Les 12, 13 et 14 novembre sera joué à Euréka Sous la varangue, pièce de théâtre écrite et mise en scène par le Français Christophe Botti. En décembre, la pièce sera reprise à Paris et à Lyon. Un Français et trois Mauriciens font partie de la distribution de cette pièce que son auteur décrit comme étant « un projet passion pour l’île Maurice ». Nous sommes allés à la rencontre de Christophe Botti  à Euréka, où le grenier a été transformé en salle de répétition avant qu’une des varangues ne soit transformée en scène de théâtre. Voici le portrait d’un auteur et metteur en scène passionné par une île.
Tout jeunes, les jumeaux Christophe et Stéphane Botti se sont pris d’une passion obsessionnelle pour Maurice. Plus particulièrement Christophe. Dans la banlieue parisienne où ils ont grandi, les frères Botti  ont découvert l’île tout d’abord à travers le dodo, ensuite à travers les timbres et finalement par la littérature. «  Nous nous intéressions aux espèces disparues et nous ne pouvions rater son symbole même : le dodo. Nous avons lu tout ce qui était disponible sur cet oiseau mythique et puis, moi, j’ai commencé une collection de timbres de Maurice, dont celle consacrée au pigeon rose, et j’ai commencé aussi à lire les auteurs mauriciens publiés en France. C’est ainsi qu’à quatorze ans j’ai lu Le chercheur d’or de Jean-Marie Le Clézio. Et là, tout s’est cristallisé sur cette île qui était devenue mon obsession ».  
La passion des frères Botti pour Maurice est tellement forte qu’ils arrivent à convaincre leurs parents d’ajouter un bref séjour dans l’île dans le cadre de vacances à La Réunion. «  Nous sommes restés quatre jours dans un hôtel de plage. La seule excursion a été une visite à Casela où, à défaut du dodo, nous avons pu admirer des pigeons roses ». Bien qu’un peu déçu de ce bref premier contact, où il a davantage vu les plages de l’hôtel que le pays, Christophe garde son lien affectif avec Maurice. Il le nourrit avec la lecture d’auteurs mauriciens et sa collection de timbres en attendant d’avoir les moyens financiers pour découvrir Maurice, à son rythme et à sa guise.
En attendant, avec son frère, il passe son bac, commence des études de commerce avant d’opter pour les métiers du spectacle. Ils entrent au cours Florent, font des études d’art dramatique, d’écriture de scénario et de mise en scène et deviennent scénaristes pour la télévision, auteurs dramatique et metteurs en scène. Pour sa part, Christophe suit des cours dans une école de cinéma, écrit des épisodes et des dialogues pour des séries télévisées et fait de la formation artistique.  Ils s’établissent une réputation dans le domaine du spectacle, créent une société de production et commencent à bien gagner leur vie. Ce qui permet à  Christophe de réaliser son rêve : effectuer un long séjour à Maurice.
  «  C’est en 2009 que j’ai enfin découvert l’île Maurice de mes rêves d’enfant, foulé les lieux dont je connaissais les noms par coeur. Grâce aux réseaux sociaux, j’avais déjà fait la connaissance de plusieurs Mauriciens que j’ai pu rencontrer sur place. L’un d’entre eux m’a présenté à Jacky de Maroussem, qui m’a fait découvrir Eureka et, avec ses multiples anecdotes, une autre facette de Maurice. Nous avons sympathisé et il m’a invité à revenir à Maurice et dans une chambre à l’Étoile, une invitation que je me suis empressé d’accepter. C’est lors du troisième séjour que j’ai commencé à réfléchir sur l’écriture d’une éventuelle pièce de théâtre. J’ai deux grandes passions dans ma vie : l’île Maurice et le théâtre, et j’ai voulu combiner les deux en écrivant une pièce dont l’action se passerait à l’île Maurice. J’ai pris trois ans pour le faire. J’ai pris du temps parce que je ne voulais pas trahir les Mauriciens ni les décevoir. Je voulais être respectueux tout en étant proche de la vérité et dire des choses. Pour ce faire, j’ai rencontré beaucoup de gens, de tous les milieux, pour discuter, puis j’ai lu et relu des livres dont certains sur l’histoire du pays ».
Sous la varangue est donc le résultat de ces rencontres et de cette découverte de Maurice ? «  C’est une pièce qui se déroule sous la varangue d’une maison créole. À mon oreille le mont varangue est magnifique et j’avais envie de l’utiliser. Il se passe énormément de choses sous cette varangue, qui est  le seul et unique décor de la pièce et le lieu de rencontre des personnages. La pièce est un mélange de deux époques distinctes : 1936 et les années 2000. Elle met en scène deux mêmes familles : une de propriétaires terriens et l’autre de descendants d’engagés qui travaillent sur la même habitation mais ont évolué socialement. Il y a plusieurs histoires de meurtre, de passion et de vengeance qui se croisent. On a fait un aller-retour entre les deux époques, ce qui permet de suivre une certaine évolution de Maurice. En fil rouge, il y a une recherche symbolique des ossements du dodo, entreprise par un des personnages ».
Sous la varangue est annoncée comme une pièce sur Maurice et une période particulière de son histoire : l’engagisme. Comment ce thème s’est-il retrouvé dans cette pièce censée célébrer l’amour d’un Français pour l’île Maurice ? «  Au fil des hasards et des rencontres. Ce thème n’était pas prévu au départ. Mais je suis allé visiter le musée du MGI qui m’a impressionné et passionné, et puis au fil des conversations, je me suis rendu compte du potentiel romanesque qu’il pouvait avoir dans cette période de l’histoire de Maurice. Sur l’histoire des engagés, je me suis dit qu’il y avait beaucoup de non-dits encore présents dans la société mauricienne d’aujourd’hui. Toutes les interactions entre les gens datent de cette époque et c’est ça que j’ai voulu creuser. J’ai été très surpris par le déficit d’informations des jeunes sur l’engagisme, la difficulté voire l’incapacité des gens à savoir d’où viennent leurs arrière-grand-parents ».  
Puisque nous parlons de période historique, il y en a eu une autre, tout aussi importante dans celle de Maurice : l’esclavage. Ce sujet n’a-t-il pas intéressé Christophe Biotti ? « Ce sera peut être le sujet de ma prochaine pièce sur Maurice, qui sait ? Il fallait faire des choix. Mais disons que pour moi, Français, l’esclavage est un sujet connu, traité, ce qui n’est pas le cas de l’engagisme et de ses répercussions dans certains territoires français, ce qui fait que cette question est dans un certain oubli. J’espère avoir apporté quelque chose à cette question avec mon regard extérieur et très bienveillant et avec, en gros, le message suivant : Pour bien vivre le présent, il faut connaître son passé. »
N’est-ce pas un peu prétentieux de débarquer à Maurice et, après trois séjours plus ou moins longs, de venir expliquer aux Mauriciens leurs non-dits, dans une pièce de théâtre ? «  J’espère que ma démarche ne sera pas perçue comme ça. J’espère que les gens de toutes les communautés vont être touchés par ma pièce. J’espère les toucher, ne pas les froisser et en même temps je dis des choses, je mets des mots sur des actions, sur des situations dont on ne parle de façon claire ici, les ont-dits. C’est peut être prétentieux de vouloir le faire en tant qu’étranger, mais j’espère faire passer mon message suivant dans la pièce : Prenez conscience de votre richesse, continuez à partager ce métissage qui rend Maurice magnifique. Il faut le garder et mieux l’accepter. J’espère ne passer pour un donneur de leçons, que l’on sentira que je porte un regard amoureux sur Maurice. D’ailleurs, je suis déjà un peu rassuré, dès le départ, par certaines réactions. »
Quelles sont les réactions qui ont rassuré l’auteur de Sous la varangue ? « Je parle essentiellement des comédiens.  Dans une distribution de quatre acteurs, j’ai trois Mauriciens qui ont été touchés par le texte et ont accepté de le défendre. Si la pièce était contre les Mauriciens, je ne crois pas que les comédiens  auraient accepté de jouer dans la pièce à Maurice ». Comment ont été choisis ces comédiens ? « À partir de rencontres à Maurice et ailleurs et par auditions. J’avais déjà travaillé avec Benjamin Gilot et Bertrand d’Unienville à Paris. J’ai rencontré David Furlong à Londres et j’ai correspondu avec Vinaya Sungkur-Burell par Skype avant de la rencontrer à Paris.  Puis à Maurice, j’ai fait la connaissance de Richard Beaugendre, qui a écrit une musique pour la pièce. Nous répétons tous les jours pour une période d’un mois pour les trois représentations prévues à Eureka ». Celles-ci seront les premières d’une tournée qui se prolongera en France en décembre.
Ce qui se passe « sous la varangue » d’une maison créole de l’île Maurice peut-il intéresser le public français ? « Je fais le pari que cette pièce peut être vue, comprise et appréciée en France. Je parie sur l’universalité des rapports amoureux et familiaux traités dans la pièce. Nous allons jouer à Paris au théâtre du 20e les 12, 15 et 16 décembre, et nous irons ensuite pour deux représentations au musée des Confluences, à Lyon. C’est un musée qui a ouvert cette année et dont la mission est de faire dialoguer les époques, les hommes et la nature. Sa direction est intéressée par le sujet des engagés indiens et les rapports intercommunautaires, et elle a en partie financé la tournée en France, le reste de la production l’est par la société que nous avons mon frère et moi ».  
Les autorités mauriciennes ont-elles aidé pour la production de la pièce à Maurice ? « Pas du tout ! Cela fait deux ans que j’ai frappé à la porte de l’ambassade de Maurice à Paris et que j’ai écrit à la cellule de communication culturelle du précédent gouvernement. Je n’ai même pas eu un accusé de réception à mes courriers. Mais j’ai, par contre, l’accueil extraordinaire des Mauriciens, en particulier Jacky de Maroussem. Il me loge, me prête le grenier d’Eureka pour les répétitions et une des varangues de la maison créole pour jouer la pièce. C’est fabuleux. Je ne suis pas payé pour le projet et je ne travaille pas depuis trois mois. J’avoue que certains matins quand je me lève, je me dis : Mais qu’est-ce qui t’a pris de te lancer dans une telle aventure ? Mais juste après je me réponds : Je suis en train de réaliser un des mes rêves  les plus forts. Il n’y a pas de prix pour ça ! C’est un projet passion. Dans cette aventure, il n’y a pas d’autre moteur que la passion et l’amour pour Maurice. »
Christophe Botti aura-t-il réussi à transcrire dans sa pièce l’amour passionné qu’il a pour Maurice ? Réponse les 12, 13 et 14 novembre sous une des varangues d’Eureka.