Ainsi, après un communiqué conjoint intimidant de son gouvernement et celui des Etats-Unis menaçant notre pays d’une détérioration dans nos relations bilatérales à cause de l’ultimatum lancé à Londres de fixer une date pour le retour de l’archipel des Chagos à la souveraineté totale de la République de Maurice, le nouveau haut-commissaire britannique à Port-Louis, son excellence M. Jonathan Drew, a cru pouvoir apaiser la tension en plaidant que « Friends do not take one another to court » (On ne traîne pas ses amis en cour de justice). Dieu nous garde de nos amis ! Heureusement, le gouvernement mauricien continue à maintenir la pression !
Le Premier ministre, Sir Anerood Jugnauth, paraît déterminé cette fois à recourir à l’arbitrage de la Cour internationale de justice de La Haye (en Hollande) pour récupérer les droits de Maurice sur les Chagos. Il y beaucoup de raisons solides qui indiquent que Maurice sortira encore grand gagnant du combat juridique — comme ce fut le cas l’année dernière au Tribunal d’arbitrage de la mer de l’ ONU contre le décret unilatéral d’un parc marin autour de l’archipel. A moins — et c’est la seule appréhension permise — que le tandem anglo-britannique ait les bras long auprès de certains juges de cette cour de La Haye à qui la communauté internationale a souvent, à raison, reproché la tendance d’être trop fréquemment du côté des puissances occidentales…
S’il fallait un bon exemple pour illustrer la très inconfortable position actuelle de nos anciens maîtres coloniaux et de son complice américain dans toute l’affaire, la supplique de son excellence monsieur le Haut-commissaire britannique n’a pas son pareil. D’ores et déjà, on peut constater avec satisfaction que l’ultimatum a eu pour mérite d’ébranler la posture arrogante que le gouvernement de Londres avait toujours adoptée jusqu’ici face à la revendication mauricienne. Depuis le démantèlement illégal des Chagos du territoire national de Maurice, le 8 novembre 1965, les diplomates du Foreign and Commonwealth Office conseillaient à leur gouvernement de superbement ignorer les démarches de Maurice. « The policy is to show quiet disregard », écrivaient ces diplomates à l’attention de Whitehall.
Bien qu’il ait, ce vendredi, trinqué avec le Haut-commissaire british et répondu au toast du chargé d’affaires américain, Mark L. Asquino, pour fêter la libération de son pays du joug… anglais en 1792, il est rassurant que le Premier ministre mauricien n’a pas cédé aux sirènes des bons sentiments. A l’Assemblée nationale, il a dit qu’il ne va pas courber devant ceux-là qui confondent pouvoir avec droit international (those who believe that might is right). Tout au plus, Sir Anerood Jugnauth a accepté de prolonger d’une semaine l’ultimatum qui expirait mercredi dernier.
«L’expression seront rendues» équivaut à une reconnaissance de propriété
De nos recherches depuis 1997—  dans le cadre de notre enquête pour Week-End—  les archives déclassifiées de l’administration coloniale au Public Records Office, de Kew Gardens, à Londres, montrent qu’il y a moult documents qui établissent que la République de Maurice est le véritable propriétaire de la soixantaine d’îles et des bancs de sable, y compris l’atoll de Diego Garcia qui compose l’archipel des Chagos.Il faut donc un sursaut national face à l’axe Londres-Washington et continuer à dénoncer la décolonisation incomplète de notre pays après le démembrement des Chagos.
Certains juristes sont d’avis que, en toute logique, s’il s’imposait de s’adresser à la justice internationale, de prime abord, il ne devrait même pas être nécessaire de prouver que Maurice est le pays propriétaire des Chagos, donc souverain. En s’appuyant sur l’engagement plusieurs fois réitéré par Londres — avec l’accord des Etats-Unis, l’occupant de fait de Diego Garcia — que les îles des Chagos nous seront « rendues quand l’archipel ne sera plus nécessaire pour la défense de l’Occident », la partie mauricienne n’aurait qu’à exiger du gouvernement britannique qu’elle fixe la date effective de ce retour à la souveraineté mauricienne. Le terme rendu exprime une reconnaissance de la propriété mauricienne.       
Mais, avec la Grande-Bretagne, les choses ne sont jamais aussi simples. Il y a le fait notoire que face aux petits pays, la Grande-Bretagne n’a aucun respect de sa parole donnée. Son comportement n’est pas égal. A la Chine, dont elle craignait manifestement la réaction militaire et la puissance économique, Londres a retourné, dans les délais prescrits et jour pour jour, son ancienne colonie de Hong Kong. A l’opposé, à l’instar de leur conflit territorial avec les Espa-gnols, nos amis les Britanniques foulent au pied le Traité d’Utrecht, signé en 1713, dans lequel ils s’étaient engagés à rendre Gibraltar à l’Espagne après trois cents ans. Ce traité aurait dû avoir été respecté depuis maintenant trois ans… Et, avec la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne et l’incitation des Gibraltais, orchestrée par Londres, pour qu’ils réclament leur autodétermination, l’Espagne se voit contrainte aujourd’hui de mettre de l’eau dans son vin et venir proposer une cosouveraineté. C’est à pareille situation que s’expose la République des Maurice si elle ne réagissait pas maintenant. Nos Gibraltais, à nous, ce sont beaucoup de Chagossiens qui nous vouent une haine pas très justifiée au fur et à mesure qu’ils vont s’installer à Londres et nos cosou-verainistes ceux-là qui feignent de ne pas comprendre ce qu’ils qualifient de «subite agitation de Maurice ».
Dans le communiqué conjoint anglo-américain, il y a également la reconduction d’un argument qui n’est pas nouveau. Londres et Washington pensent pouvoir semer la confusion si jamais le recours à la Cour internationale est saisi. Cet argument bancal fut mis en avant à partir d’une visite qu’effectua, à Maurice, le ministre britannique des Affaires du Commonwealth, M. Peter Hain, vers la fin des années 1990. Il voudrait faire accroire que l’archipel des Chagos a toujours appartenu uniquement à la Grande- Bretage depuis 1814, soit depuis le Traité de Paris, et que Maurice n’y a jamais été présent. Non seulement le gouvernement britannique aura là réussi à pousser le gouvernement américain à s’ingérer dans un aspect qui n’implique que lui et la République de Maurice, mais il voudrait, comble de l’ironie, fausser sa propre histoire coloniale.
Il faudra rappeler au gouvernement britannique que, à sa requête, sa propre Chambre des Communes avait, en 1920, approuvé une liste répertoriant toutes ses colonies dans l’océan Indien. L’exercice avait été rendu nécessaire, d’abord, parce que Les Seychelles (soit plus de 90 îles et îlots) avaient été détachées de Maurice depuis 1903 et qu’il s’en était suivi un grand désordre du fait que certaines îles seychelloises n’avaient pas été comptabilisées. Ensuite, l’Angleterre s’était rendu compte que la France lui brocardait des îles qu’elle laissait à l’abandon. C’est ainsi que dans la liste approuvée par la Chambre des Communes comme faisant partie intégrante de la British Colony of Mauritius, on retrouve toutes les îles des Chagos, y compris Diego Garcia, Tromelin (or Sandy Bank) et… St. Paul et Amsterdam que la France a, elle, fini par incorporer dans ses territoires australes et antarctiques Françaises (TAAF).
L’archipel Chagos intégré à Maurice depuis 1814
Il serait aussi fort amusant de voir comment, devant la Cour internationale, Londres va expliquer, d’abord, pourquoi dans les échanges entre le Foreign and Commonwealth Office et le Département d’Etat américain, entre janvier 1964 et septembre 1965, soit au moment du complot détaché des Chagos, il était sans cesse répété que le consentement de Maurice était essentiel pour procéder audit détachement. Il sera aussi fort intéressant de voir comment Londres va justifier son engagement de retourner à la République de Maurice l’archipel des Chagos quand il n’en aurait plus besoin, alors que ni lui ni les Américains ne reconnaissent la revendication de souveraineté mauricienne. Rend-on jamais à une tierce partie un bien dont on affirme qu’elle n’en est pas la propriétaire ?
En fin de compte, beaucoup plus que la négation ridicule des Anglais des liens indissociables entre Maurice et les Chagos, c’est sur la base des documents déclassifiés à Londres que le gouvernement de Maurice vaincra à coup sûr devant la Cour internationale. En déposant une pile de documents, la République de Maurice est en mesure de démontrer que dans l’excision de l’archipel il y a eu
(i) violation de ses droits à l’autodétermination, donc que l’excision (ou détachement) n’était pas légale ;
(ii) qu’il y a eu fraude, pression et chantage de la part de Londres et que la transaction par laquelle le gouvernement anglais prétend que les dirigeants mauriciens en 1965 étaient consentants est nulle ; 
(iii) qu’il y a eu erreur ;
(iv) qu’Anglais et Américains avaient caché leur intention réelle quant à l’utilisation de Diego Garcia. L’intention affirmée était que Diego Garcia allait être une base de communication (for austere communication facilities), mais l’agenda caché était d’y installer une base militaire.
Une des questions cruciales que la partie mauricienne pourrait demander aux juges de la Cour internationale de Justice sera de savoir si les dirigeants politiques locaux qui avaient participé à la Conférence constitutionnelle de Londres en 1965, lorsque Sir Seewoosagur Ramgoolam avait craqué devant le chantage exercé sur lui par le Premier ministre britannique Harold Wilson, étaient mandatés par le Conseil législatif pour prendre la décision de céder les Chagos contre promesse de l’indépendance de leur pays. Même s’il s’avérait que les dirigeants locaux auraient, volontairement ou involontairement, trempé dans les magouilles anglo-britanniques, le détachement des Chagos à l’encontre des résolutions 1514 et 2066 des Nations unies qui interdisent le démantèlement des territoires coloniaux en voie de s’émanciper serait illégal.Plus que devant l’Assemblée générale des Nations unies, c’est pour éviter une condamnation certaine par la Cour internationale de justice que la Grande-Bretagne ne veut pas y aller !