôt que des députés élus, même si médiocres, corrompus ou inopérants, juste parce qu’ils sont censés représenter une communauté.
Se demander si aux Jeux des Iles de l’Océan Indien il y a deux mois, la « communauté » d’Akbar Patel avait une quelconque importance dans le superbe élan qui a réuni les Mauriciens…

SHENAZ PATEL