Ils sont des anonymes. Ils viennent du corps d’élite de la force policière, le Groupement d’Intervention de la Police Mauricienne (GIPM) ou encore d’unité spécialisée comme la Diving Unit de la National Coast Guard (NCG). Leur quotidien se passe dans des séances d’entraînement poussé en vue d’affronter les pires situations. Leur mission demeure de tout mettre en oeuvre pour sauver des vies humaines dans des missions les unes plus périlleuses que les autres. Derrière cette carapace d’audace et de sang-froid se cachent des hommes dans le sens le plus large du mot. Presque une semaine après les tristes événements du week-end pascal avec huit victimes à repêcher des cadavres de huit victimes, dont six coincées dans le Tunnel de la Mort reliant Rogers House au Caudan et deux autres dans le sous-sol du Port-Louis Harbour Front, ils concèdent avoir fait face à « de véritables moments de panique et de grande détresse de la part de la population » que ce soit au Caudan Water Front, à Canal Dayot ou encore au centre de récréation pour les personnes de troisième âge à Pointe-aux-Sables.
« Certes de par notre engagement au sein de la force policière, nous sommes préparés pour nous engager dans des opérations de Search and Rescue en tous genres que ce soit sur terre ou sur mer. Mais les pluies torrentielles de samedi constituent une expérience unique en son genre d’autant plus que dans chacun des cas, les conditions étaient éprouvantes », avouent des membres du GIPM déployés sur le terrain, sous l’oeil approbateur de leurs camarades de la Diving Unit de la NCG.
Pourtant, ce samedi 30 mars, quand l’escouade du GIPM On Call aux casernes de Vacoas reçoit un appel en vue de secourir des personnes en détresse avec les débordements à Canal Dayot, ils ne s’attendaient pas à affronter des épreuves les unes plus coriaces que les autres. La priorité des priorités était d’emprunter le trajet le moins compliqué de Vacoas jusqu’à Canal Dayot en mettant à profit les informations communiquées par le Police Information Room.
En route, d’autres éléments du GIPM On Stand-By se joignent au peloton initial. « Nous avions été avertis que le problème d’inondation à Canal Dayot était d’une grande ampleur. Nous avons été témoins d’un véritable sauve-qui-peut de la part des habitants devant la furie des eaux balayant tout sur leur passage. Une véritable désolation avec l’eau envahissant tout ce quartier », ajoute un élément du GIPM.
Les opérations de secours sont exécutées après un rapide constat des lieux. D’abord, des vies humaines à préserver comme le sauvetage de cet homme qui s’était retrouvé en difficultés, perché de manière vulnérable sur un mur de six pieds de haut avec l’eau arrivant presque à sa hauteur.
Un peu plus tard dans l’après-midi, vers les 18 h, un autre appel au secours fait que l’équipe du GIPM doit mettre le cap sur le centre récréatif de Pointe-aux-Sables avec 116 membres du troisième âge bloqués au premier étage de l’immeuble alors que le niveau d’eau montait jusqu’à quatre pieds de hauteur et que la piscine était submergée par l’eau boueuse. L’opération d’évacuation est des plus délicates vu l’âge, l’état de santé et le choc psychologique subi par cette colonie en villégiature.
Mais entre-temps, le véritable drame se jouait d’abord le long de l’autoroute dans la région de Cassis. Des véhicules, dont un autobus Blue Line de la Corporation nationale de Transport, se dirigeant vers Réduit, sont pris en tenaille par des torrents dévalant une partie de la Nationale avec des risques énormes pour les passagers et conducteurs de voitures. La proximité du QG de la NCG à Les Salines fait qu’une escouade de la Diving Unit est dépêchée d’urgence sur les lieux.
Panique
« Une fois sur place, nous avons porté secours aux passagers du bus. C’était la panique à l’intérieur du bus et avec l’aide de cordes et la coopération de tout un chacun, les passagers ont été mis en sécurité », interviennent des membres de la NCG, qui cachent difficilement leur choc devant les scènes de désastre sur ce tronçon de l’autoroute avec des voitures empilées les unes sur les autres.
Toutefois, le plus dramatique est à venir. Il doit être environ 15 h 30 en ce samedi fatidique, selon la chronologie des faits. L’eau a déjà envahi toute l’esplanade Bissoondoyal et les environs en un clin d’oeil, prenant par surprise tous ceux qui s’y trouvaient.
L’équipe de la NCG, qui faisait route vers sa caserne à Les Salines, est dirigée vers le Caudan avec pour information que des personnes sont prisonnières des eaux dans l’un des tunnels. Des témoins assistant à la scène des inondations à l’étage du Dias Pier au Caudan confirment aux sauveteurs la présence de personnes dans le tunnel.
« Nous inn trouv dimounn rant dan tunnel ki inn ranpli avek delo apre. Nou pa inn trouv zot sorti ni par isi (du côté du Casino) ni par lot kote. Nou inn tand pe kriye aussi », affirment-ils à l’équipe de la NCG, dont l’attention sera attirée par des cheveux qui flottaient à la sortie du tunnel du côté du Caudan.
L’un des plongeurs professionnels de la NCG devait se jeter à l’au pour la confirmation. « Kan mo in ariv pre kot sa bann seve ti pe flote la, mo inn konpran ki se enn viktim. Mo inn gagn konfirmasyon kan mo inn trap lamin sa viktim », fait-il comprendre. La première victime à être recouvrée sera Sylvia Wright, gérante d’Allanas Boutik, située à l’autre extrémité du tunnel.
Après une demi-heure de recherches, le corps de Jeff Wright, 17 ans, sera retiré. Les volets d’Allanas Boutik étaient tirés à moitié, laissant comprendre que cette mère et son fils ont tout quitté dans la panique et ont été surpris par la rapide montée des eaux des deux côtés du tunnel.
« La principale difficulté dans laquelle nous avons évolué est qu’avec cette eau extrêmement boueuse, la visibilité était quasi nulle, même avec les torches les plus puissantes. Ensuite, il fallait faire très attention à ne pas se blesser avec les objets tranchants qui s’y trouvaient. Nou bizin tous touse ek tat tate pou konpran kot nou ete », racontent simultanément les membres du GIPM et de la NCG, se relayant à tour de rôle une demi-heure chacun sous les eaux envahissant les eaux du tunnel, avec les pompiers faisant fonctionner leurs pompes en vue de faciliter les recherches.
Exercice éprouvant
Avec la découverte de ces deux premières victimes, il n’était nullement question d’abandonner les recherches. Sarah Tewary, l’épouse de l’une des victimes, avait soutenu qu’au moins quatre personnes étaient encore sous l’eau. Les sauveteurs de la NCG continueront à se battre jusqu’à 22 h 45, quand la sixième victime a été retirée du tunnel et transportée à la morgue.
« Les opérations dans le Caudan Underpass ont été Called off vers 23 h 30 quand nous nous sommes assurés après un dernier sweep des lieux qu’il n’y avait pas d’autres victimes », soulignent les membres de la National Coast Guard, qui tiennent à Put On Record la compréhension et la collaboration du public lors de cet exercice éprouvant.
Néanmoins, ce samedi tragique était loin d’être terminé. Depuis le début de la soirée, l’escouade de plongeurs du GIPM, qui était intervenue dans la journée à Canal Dayot et ensuite à Port-Louis, s’était vue confier la responsabilité des recherches dans le parking souterrain à double niveau du Port-Louis Harbour Front en vue de retrouver un premier disparu, Vincent Lai King Wong Tat Chong, gérant du Magasin du Port. Auparavant, ces éléments du GIPM, qui avaient été rejoints par un autre contingent de Vacoas, avaient prêté main-forte aux membres de la Diving Unit de la NCG dans le tunnel.
Le principal obstacle quasi insurmontable auquel ils ont eu à faire face pendant toute la soirée de samedi été le volume d’eau. Une idée du problème : de samedi soir à mardi matin, les sapeurs-pompiers se sont relayés pour pomper quelque huit millions de litres d’eau de ce parking souterrain.
« Dans le parking souterrain, dans lequel étaient garées 16 voitures, les conditions d’opération étaient des plus exténuantes. La poche d’air était très limitée, rendant difficile tout constat général des lieux pour les recherches. La qualité de l’eau était des plus nauséabondes avec un mélange de mazout et de carburant venant des véhicules, le carbone des pompes à eau en action, des animaux en putréfaction. Sans oublier l’obscurité la plus totale », indiquent les plongeurs du GIPM, à peine remis de cette expérience.
Devant les difficultés physiques et évitant de prendre des risques inutiles à leur sécurité, les recherches furent interrompues vers 23 h 30 samedi pour reprendre très tôt dimanche. Finalement vers 14 h, le corps de Ravindranath Bhobany, ancien employé de la Barclays, était retiré des eaux, puis une demi-heure plus tard celui du propriétaire du Magasin du Port.
Avec les sapeurs-pompiers poursuivant l’opération d’évacuation d’eau du souterrain du Port Louis Harbour Front, les membres du GIPM sont rentrés aux casernes de Vacoas pour être sollicités, lundi, par la Central Water Authority pour une autre mission hasardeuse dans les gorges de la Grande-Rivière-Nord-Ouest en vue de procéder au nettoyage des filtres de Pailles pour réalimenter une partie de la capitale en eau potable…