Venu à Maurice pour des vacances, mais aussi pour promouvoir sa marque de vélos, l’ancien champion du monde de cyclisme sur route, l’Italien Maurizio Fondriest, sacré en 1988 à Renaix en Belgique, souhaiterait apporter son aide au cyclisme local. Sans grand discours, le cycliste italien parle de la tenue de stages à Maurice, de sa passion, de son titre en 1998 mais aussi de dopage. Sans fioritures.
Maurizio Fondriest, comment devient-on cycliste ? Par passion ou par curiosité ?
Ça a commencé avec mon père, qui était coureur dans les années 1950. Ensuite, il est devenu commissaire et il nous emmenait, mon frère et moi. Mais la petite histoire veut que mon grand-père m’offre mon premier vélo quand j’ai dix ans et mon père en a offert un à mon frère. Le matériel coûtait cher, mais c’est une question de passion. Nous n’étions que quatre, mon frère, les deux fils du directeur sportif de l’équipe et moi.
Il y a, sur votre carte de visite, un titre de champion du monde, en 1988. Parlez-nous du parcours jusqu’au sommet…
J’ai fait toutes les catégories, minimes, cadets, juniors, et U23. Ensuite, je passe pro avec des courses aux championnats du monde, une fois cinquième et une fois septième. En 1988, j’étais le meilleur amateur italien et on m’offre un contrat pro en 1987. À 23 ans, je suis champion du monde, le plus jeune Italien à avoir gagné les Mondiaux, et les deux coureurs plus jeunes que moi à avoir remporté le titre sont Greg LeMond et Lance Armstrong (ndlr : ils ont gagné à 22 ans).
À 23 ans, vous êtes champion du monde. Comment vous sentez-vous, sur le podium ?
Quand j’étais petit et que je voyais les champions du monde avec le maillot arc-en-ciel, c’était extraordinaire. Et quand mon tour est venu, je me suis dit que je l’avais fait. Mais c’est après que ça s’est compliqué.
Comment ?
En 1989, j’ai remporté quatre courses. Mais je fais 12 fois deuxième. Avec du recul, je me dis que c’était la jeunesse, la pression médiatique, les mauvais calculs. Il y a la malédiction du maillot arc-en-ciel. Je pense que c’est mieux d’avoir la malédiction plutôt que de ne pas l’avoir.
Pourtant, malgré votre titre de champion du monde, on ne vous voit pas sur les grands Tours…
À l’époque, les équipes italiennes ne pensaient qu’au Giro. Mais moi, je m’étais blessé et je n’ai pu faire ni le Tour de France ni le Giro. En même temps, ça m’arrangeait, j’étais un coureur de classiques et les courses à étapes n’étaient pas mon fort.
Vous avez quand même deux victoires d’étapes au Tour d’Italie…
Oui. Et j’ai fait une fois septième et une fois 15e au Tour de France. Mais je me dis aussi que c’est le mieux que je pouvais faire. Pour être parmi les cinq premiers d’un grand Tour, il faut grimper surtout, mais aussi bien rouler au contre-la-montre. Ce n’était pas mon fort.
Des regrets par rapport à l’ensemble de votre carrière ?
Dans une carrière, il y a la chance et la malchance. Par exemple, aux JO d’Atlanta, en 1996, j’ai fait quatrième du chrono avec la route trempée. Mais mon plus grand regret, personnellement, c’est les Mondiaux de Stuggart, en 1991. Dans le dernier tour, j’ai attaqué, j’ai tout fait pour rester avec Marc Madiot. Mais lui ne voulait pas rouler à fond. Il avait peur, j’étais plus rapide au sprint. Si on arrivait à deux, c’était moi qui remporterais la course. Lui, il n’a pas fait de podium mondial. Une semaine plus tard, je lui ai demandé pourquoi il n’a pas voulu rouler. Il ne m’a donné aucune explication.
Après votre carrière, vous décidez de rester dans l’univers du cyclisme. Pourquoi ?
En fait, c’est mon frère qui a commencé à construire les vélos. Je viens de reprendre la société. Désormais, c’est moi la tête pensante. Je dessine des modèles, les ingénieurs règlent les détails techniques. On peut dire que la passion est toujours là. Et puis, je n’ai pas quitté le monde du cyclisme. Je suis consultant pour Sky TV et j’ai commenté les JO de Londres.
Le milieu du cyclisme a longtemps été associé au dopage. Des coureurs ont même dit qu’on ne pouvait pas terminer sur un podium d’un grand Tour sans dopage…
Non, ce n’est pas vrai. Est-ce donc à dire que Fausto Coppi, Gino Bartali ou Bernard Hinault se sont dopés ? Si ce n’était pas possible, ça voudra donc dire que tout le monde est dopé. Le dopage sert à battre l’adversaire, pas à faire les courses.
Avec les récents cas, pensez-vous que la solution pour aider à la lutte contre le dopage serait de légaliser les substances ?
(Il interrompt) Non. Ce serait fou. Le cyclisme a eu des problèmes. Pour ma part, je pense que c’est le sport le plus propre. Il y a eu beaucoup de problèmes, mais grâce aux cyclistes qui ont accepté de jouer le jeu, le problème s’est arrangé.
Certains coureurs pro ont même affirmé que c’était simple de se doper…
Peut-être avant. Maintenant, c’est presque impossible. Où trouver les produits et les docteurs qui vont injecter ces produits ? Avec du talent et la volonté de s’entraîner, on peut devenir un champion.
Avez-vous été tenté de vous doper pendant votre carrière ?
Je ne pense pas que cette idée me soit venue. Je gagnais des courses. Je n’en avais pas besoin.
Il y a aussi les aveux de Lance Armstrong, qui ont secoué la planète. Votre avis en tant qu’ancien champion du monde ?
Je me dis qu’il était peut-être obligé d’en arriver là. Il n’était pas le seul, il y avait Pantani et Ulrich. Peut-être qu’il était dans une situation où il ne pouvait pas s’abstenir de se doper. C’est une forme d’hypocrisie. Peut-être qu’à cette époque il est entré dans une machine.
Mais il faut reconnaître que les cas ont sensiblement diminué…
Les autorités ont appris leurs leçons. Il y a eu des contrôles plus serrés. Même au tennis, Federer et Nadal ont demandé qu’il y ait plus de contrôles. Malheureusement, le cyclisme a longtemps été associé au dopage. La bonne chose, c’est que les coureurs ont accepté de travailler ensemble pour résoudre le problème. Mais avant ça, c’est vrait de dire qu’il y a eu des coureurs et des équipes stupides.
Regrettez-vous le cyclisme d’antan, celui où les coureurs gagnaient à la pédale, sans aucun apport scientifique ?
C’est le progrès qui veut que ce soit comme ça. Avant, quand j’étais coureur, un médecin nous suivait seulement sur le Tour d’Italie. Maintenant, les équipes ont des diététiciens. À l’époque, il n’y avait pas d’autobus, ils mangeaient n’importe quoi. Les médecins d’équipe, on n’en avait peut-être pas besoin. Avant, c’était plutôt un cyclisme européen, avec cinq ou sept pays. Mais aujourd’hui, c’est mondial.
Parlez-nous de votre séjour à Maurice. Depuis quand connaissez-vous le pays ?
Depuis mon mariage. Je suis venu en lune de miel et j’ai tout de suite aimé l’île.
Vous avez fait une sortie sur une quarantaine de kilomètres avec les jeunes. Votre avis ?
Je n’ai fait qu’une sortie, justement. Mais j’ai vu qu’ils avaient quelques mauvaises habitudes. Peut-être la mauvaise position à vélo. J’aimerais bien faire quelque chose pour ces garçons. Je ne sais pas encore, mais je suis en train de réfléchir aux projets qu’on pourrait mettre sur pied ici.
Lesquels ?
Des petits stages. Je m’appelle Maurizio, je suis venu en lune de miel ici, et l’île s’appelle Maurice. Pour cette raison, j’aimerais bien venir ici et aider. L’idée est de venir assez prochainement, entouré de gens de bonne volonté.
Un message pour les jeunes ?
On ne sait jamais où trouver les talents. Prenez Christopher Froome, par exemple. Il est né en Afrique et il a remporté le Tour de France. Comme je l’ai dit, le cyclisme était centré sur l’Europe auparavant. Mais maintenant, c’est un sport mondial.