100% Citoyens est un nouveau parti sur l’échiquier politique. Avec l’avocat José Moirt comme leader et Dev Sunnasy comme secrétaire général, il se positionne comme une structure « démocratique ». Les membres souhaitant se porter candidat aux prochaines élections sont passés par une primaire en vue de valider leur candidature. Dev Sunnassy évoque les raisons derrière la création de ce parti et partage quelques éléments du projet de société de 100% Citoyens. Il commente également la situation économique et estime que la demande du secteur privé pour une baisse de la « corporate tax » entraînerait un manque à gagner de Rs 8 Mds dans les caisses de l’État. Il dénonce le « pouvoir de l’argent » et précise que son parti vise à rétablir l’équilibre dans la société.

Pourquoi avez-vous choisi de créer un nouveau parti politique ?

100% Citoyens est la suite d’un parcours qui a commencé en 2016. J’avais alors commencé une nouvelle aventure, une “social enterprise” intitulée Smart Citizen. En 2018, il y a eu une série de débats sur divers sujets de société. Par exemple, le premier était axé sur la transparence dans la politique. C’était des débats ouverts et publics. Nous avons eu une dizaine de débats. Nous avons culminé avec un autre modèle le 13 octobre, sur le thème : Transformation of Government and Politics. Des personnes s’étaient réunies, pendant une journée, pour discuter de l’amélioration du judiciaire, de l’exécutif, du Parlement et de la démocratie mauricienne, qui est en danger. Une quarantaine de personnes y ont apporté leurs contributions. À partir de là, on s’est dit « what next » ? Que faut-il faire pour mettre en œuvre tout ce qui avait été discuté. La réponse, c’était que nous ne pouvions compter sur personne. Ni orange, ni rouge, ni mauve, ni bleu… Le changement, c’était nous qui devions l’apporter. C’est ainsi que le Komite 13 Oktob a pris la relève, en vue de la création d’un nouveau parti, jusqu’aux primaires citoyennes, en janvier de cette année. Nous prônons le modèle de démocratie participative.

100% Citoyens a été lancé il y a trois semaines, après une convention nationale. Nous sommes passés par un exercice démocratique, qui constitue en l’enregistrement des candidats citoyens. Ceux-ci sont passés par une primaire, ramenant 100 signatures d’électeurs de leurs circonscriptions. Ces signatures, c’est pour dire : nous connaissons cette personne et nous acceptons qu’elle nous représente dans une élection. Un comité des sages a par la suite validé les candidatures. Nous sommes tous des citoyens ordinaires. Nous sommes ensuite passés par un exercice de vote pour constituer notre bureau politique et nous avons discuté ensemble du nom et du logo du parti.

Tout ceci pour dire que notre but, en créant un nouveau parti, était de renforcer la démocratie. Nous avons commencé par l’appliquer. Depuis 50 ans, les mêmes papas et fils des mêmes familles ont géré les affaires du pays comme une “family business”. Les inégalités sont désormais flagrantes dans pratiquement tous les secteurs économiques et sociaux. La pauvreté, les discriminations raciales et l’injustice ont engendré un malaise social latent. La politique et l’économie du pays ont été “outsourced” à certains clans. La perception de conflits d’intérêts et de corruption devient chose normale, on s’offusque et on oublie.

Personnellement, j’ai eu une carrière de 29 ans – commencée à Paris, en passant par plusieurs entreprises locales – dans le domaine informatique. Pendant 20 ans, j’ai été entrepreneur en nouvelles technologies et ces quatre dernières années, j’ai été le président de la Mauritius Information & Technology Industry Association (MITIA). J’ai réalisé qu’il était temps que je m’engage en politique afin d’arrêter de me plaindre du niveau et de l’éthique de nos élus. J’ai voulu apporter ma pierre à l’édifice. Il était grand temps que les citoyens et la société civile se reveillent et que le peuple reprenne son destin en main.

Comment réagit le public à votre initiative ?

Jusqu’ici, nous n’avons eu que de bons retours. Beaucoup veulent s’impliquer. Par exemple, en mars, il y avait 76 personnes qui s’étaient enregistrées comme candidats. Nous en avons validé 67. Nous ne nous attendions pas à recevoir autant de candidatures. Nous continuons à recevoir des demandes pour être membres. Nous sommes un modèle ouvert. Je peux vous dire que 95% des citoyens qui s’étaient inscrits ne se connaissaient pas. Mais l’esprit démocratique que nous prônions nous a rassemblés. Il y a des personnes qui ont donné un coup de main au Komité 13 Oktob, mais qui ne se sont pas portées candidates par la suite. Elles ont voulu simplement donner un coup de main pour créer ce modèle.

À partir de janvier, quand nous avons lancé la primaire. Nous nous sommes retrouvés avec de nouveaux venus, que nous ne connaissions pas. Nous avons appris à nous connaître, nous nous réunissons plusieurs fois par semaine. Comme je l’ai dit, nous sommes un modèle ouvert, démocratique. Il n’y a pas qu’une personne qui décide. Tout le monde contribue pour créer quelque chose. C’est de l’innovation dans la politique.

Vous prévoyez donc d’aligner 60 candidats aux prochaines élections ?

Nous en alignerons 62. C’est-à-dire que nous aurons deux candidats à Rodrigues également. Ce sera des Rodriguais. Mais la liste des candidats pour les élections n’est pas finalisée encore et on ne va pas le faire maintenant. Par ailleurs, nous sommes déjà présents sur le terrain. Nous expliquons aux gens nos objectifs. Nous avons reçu un très bon accueil jusqu’ici, même si sur Facebook, il y a des commentaires du genre : « Rien ne va changer. »

Quelles seront les grandes lignes de votre projet de société ?

Nous n’avons pas encore travaillé sur un programme électoral. Notre principe est d’avoir des candidats choisis par le peuple pour défendre un programme qui sera de revoir les priorités de la population. Lors de nos différentes soirées à la rencontre des citoyens de diverses régions, nous avons écouté, compilé et noté leurs plaintes et leurs craintes. Je peux dire que l’inégalité sociale est devenue un très gros problème. Le rapport de la Banque mondiale, la semaine dernière, est venu nous le rappeler. C’est une base sur laquelle nous travaillons. Un développement économique, en vue de ramener l’équité dans la société. Est-ce que la Safe City à Rs 1 milliard par an sur 20 ans est plus important que de refaire les drains, d’être approvisionné en eau ou d’avoir des logements sociaux ? Est-ce que faire des infrastructures routières pour faire flamber entre autres le prix des terres est plus important que le pouvoir d’achat ? La manière dont les gouvernements ont fonctionné jusqu’ici a permis de creuser l’écart entre les riches et les pauvres.

De manière générale, je peux dire que nous sommes pour une transformation du gouvernement. Nous pensons qu’il est primordial d’instaurer la confiance dans toute la population. Afin de se mettre au travail, il faudra faire valoir l’égalité des chances et la méritocratie. Cela se passera uniquement s’il y a de la transparence dans nos institutions. L’accountability est essentiel. « To fane, to paye. » Mais aussi rassurer les fonctionnaires qui devront pouvoir travailler en toute liberté et loin des ingérences politiques.

Jusqu’ici les différents gouvernements ont fonctionné selon le modèle économique néolibéral. Ce qui est en train de causer une fracture sociale. Nous sommes aujourd’hui dans un contexte où le pouvoir économique du pays contrôle le pouvoir politique. Le poids des lobbies, de l’argent fait qu’il y a aujourd’hui un gros problème de moralité. Nous avons fait un sondage qui montre que la perception de corruption est très forte, mais aussi que les gens ont peur de dénoncer. Il y a des gens qui disent que nous sommes un « peuple mouton »… Je me demande ce que nous serons dans quelque temps si on continue sur cette voie.

Aujourd’hui, la “corporate tax” représente approximativement 15% des revenus de l’État. La MCCI vient de demander de la réduire à 5%. Cela alors même que la Banque mondiale et le FMI viennent nous taper sur les doigts car notre dette grandit et que nous sommes incapables de gérer notre budget correctement. Je considère cette demande irresponsable et anti-patriotique. Je précise que la “corporate tax” à Singapour est de 17% et de 16,5% à Hong Kong. La MCCI propose ainsi de diminuer de presque Rs 8 Mds les revenus de l’État. Notre budget annuel est déjà déficitaire chaque année, de plus de Rs 10 Mds. Serait-ce un plan de certains afin de forcer à privatiser des services essentiels ?

Par ailleurs, depuis 2017, les “export oriented enterprises” sont taxables à 3%, tandis que toutes les autres paient 15%. C’est une insulte au secteur des PME, qui paie 15% de “corporate tax”. Qui sont ceux qui paient 3% ? N’oublions pas non plus qu’ils ont reçu ou reçoivent encore jusqu’à Rs 2,50 par dollar exporté sous certaines conditions. Nous, contribuables, payons de nos taxes pour qu’ils maintiennent ou augmentent leurs profits. Et ce sont ceux qui délocalisent vers Madagascar, l’Inde, etc…

Aujourd’hui, le secteur des PME souffre et s’endette. On dit qu’ils ont un problème d’accès aux finances. Puis on ouvre une porte et on les invite à s’endetter davantage. Entre-temps, les différents acteurs puissants de l’économie grignotent des parts dans ce marché libéral. Ce qui fait qu’aujourd’hui, la compagnie employant le plus grand nombre de jardiniers à Maurice est un conglomérat, la compagnie avec le plus grand nombre de menuisiers est aussi un conglomérat… À côté, on voit les travaux du métro et les commerçants de Rose-Hill subissent une baisse moyenne de leur chiffre d’affaires de 60% à décembre dernier. Quelles sont les responsabilités de l’État ? Et bien, l’État pense tout simplement qu’il n’est pas responsable. Il y a un problème moral dans la politique mauricienne.

Pour notre part, nous allons privilégier un modèle économique qui va rétablir les choses. Nous sommes aussi pour la transparence. Est-ce le devoir de nos «employés» de cacher et de garder jalousement des informations qui devraient être communiquées à ceux qui les ont élus ? Je fais référence aux diverses clauses de confidentialité qui sont comprises dans les accords internationaux.

La Freedom of Information Act, promise en 2014, fait-elle peur ? Sa vocation d’agir à titre préventif sur tout abus de pouvoir et de servir de chien de garde à toute forme de corruption dérangerait-elle ? Le futur de notre société devra être co-construit en toute transparence avec la collaboration de la société civile. C’est ce qu’on appelle un “Open Government” et notre projet sera de combattre le “money-politics”.

Cela veut-il dire aussi que vous n’allez pas solliciter de financements pour votre campagne ?

Pour l’heure, ce sont les membres du parti qui contribuent à nos différentes dépenses. Pour notre campagne, nous opterons pour un “crowd funding”. Nous solliciterons la collaboration des citoyens. Entre-temps, nous continuons notre campagne sur le terrain et sur les réseaux sociaux. La semaine dernière, nous étions à Briquetterie. Cette semaine, nous serons à Plaine-Magnien. Nous continuerons par la suite avec d’autres villages du sud. Il y a une dizaine de rencontres citoyennes prévues en mai.

100% Citoyens a récemment porté plainte contre les propos racistes sur les réseaux sociaux, suivant la manifestation des sinistrés des inondations. Pourquoi ?

Il était important de le faire. Le code pénal dit que ce n’est qu’après une plainte que la police peut mener une enquête pour incitation à la haine raciale. Nous ne voulons pas d’une nouvelle crise comme en 1999.  Cela va détruire l’unité, et qui va profiter aux politiciens. On voit aujourd’hui de faux profils. Cela ne m’étonnerait pas que ce soit fait exprès. Il était important de lancer un appel au calme. Nous aurions agi de même pour n’importe quelle communauté.

Soit dit en passant, je n’ai entendu aucun politicien condamner ces propos. Le fait même qu’ils s’abstiennent de commenter veut dire, peut-être, que le racisme constitue leurs fonds de commerce. Je me pose la question.

Que pensez-vous de tous ces cas d’inondations dans certaines régions ?

Je me demande si nous avons réellement plus de pluies aujourd’hui ou si nous n’avons pas pris en considération les risques, lorsque nous avons altéré l’environnement. Je me souviens qu’en 1975, lors du passage du cyclone Gervaise, il y avait de l’eau à hauteur de 40 cm accumulée dans ma cour. La maison avait été inondée. Donc, il pleuvait déjà beaucoup à l’époque. Aujourd’hui, on a remplacé les champs de cannes par des Smart Cities, des centres commerciaux… Il y a du béton partout. Par où l’eau va-t-elle s’évacuer ? Il y a aussi le “derocking” des champs de cannes. Je pense que nous n’analysons pas suffisamment les conséquences de nos actions. Pour notre part, l’écologie et la transformation numérique seront présents dans tous les secteurs.

Que pensez-vous des amendements à l’Immigration Act et de ses conséquences ?

Je pense que ce qui se passe est inquiétant pour notre démocratie.On se pose des questions quand on voit que quelqu’un est interdit dans le pays parce qu’il a dit que le Premier ministre était fou. Si on s’en tient à ça, beaucoup de politiciens auraient dû se retrouver en prison de nos jours. La démocratie est en danger. N’y a-t-il pas de lois plus importantes que cela pour le pays en ce moment ? La Freedom of Information Act par exemple. On dit que c’est compliqué, mais ils sont payés pour trouver des solutions. Vous réalisez qu’un député qui ne travaille que 40 jours par an a droit à un gros salaire. Nous, les citoyens, on travaille plus de 200 jours par an. Le salaire moyen d’un député par jour est de plus de Rs 50 000…

En 2014, quand Ramgoolam avait fermé le Parlement, le salaire valait Rs 250 000 par jour, soit pour huit jours de travail seulement. Il est temps que les citoyens prennent conscience que c’est nous, les employeurs des parlementaires. J’aurais bien aimé qu’un député réagisse à ce sujet. En Angleterre, le Parlement se réunit quatre jours par semaine. Ici, un député travaille quatre jours par mois pour un salaire de Rs 159 000. Et puis on viendra parler du modèle de Westminster. Les citoyens s’offusquent mais ne réagissent pas. Il est temps de se réveiller.

Que pensez-vous des licenciements dans le textile ?

C’est extrêmement inquiétant. J’apprends que le gouvernement a déboursé une somme de Rs 45 M pour payer la compensation des licenciés de Palmar Textiles. Est-ce possible de se servir de l’argent public pour cela? Bien sûr, je ne suis pas contre le fait que les travailleurs touchent une compensation. Mais on aurait pu par exemple obtenir l’argent nécessaire autrement, notamment en saisissant la Mercedes de Thierry Lagesse. Car quand le gouvernement puise des fonds publics pour compenser les licenciés, c’est Thierry Lagesse qu’il est en train d’aider.

D’autre part, on voit, avec Future Textiles, que quelqu’un qui a bénéficié du “stimulus package” sous le gouvernement Ramgoolam a supposément fait faillite une nouvelle fois. Combien y en a-t-il comme lui ? Pourtant, comme je l’ai dit, en 2017, le gouvernement avait pris la décision d’aider les “Export Oriented Enterprises”. On est en train de prendre l’argent public pour venir en aide aux grosses entreprises alors que les petites entreprises ont beaucoup de difficultés à payer le salaire minimum.

Par ailleurs, je dois dire, sur le plan de l’emploi, que le chômage des jeunes demeure alarmant. C’est vrai qu’on a donné un peu de Panadol, avec le YEP, qui fait que le chômage se situe à peu près 39 000 personnes aujourd’hui. En réalité, c’est au-dessus de 41 000. Combien parmi eux auront la chance d’avoir un travail un jour. Personnellement, je ne pense pas que ces chômeurs auront un travail un jour si on poursuit avec ce modèle économique.

Par contre, on met l’accent sur les nouveaux métiers, avec l’intelligence artificielle, et ainsi de suite. Il faut le faire, oui. Mais l’État a raté le coche. Il a abdiqué de ses responsabilités de faire en sorte que ces 41 000 personnes trouvent un travail. Je me demande donc : Should we create jobs for people we don’t have or should we create jobs for people we have ? Nous sommes très inquiets pour l’avenir des jeunes.

Comment évaluez-vous la performance économique du pays ?

C’est très inquiétant. Depuis 2015, quand j’ai pris la présidence de la MITIA, j’avais dit que le “trade balance deficit” continuera à monter s’il n’y avait aucune action prise. Cette année, cela dépassera les Rs 115 Mds. Quelle est la responsabilité de l’État ? Qu’est-ce qu’on est en train de faire pour renverser la tendance ? Ou alors, compte-t-il sur le secteur privé pour cela ? Après quatre ans et demi de mandat du gouvernement, peut-on dire quel secteur se porte bien ? Peut-être les TIC, plus particulièrement les télécommunications et le BPO. Mais dans ce domaine, 99% des entreprises sont des filiales de compagnies étrangères. Qu’a-t-on fait pour aider les entreprises mauriciennes à s’implanter en Afrique ? Rien.

À notre niveau, nous prônons un modèle économique pour la majorité, et non pour la minorité. Nous sommes persuadés que le concept de “high income economy” est une élite. Nous, nous sommes pour une “bottom-up approach” afin que la majorité des Mauriciens en profitent. Depuis dix ans, Rs 30 Mds ont été investies dans la lutte contre la pauvreté, mais la situation s’aggrave. Il doit y avoir un problème. Soit on est en train de faire en sorte de maintenir la misère, soit on ne sait comment faire pour amener le positif. Pour nous, le mauricianisme est une solution politique pour la construction et la préservation d’un patrimoine commun.

100% Citoyens va-t-il participer à la partielle du No 7 ?

Nous ne pensons pas qu’il y aura une partielle au No 7. Il est plus certain que nous irons directement aux élections générales. Nous nous préparons plutôt pour cela. Mais s’il doit y avoir une partielle, nous déciderons alors de la marche à suivre en temps et lieu.

Que pensez-vous des rassemblements politiques du 1er mai?

Le 1er mai est la fête des travailleurs et des syndicats. Ce n’est pas la fête des politiciens. Mais à Maurice, les partis politiques ont accaparé ce jour. Pour notre part, nous avons choisi de marquer le 1er mai à travers un message aux travailleurs citoyens, que nous avons partagé sur les réseaux sociaux.

Quelle est votre lecture de la suspension de Raj Dayal ?

Si Mr Dayal ne fait plus partie du MSM, cela voudra dire qu’il sera un député indépendant. Je pense qu’il est grand temps d’introduire les principes de moralisation de la vie publique dans notre Parlement.