Le nom de Lillka Cuttaree circule dans le milieu du livre depuis deux ans, quand elle a pris en charge le projet de salon international du livre Confluences, dont la première édition se tient la semaine prochaine, au Swami Vivekananda Centre, à Pailles. Bien connue dans le monde des entreprises et des investissements étrangers, cette consultante en management, spécialiste des stratégies et du marketing, nous confie ici quelques éléments de la réflexion qui ont conduit à la création de cet événement, qui promet d’être à la fois prestigieux et populaire, et de donner au livre toute la dimension qu’il mérite pour sa contribution à l’édification d’une nation.
Lillka Cuttaree a consacré l’essentiel de sa carrière au conseil en stratégie et en marketing, en tant que consultante dans le secteur privé. Mais la fille de Jayen Cuttaree, dont le rôle en tant qu’homme politique et ancien ministre a considérablement marqué la vie publique, ne pouvait rester indifférente à la chose publique. Elle nous confiait à la veille de la présentation du salon du livre Confluences avoir toujours nourri un espoir secret : « J’ai toujours eu cette fibre pour l’administration publique peut-être de par ma formation en sciences politiques. Il fallait qu’à un moment donné de ma carrière je puisse mettre mes compétences au service de la Nation à travers un parcours dans le secteur public. C’est dans cet esprit que j’ai rejoint le Board of Investment (BOI) il y a six ans, ce qui m’a permis de développer une autre perspective en travaillant plus globalement à la transformation du pays. »
Un secteur d’avenir
Après avoir été consultante pour le secteur privé chez De Chazal du Mée pendant plus de dix ans, elle s’est donc investie dans le partenariat public/privé, montant notamment le secrétariat du BPO et participant à la promotion des investissements à Maurice ainsi qu’au développement de nouveaux secteurs économiques. C’est dans ce contexte spécifique et en tant que Directrice de la promotion et du marketing pour les industries, qu’elle sera amenée à s’intéresser au secteur culturel : « Les industries culturelles représentent à Maurice comme ailleurs 2 à 3 % du PNB (ou du PIB). Même si cela n’a pas été quantifié de manière précise, nous avons une offre et une main-d’oeuvre talentueuses dans ces domaines et cela méritait qu’on s’intéresse à leur impact économique. Nous savons aussi que les industries culturelles ont un impact humain très important favorisant une meilleure harmonie sociale. Et puis, il est clair qu’elles représentent un enjeu primordial dans ce projet de mettre Maurice sur la carte mondiale des affaires. Qu’est-ce qui fera vibrer un investisseur étranger, un expatrié pour qu’il s’installe à Maurice ? Le travail bien sûr, mais il y a aussi tout un environnement culturel, des loisirs et des infrastructures civiles qui font que certains pays deviennent vraiment des global hub… Pour toutes ces raisons, je pense qu’il est possible d’imaginer qu’à l’avenir les industries culturelles se développent tout autant que le secteur informatique qui a commencé de façon embryonnaire pour devenir en quelques années un des plus gros créateurs d’emplois. » Lorsque par la suite elle est retournée au secteur privé notamment pour monter deux start up dans le conseil stratégique et la formation, notre interlocutrice a gardé cette conviction en tête, tant et si bien qu’elle a été sollicitée à nouveau par le BOI, mais en tant que consultante, pour concevoir une stratégie sur ce secteur. Puis, de fil en aiguille, la Cellule Culture et avenir du Bureau du Premier ministre lui a proposé d’intégrer cette petite équipe dirigée par Alain Gordon Gentil pour prendre en charge la première édition de ce salon international du livre, dénommé Confluences.
De l’ampleur et du faste
Le projet a démarré avec un accent particulièrement littéraire sur l’idée de rassembler des écrivains de toutes les terres de peuplement de Maurice. Puis de réunions en rencontres, la nécessité de dépasser ce cadre et d’ouvrir l’événement au livre dans toutes ses formes et fonctions et d’en faire un véritable projet national s’est imposée. Lillka Cuttaree nous présente cet événement « comme un très beau produit qui ralliera plein d’acteurs et permettra de dépasser certains clivages très traditionnels. Nous voulons faire vibrer la population pendant quatre jours où on va dépasser les clivages politiques et sociaux pour s’intéresser à cet objet extraordinaire qu’est le livre et dont personne ne peut contester l’importance. Il s’agit de développer — à travers le livre — un sentiment de fierté nationale. » La gestation de l’événement, qui se tient la semaine prochaine au centre Vivekananda, en a été longue, ponctuée de nombreuses réunions avec une multitude de partenaires institutionnels et privés, des écrivains du pays et les professionnels de la chaîne du livre. Elle a même été différée de septembre 2012 à mars 2013 : « Ce report de septembre 2012 à mars 2013 est une bonne chose. L’associer aux célébrations du 12 mars va permettre de donner plus d’ampleur et de faste à ce projet. »
Le dynamisme de la littérature mauricienne et son rayonnement à l’étranger font que Maurice organise différents événements autour du livre et de la littérature, tel par exemple un premier salon du livre proposé par l’agence Immedia avec l’écrivain Barlen Pyamootoo en 2000 au centre de conférence de Grand-Baie, qui a eu le mérite d’avoir placé les écrivains mauriciens et les espoirs de notre littérature sous les feux de la rampe aux côtés de personnalités telles que Vikram Seth ou Jean-Marie Le Clézio. Des rendez-vous ont régulièrement été donnés au public autour du livre sous l’égide de la Bibliothèque nationale avec la contribution des libraires et éditeurs du pays, sans oublier les prix littéraires mauriciens tels que le prix Jean Fanchette, le prix du roman d’amour ou encore celui de la Mauritian writers association…
Un événement complet
« C’est la première fois, nous explique notre interlocutrice, qu’on conçoit un salon du livre aussi complet à Maurice avec une scène littéraire, une scène jeunesse, une scène commerciale, une scène digitale, etc. Il s’agit d’appréhender le livre dans sa globalité, de permettre aux créateurs et aux professionnels du livre de se rencontrer en un même lieu, et en même temps, de permettre au public mauricien d’avoir un accès aux écrivains et aux livres comme il n’en a peut-être jamais eu, aussi bien à travers certaines conférences, que des ateliers, des expositions, des récitals ou des animations culturelles. Bien sûr, cet événement se situe à l’international grâce aux nombreux invités, écrivains, éditeurs et journalistes étrangers qui vont venir. Et de ce fait, il permettra aux créateurs mauriciens vivant ici de bénéficier de cette exposition. » C’est par exemple dans cet esprit qu’une partie de l’espace d’exposition est réservée aux écrivains, nombreux à Maurice, qui s’éditent eux-mêmes.
Mais alors après la fête, que se passera-t-il ? En quoi Confluences va-t-il changer le quotidien du lecteur mauricien ? « Nous sommes confrontés sur ce plan au problème de la lecture, que l’on rencontre partout dans le monde mais qui est plus important à Maurice notamment parce que le livre est cher au départ. Les libraires vous diront que la majeure partie des livres sont importés d’Europe. Certains enfants seront toujours privilégiés par rapport à d’autres dans leur accès aux livres pour cette raison. Étant moi-même mère de famille je ne lésinerai jamais sur les moyens pour transférer des connaissances à mes enfants. Mais dans le cas d’une famille modeste, pour la majorité de familles à Maurice, c’est très difficile d’avoir accès à ce genre de luxe. L’objectif de ce salon est aussi à terme de trouver de nouvelles solutions pour démocratiser l’accès au livre, en se disant par exemple que la présence de tant de maisons d’éditions d’ici, d’Europe, et d’Inde notamment, va créer à l’avenir un impact positif sur le prix des livres à Maurice pour les rendre plus accessibles. »