L’animation est l’un des premiers secteurs à souffrir de la situation difficile que connaissent les hôtels. C’est le sentiment des musiciens qui ont vu le nombre de leurs prestations réduites, dans le cadre d’une politique de réduction des coûts. Certains sont même au chômage depuis plusieurs mois. Si ce scénario est habituel en basse saison, cette année, la situation est d’autant plus compliquée et semble durer. Qui plus est, l’hôtel n’est pas le seul à faire des économies sur l’animation. Même les pubs et restaurants n’arrivent plus à offrir ce service à leur clientèle.
« Nous sommes dans une zone d’asphyxie, chacun le vit à un degré différent. » Judex Bamboche, chef de file du Kreol Jazz Pioneers, a vu ses prestations dans les hôtels réduites de moitié. Mais il peut encore s’estimer chanceux, puisque d’autres ont tout bonnement été priés de rester chez eux.
L’animation dans les hôtels a toujours été un sujet à problèmes. L’absence de cadre légal pour les musiciens, danseurs et autres artistes qui y gagnent leur vie a laissé libre cours aux abus de toutes sortes. Pendant longtemps, les musiciens d’hôtels se sont élevés contre les agents artistiques, communément appelés « contracteurs », qui feraient de gros sous sur leur tête. Aujourd’hui, c’est le boulot tout court, qui se fait rare.
Steeve Deville, reconnu comme un des meilleurs guitaristes de l’île, avoue ses difficultés à vivre de son art. Il estime que le traitement réservé aux artistes relève d’une grande injustice. « Le musicien offre un service au même titre que le serveur ou le bagagiste, par exemple, mais c’est toujours nous qui faisons les frais quand le business va mal. »
Cette « injustice » se fait d’autant plus ressentir en l’absence d’un statut, poursuit-il. « Nous devons toujours travailler en freelance. L’avenir n’est jamais assuré. »
Absence de culture
La situation est d’autant plus compliquée que l’hôtellerie est le seul secteur où le musicien peut gagner sa vie. « Les Mauriciens n’ont pas la culture d’aller aux concerts ou voir un groupe dans un pub », regrette Steeve Deville.
Sans contrat depuis plusieurs mois, ce dernier se dit contraint de chercher des petits boulots dans d’autres secteurs. Ce qui n’est pas toujours évident. « Où se tourner ? Même le secteur de la construction est en crise », fait-il remarquer.
Le bassiste Cédric Arlanda est, lui, rentré au pays après avoir travaillé à Singapour et en Chine notamment. « Là-bas, le traitement est différent. Le musicien est bien considéré et bien rémunéré. Mais j’ai dû rentrer pour des raisons familiales. »
Père de famille, il se retrouve aujourd’hui à la tête d’un orchestre qui ne joue plus qu’une fois la semaine dans un hôtel. « Auparavant, on avait au moins trois prestations, mais depuis quelque temps, on est limité à une. Il faut faire avec. »
Grâce à son ami Alain Auriant, Cédric Arlanda a été appelé à donner des cours de musique aux enfants de l’Atelier Sa nou vize à Rose-Belle, pendant la journée. Ce qui lui permet d’arrondir ses fins de mois.
Malgré les difficultés, le jeune homme se dit passionné par ce métier. « Je suis dans ce secteur depuis l’âge de 16 ans. J’ai beaucoup voyagé, j’ai rencontré beaucoup de personnes. Le seul problème c’est qu’il n’y a pas de stabilité. »
En période de crise, les hôtels se limitent souvent à une animation simple, avec un claviériste et une chanteuse par exemple. « Ils appellent ça du piano bar », ironise Steve Deville. Valeur du jour, très peu d’hôtels ont un full band.
Judex Bamboche peut lui s’enorgueillir de se produire encore avec son groupe, même si le nombre de prestations a baissé. Il ne manque pas d’ailleurs de remercier les partenaires actuels pour leur soutien jusqu’au bout, malgré la conjoncture difficile. « Si les Kreol Jazz Pioneer sont encore là, c’est sans doute parce que nous proposons quelque chose de différent. »
Alain Auriant estime, lui, que c’est « very unfair » de supprimer l’animation en temps de crise car c’est un service comme un autre. Il établit un parallèle avec les autres pays où les artistes sont reconnus pour leur travail. Il cite l’exemple de Dubaï où les hôtels gardent leurs musiciens même en période de Ramadan. Beaucoup de chanteurs et musiciens mauriciens se sont d’ailleurs tournés vers ce pays pour mieux gagner leur vie.
Pas de statut
Lindsay Morvan qui connaît bien ce secteur, pour y avoir évolué alors qu’il était encore collégien, constate que les musiciens d’hôtels n’ont pas de reconnaissance au niveau artistique, de même qu’au niveau social. « Il est très difficile, par exemple, pour un musicien d’avoir un emprunt auprès d’une banque car son travail est considéré comme étant précaire. »
Cette situation est d’autant plus compliquée, puisque le salaire n’est pas toujours versé à la fin du mois comme pour les autres salariés. Judex Bamboche explique cette situation : « Les musiciens sont considérés comme des prestataires de service et non comme des employés d’hôtel. On verse donc leur argent au même moment qu’on le fait pour les autres prestataires de service comme le marchand de légumes ou le livreur de poissons. »
Toutefois, au moment de payer la taxe, souligne-t-il, toutes ces contraintes ne sont pas prises en considération. « Nous n’avons même pas de statut. C’est le bureau de la taxe qui nous catégorise. On ne prend pas en considération, par exemple, si le musicien d’hôtel doit investir dans des tenues, renouveler ses instruments, ou soigner sa présentation physique. Car jouer à l’hôtel implique tout cela, il faut se montrer au top de sa forme. »
Lindsay Morvan trouve dommage que les tentatives de mettre sur pied un syndicat pour cette catégorie de travailleurs n’a jamais marché. Ce qui aurait permis, selon lui, de corriger certaines injustices. « Par exemple, quand on change de directeur d’hôtel, souvent, les conditions des musiciens changent aussi. Ou alors, si ou figir pa al avek responsab lanimation-la, ça risque d’être compliqué. »
Autant de raisons qui, dit-il, l’ont poussé à abandonner l’idée de devenir artiste à plein temps, malgré sa passion pour la musique. Mais d’autres ont tout de même réussi, fait-il remarquer. « Je citerai l’exemple de Claudio Cassimally qui a quitté la force policière pour faire carrière dans la musique. » Il cite encore Karl Brasse qui a eu une longue carrière dans l’hôtellerie. « Je me demande tout de même si aujourd’hui il reçoit une pension à la hauteur de sa contribution dans ce secteur. »
Si les musiciens n’ont pas de statut professionnel à Maurice, c’est en raison d’une question de perception. « Souvent, on nous dira “To pe al zwe lotel” et non pas “To pe al travay”. » Souvent, la dimension d’amusement dépasse la responsabilité professionnelle dans le regard de la société envers les musiciens, chanteurs ou danseurs.
Plusieurs raisons expliquent l’absence d’un cadre légal pour les musiciens. Outre la volonté politique, il y a eu, à un certain moment, une certaine réticence des principaux concernés eux-mêmes. « Quand on en parlait dans les années 80, par exemple, certains craignaient de devoir payer la taxe. Mais au moins ils auraient eu un statut », dit Lindsay Morvan.
Ce dernier note qu’il y a tout de même eu des progrès dans ce secteur malgré les difficultés. « Les rémunérations ont évolué. Longtemps, on payait Rs 50 par soirée, par exemple. » Il raconte également une anecdote concernant l’aspect physique des musiciens. « Dans les années 80, j’évoluais au sein d’un orchestre avec Kaya comme soliste. Nous jouions dans un hôtel réputé du littoral ouest. Un soir, le directeur a demandé à ce qu’il se débarrasse de ses dreadlocks. Kaya a refusé et a préféré arrêter de travailler à l’hôtel. Aujourd’hui, il y a plus de compréhension à ce niveau. »
Lindsay Morvan ajoute que ce n’est pas la première fois que l’animation dans les hôtels traverse une telle crise. « Dans les années 90, lors de la Guerre du Golfe, il y avait également une baisse dans les arrivées touristiques et une fois de plus, on avait réduit le nombre de prestations. »
Animateurs polyvalents
Dans la conjoncture actuelle, ce ne sont pas uniquement les musiciens d’hôtels qui sont pénalisés, mais également les créateurs. Des ségatiers connus, par exemple, sont souvent appelés à présenter des spectacles dans les hôtels, mais en situation de crise, on se passe volontiers de leurs services. « Comme on ne peut exclure le séga, étant donné que cela fait partie de notre culture, on demande alors aux animateurs qui travaillent dans d’autres sections de l’hôtel pendant le jour, d’animer le spectacle le soir », raconte Lindsay Morvan.
Ce qu’on ne réalise pas, cependant, ajoute-t-il, c’est que le musicien peut contribuer à faire marcher les autres services. « Un groupe qui offre une bonne prestation, par exemple, encourage le client à rester plus longtemps au bar ou au restaurant et à consommer plus. »
Lindsay Morvan, ironisant, considère également  que l’on cherche à réduire les frais auprès de ceux se trouvant au bas de l’échelle, alors que les « expatriés avec les gros salaires » ne sont jamais inquiétés.
Judex Bamboche, lui, ne cache pas sa crainte quant à la conjoncture actuelle. « Cela fait un moment que la situation perdure, et on n’est pas sorti de l’auberge. »
Dans certains cas, on demande aux musiciens de réduire leur cachet. « On n’a pas le choix, soit on accepte soit on reste chez soi. » D’autres se demandent, eux, pourquoi l’hôtel ne les paye pas plus lorsque la situation est florissante ou lors du peak season…
En attendant de meilleurs jours dans le secteur de l’hôtellerie, les musiciens lancent un appel pour qu’ils soient reconnus comme des travailleurs à part entière. Alain Auriant cite l’exemple d’une controverse avec le bureau de l’emploi. « J’ai voulu porter plainte contre un hôtel qui nous devait de l’argent. On m’a fait comprendre que je ne pouvais le faire, mais étant donné que j’étais responsable de l’orchestre, les musiciens, eux, pouvaient porter plainte contre moi » …