SAMAD RAMOLY

On aurait pu penser, voire souhaiter, qu’après l’échec cinglant de sa tentative de nous embobiner avec le projet « 2e République »*, l’oligarchie politique allait se ressaisir. Pas du tout. Voilà qu’une frange de cette même oligarchie nous balance sans broncher le « Best Loser Seat ». Comme s’il n’y avait aucune limite pour abuser de notre désespoir. 
Il y a certes des raisons pertinentes pour revisiter notre système électoral, notamment le financement des campagnes, le redécoupage des circonscriptions, la représentation plus équitable des candidat(e)s comme des citoyen(ne)s. Tâche complexe sans doute qui exige rigueur, patience, et même, dans certains cas, référendum. Pas ce messianisme méprisant et simpliste qui bascule dans une session digne de la World Wrestling Entertainment, où protagonistes (incluant aussi les wannabes), arbitres, chatterati, pom pom girls & boys simulent l’extase. Sauf que, dans ce cas précis, spectatrices et spectateurs restent plus ou moins groggy.

La perversion de la recommandation** de l’United Nations Human Rights Committee (UNHRC) au sujet de la déclaration communautaire pour participer aux élections cristallise la situation. En effet, cette instance préconise que, si nous souhaitons poursuivre avec le Best Loser System (BLS), sans jamais nous prononcer sur son abolition ou pas (nullement de son ressort d’ailleurs), ce sera avec un recensement réactualisé. Autrement, ce serait totalement absurde. Encore faut-il soutenir avec cohérence, ce qui est loin d’être le cas, que le BLS répond effectivement ou pas à cette crainte de demeurer un(e) outsider qui s’identifie à peine aux élus du Parlement.

Ce que nous propose l’oligarchie politique sous différentes variantes, avec de surcroît une augmentation du nombre de députés budgétivores, la décrédibilise plus que jamais. En revanche, le 10 juin 2015, le Conseil économique et social des Nations unies a adopté une résolution*** qui stipule : le recensement de la population et des logements constitue l’une des principales sources des données nécessaires à la formulation, à la mise en œuvre et au contrôle de l’efficacité des politiques et programmes visant à promouvoir le développement socioéconomique pour tous et la viabilité écologique. Pas étonnant qu’avec un recensement de la population et des logements erroné nous galérons.

Sans même se rendre compte de son imposture, l’oligarchie politique se dédouane et culpabilise les citoyen(ne)s qui, selon elle, seraient en train d’entretenir le communalisme.

Selon sa vision tordue de la « démocratie », revoir les chiffres de 1972 avec ses 4 communautés anachroniques ouvrirait la « boîte de Pandore ». Mais l’oligarchie politique se réserve quand même le droit d’accès à sa propre « boîte » de 11 communautés, puisées semble-t-il de manière « scientifique », des noms de famille du registre électoral, qu’elle instrumentalise cyniquement. Peu importe si notre way of life n’est pas invariablement le reflet de notre ADN.

Nous avons tous des identités hyphenated. Par exemple, on peut être en même temps Mauricienne-Catholique, Mauricien-Hindou, Mauricienne-Agnostique ou bien d’autres combinaisons. Définir les communautés en juxtaposant (non-)croyance religieuse et ethnie étant difficilement évitable. C’est notre vécu qui détermine quelle part prime sur l’autre et la porosité de nos identités plurielles. Le communalisme n’est pas la maladie en soi. Il est symptôme d’une réalité, parasitée par des plafonds de verre, qui incite au repli sur la communauté perçue comme refuge. L’ethnicity-blindness est une utopie gratifiante qui devient toutefois un délire lorsque ses partisan(e)s essentialisent l’émergence d’une Première ministre non-hindoue ou d’un Premier ministre non-hindou. Une approche ethnicity-neutral aurait au moins le mérite de ne pas célébrer une (autre) « République une et indivisible » qui se mente.

Il ne faut pas se tromper d’ennemi : nous sommes tous des « minorités » survivant avec un ascenseur social manifestement en panne à l’extérieur de la réseaucratie. Ce serait plus sage de méditer sur « on améliore que ce qu’on mesure » (correctement s’entend) si nous envisageons de sortir du cercle vicieux. Bien que le BLS ne puisse exister sans comptage communautaire, ce dernier est déterminant aussi pour des recherches, entre autres, socio-économiques, anthropologiques et médicales. « Kisa bebet » qui ne distingue pas le Kreol (Afro-Mauricien(e)), l’Indien (Hindou(e)), le Blan, le Milat (Euro-Créole), le Mizilman, le Sinwa du Madras (Tamoul(e))? C’est important aussi que chaque citoyen(ne) se reconnaisse dans chaque « case ».

Il y aura toujours des outliers et des Mauricien(ne)s qui ne se retrouveront dans aucune « case » soit parce que, selon l’image fétichisée, Karl Marx, Che Guevera et Rosa Parks les incarneraient plus fidèlement ou parce que le sentiment in-between prévaut. Les catégories « autre », Pomien (s’identifiant au Pays d’outre-mer – soit une extension de DOM-TOM) –, Don Quichotte ou Coconut sont incongrues. Peut-être que « métis » pourrait bien faire l’objet d’une « case » à part entière. Par contre, les castes et sous-castes sont à proscrire.

Ce qui est certain, c’est que rien ne doit se faire avec le consensus au sein de l’oligarchie politique uniquement. Mais en concertation avec toutes les parties prenantes pour dresser une liste réfléchie et modulable dans le temps pour la grande majorité des citoyen(ne)s.
Si des voix s’élèvent pour le maintien du BLS, ce n’est pas forcément parce qu’elles sont sectaires (autrement, toute proportion gardée, Martin Luther King par exemple aurait été un communaliste), mais bien parce que le BLS a failli dans sa mission après 50 ans. Pour diverses raisons, tout le monde n’a pas le même profil anthropologique. Une affirmative action sert justement à pallier ce décalage. Avec toutefois une clause décisive : le mécanisme doit s’inscrire dans une durée préétablie afin d’agir comme incitation à déployer des politiques qui réduisent les discriminations, favorisent l’autonomisation et l’épanouissement. Le BLS aurait dû être partie intégrante du Mauritius-building. Mais, comme pour le quota ou le moratoire, sans être une fin en soi.

Les amalgames douteux, ou involontaires peu importe, suscitent toujours une polarisation improductive. Et, désabusé(e)s, les Mauricien(ne)s suivent la tendance mondiale. Depuis pas mal de temps déjà, la plupart d’entre nous votent par défaut. Faute d’alternative crédible. Selon le président de la Chinese Chamber of Commerce, la population sino-mauricienne**** à Maurice est descendue à 12 000 et la tendance se poursuit. Si une communauté, qui a la réputation d’être proactive, ne se sent pas vraiment insider du système et choisit fatalement d’émigrer, c’est qu’il y a bien un malaise mauricien.

Le tribalisme dépasse le cadre de l’ethnie et de la religion. Ensemble, l’oligarchie politique, son parrain l’oligarchie économique et leurs spin doctors constituent un redoutable émetteur de poudre aux yeux qui agit comme véritable frein au changement. Rarement son moteur. Nous ne pouvons plus prétendre ne pas entendre la colère des Mauricien(ne)s. Mais les écoutons-nous? « Réforme », qu’elle soit électorale, économique, éducative ou autre rime désormais avec « galimatias » et « arnaque ».

* http://tchombo.blogspot.com/2014/07/aux-sources-du-communalisme.html
** http://www.worldcourts.com/hrc/eng/decisions/2012.07.27_Narrain_v_Mauritius.pdf
*** http://www.un.org/ga/search/view_doc.asp?symbol=E/RES/2015/10&Lang=F
**** https://www.lemauricien.com/article/steve-li-la-communaute-sino-mauricienne-risque-un-jour-de-disparaitre/