Notre invitée de ce dimanche est Dorine Chukowry, la première femme à occuper le fauteuil de lord-maire. Dans l’interview réalisée à son bureau vendredi matin, Mme Chukowry raconte son parcours professionnel et politique et ses premiers pas en tant que lord-maire et ses objectifs, avec un ton et des accents nouveaux dans le monde de la politique locale.
Vous êtes, Dorine Chukowry, la première femme à occuper le fauteuil de Lord-Maire. Quel est le titre qu’il faut vous donner, Lady Mayor, Dame Mayor ou Mme le lord-maire ?
Je ne sais pas. Ce n’est pas prévu dans les règlements qui n’ont pas envisagé que ce poste pourrait être un jour occupé par une femme. À l’époque la politique était une affaire d’hommes.
Née dans une famille modeste de Port-Louis, vous êtes aujourd’hui la première magistrate de la capitale. Avez-vous rêvé d’arriver un jour à ce niveau ?
Jamais, même pas dans mes rêves les plus fous. Quand j’étais jeune je rêvais d’être prof ou avocate. Ma mère raconte que depuis petite j’avais toujours une ardoise et un crayon à la main et plus tard un papier et un crayon : c’étaient mes jouets plus que la poupée ou les “joujoux ménage”.
Où avez-vous fait vos études ?
J’ai fait mes études primaires au couvent de Lorette de Port-Louis, mes études secondaires au London College puis mon HSC au collège St Bartholomew, dont j’ignorais l’existence et qui pourtant n’était pas loin de ma maison. Ils avaient ma combinaison de sujets et j’ai passé mon HSC là-bas, en 1992, et j’ai été la première élève à avoir réussi du premier coup. Puis, en attendant les résultats, j’ai travaillé au collège comme clerc et je continue jusqu’aujourd’hui en tant que rectrice de ce collège de 500 élèves. C’est un collège qui a été formé par cinq enseignants qui ont acheté les actions de l’ancienne direction. C’est ce qu’on appelle un peu péjorativement un “ti collège”.
Comme quoi, on peut avoir fréquenté un “ti collège” et réussir sa vie professionnelle…
Il faut le souligner, les “ti collèges” jouent un rôle important dans la vie de milliers d’étudiants.
On image que, comme toutes les adolescentes, vous rêviez d’une place au couvent de Lorette ou au QEC pour les études secondaires…
Lorsqu’on vient d’une famille modeste, lorsqu’on n’a pas de résultats extraordinaires, on ne rêve pas au QEC. On prend ce qu’on peut avoir. J’ai donc passé mon HSC au collège St Bartholomew, on m’a offert un job au collège et j’ai travaillé tout en continuant mes études et je continue à le faire.
Vous voulez dire que Mme le lord-maire est encore une étudiante ? Qu’elle fait ses devoirs le soir ?
Tout à fait. J’ai un diplôme en études commerciales, un autre en comptabilité et un troisième en éducation et technologie et une maîtrise en counselling. Actuellement, j’étudie pour obtenir un PhD en éducation que je compte terminer l’année prochaine. Oui, j’étudie le soir en rentrant des réunions de la municipalité.
Le collège St Bartholomew ne vous a pas offert qu’une carrière professionnelle, il vous a aussi permis de rencontrer Vijay Chukowry. Un enseignant qui va devenir votre époux et le père de vos deux enfants
C’est vrai. Une partie de ma vie a été fortement marquée par ce collège.
Vous étiez une femme heureuse au niveau familial et professionnel. Pourquoi êtes-vous entrée en politique ?
Pour suivre mon époux qui est passionné par la politique; ce qui n’était pas mon cas à l’époque. En 1996, mon mari était un peu MSM, par reconnaissance pour SAJ, et quelqu’un l’a présenté à Paul Bérenger, et il a eu comme un coup de foudre pour le leader du MMM.
Vous êtes en train de dire que votre mari a eu un coup de foudre pour Paul Bérenger ?
C’est ce qu’il m’a dit et il a commencé à aller assister aux meetings du MMM aux quatre coins du pays.
Vous étiez d’accord ?
Je n’étais ni d’accord ni contre mais j’étais agacée de rester seule à la maison avec le bébé. Un jour il m’a dit que puisque je ne voulais pas rester seule à la maison, je n’avais qu’à venir avec lui aux meetings du MMM avec mon fils qui avait deux ans. J’ai dit oui et à partir de ce moment je l’ai accompagné aux meetings du MMM.
On peut dire que vous étiez une die-hardmauve ?
On peut le dire. Et tout en accompagnant mon mari aux meetings et autres réunions, j’ai commencé à prendre goût à la politique et au MMM. Plus tard, vers 2005, un de mes anciens élèves qui représente la circonscription n°1 au Comité central du MMM m’a dit, puisque j’étais déjà dans le parti, d’y entrer officiellement. Mon mari a soutenu la proposition. On me l’a tellement répété qu’en 2007 je me suis dit: pourquoi ne pas essayer? J’ai écrit une lettre au leader du MMM pour dire que je voulais entrer au parti, il m’a répondu immédiatement et a demandé à me rencontrer…
Et vous avez eu, comme votre mari, un coup de foudre pour Paul Bérenger ?
J’avais déjà eu mon coup de foudre parce que j’avais déjà rencontré Paul Bérenger plusieurs fois avant d’entrer officiellement dans le parti. Il me connaissait et m’a proposé d’entrer dans l’exécutif de l’aile féminine du MMM, puis deux ans plus tard aux élections qui ont lieu au niveau national, j’ai été élue et on m’a nommée trésorière. Je crois que les militants ont vu que j’avais le potentiel mais aussi que je suis engagée à cent pour cent, que je travaille, que je suis présente sur le terrain.
Vous avez gravi les échelons au sein du MMM très vite…
C’est vrai, puisque cela ne fait que sept ans que je suis officiellement membre du parti et que j’ai eu un ticket aux élections municipales.
Vous étiez candidate au ticket ou on vous en a donné un pour satisfaire le critère de 30% de femmes dans les instances des partis politiques ?
Je n’ai pas fait acte de candidature dans la mesure où je faisais partie de la régionale du n°1 et que les femmes ne sont pas nombreuses au sein des partis politiques à Maurice. Faisant partie de l’aile féminine du MMM, il était normal que je sois candidate.
Avez-vous été surprise d’être élue conseillère de Port-Louis ?
Pas du tout.
Et pourquoi ?
Parce que j’étais candidate dans un wardqui est un bastion du MMM et où vivent la plupart de mes anciens élèves du collège St Bartholomew. J’ai aussi fait du travail social dans les quartiers de cette circonscription et pour moi je ne pouvais pas ne pas être élue. J’ai été élue avec 61% des votes et le Senior Councillor de Port-Louis, celui qui obtenu le meilleur score a obtenu 61,5%. Seulement 70 voix nous séparent. Et c’était ma première élection !
Vous êtes élue conseillère, nommée adjointe au lord-maire et vous vous faites remarquer par votre capacité de gestion pendant les crises, comme les inondations du 30 mars 2013…
Je suis une gestionnaire qui attache beaucoup d’importance à la communication. Je suis à la municipalité comme je suis dans mon collège : je réponds au téléphone, j’écoute, quand je ne sais pas je demande, je suis les dossiers et j’essaie de faire de mon mieux. La veille des inondations, le lord-maire partait pour un voyage officiel et j’assure, pour la première fois, la suppléance pour une semaine. Je m’étais dit qu’il fallait que je montre que je pouvais faire aussi bien que les hommes et même, si c’est possible, mieux qu’eux. Les inondations ont eu lieu et il fallait gérer la situation immédiatement. J’ai eu le support de tous les conseillers et du personnel municipal, et nous avons fait de notre mieux.
Est-ce cette manière de gérer une crise qui vous a permis de devenir lord-maire ?
Je crois que ma manière d’assurer l’intérim m’a aidée. J’ai assuré l’intérim trois fois et à chaque fois j’ai eu à gérer des dossiers, disons, chauds : les inondations, le tirage au sort pour les marchands ambulants et les signatures de contrats. Je m’en suis bien sortie et lors de la fête de fin d’année du MMM, le leader a reconnu ma compétence.
Estime-t-on que le vase à fleurs qu’on avait nommé à Port-Louis est capable de travailler efficacement ?
Je suis sûre qu’au MMM on ne pense pas que les femmes sont, comme vous dites, des vases à fleurs qui font joli. Au MMM, on a toujours reconnu les capacités des femmes.
C’est la direction du Remake MSM-MMM qui vous a choisie comme lord-maire ou ce sont les conseillers qui vous ont élue ?
C’est un mélange des deux. À Maurice l’élection des maires fait partie d’une stratégie politique décidée par la direction et ratifiée par les conseillers de la majorité. Tout le monde était d’accord que j’avais bien fait mon travail en tant qu’adjointe et que je méritais la poste de lord-maire pour 2014.
Pas tous les conseillers de Port-Louis. La presse a fait état de la déclaration d’un conseiller d’opposition qui aurait déclaré que vous ne méritiez pas cette place…
Je ne sais pas qui a dit ça. Mais je sais que les conseillers de l’opposition étaient contre l’idée qu’une femme soit élue au poste de lord-maire. Je ne sais pas où ils ont lu qu’une femme ne peut être lord-maire. Pour eux, une femme ne peut pas donner des instructions aux hommes. J’aimerais beaucoup que les conseillers de l’opposition aillent dire ça aux électrices de Port-Louis et de Maurice !
Vous travaillez dans un environnement plutôt masculin au collège et à la mairie. Êtes plus ou moins respectée parce que vous êtes une femme ?
Je ne pense pas que le respect est une question de genre. On est respecté par sa façon de gérer, sa manière de travailler, de trouver des solutions aux problèmes du collège ou de la ville ou de la famille, sa façon de communiquer avec les autres. Je pense que pour réussir il faut autant donner que recevoir. Je crois que je suis respectée pour ma manière de faire, de travailler, pas parce que je suis une femme. Je crois que c’est la même chose en politique.Est-ce que vous êtes féministe, Mme le lord-maire ?
Un petit peu…
Un petit peu seulement ? Combien pour cent ?
Vous êtes un peu méchant ! Disons que je suis féministe, mais sans être extrémiste. Je suis pour l’égalité homme-femme. Je suis militante pour l’avancement de la cause des femmes, sans exagération.
Abordons un des grands sujets du féminisme : quel est votre point de vue sur l’avortement ?
Je ne vous donnerai pas mon point de vue sur cette question, qui est très personnel. Je ne veux pas vous donner une réponse dans un sens ou dans l’autre. Je crois que c’est un sujet très grave qui mérite une profonde réflexion.
Quelles sont les priorités de Mme le lord-maire pour 2014 ?
On n’a pas les moyens financiers pour nous lancer dans de nouveaux grands projets; nous allons nous contenter d’améliorer nos services. Le seul gros projet est la construction d’un centre polyvalent à Plaine-Verte dont la première pierre a été posée par le précédent lord-maire, Aslam Hosennally. Donc, on va rendre plus facile la vie de tous les citadins en améliorant les service municipaux. En commençant par celui de la voirie en nous assurant que les ordures sont régulièrement ramassées dans toute la ville, aussi bien dans les cités et les faubourgs que dans le centre ville. Je pense qu’en tant que femme je dois plus m’attacher à ce que la ville soit propre…
Les femmes seraient donc plus propres que les hommes ?
Qui fait le nettoyage à la maison? Les femmes. Les hommes aident, certains le font, mais ils ne font pas le grand nettoyage. J’espère que la woman touchva me permettre de mieux travailler et d’améliorer la vie des Port-Louisiens. Après la voirie, il faudra améliorer la qualité des routes et des chemins, des trottoirs et des caniveaux et de l’éclairage des lieux publics.
Mais ça, c’est le day-to-day businessdes lord-maires. Qu’allez vous proposer en plus pendant votre mandat ?
Je voudrais pouvoir faire démarrer les travaux de rénovation du théâtre de Port-Louis.
Ça aussi, beaucoup de lord-maires l’ont annoncé…
Je ne vais pas me contenter de dire, je vais faire quelque chose. On sait qu’on a besoin d’environ Rs 350 millions pour rénover le théâtre et on n’a pas cette somme. Nous avons en caisse Rs 60 millions et nous ne pouvons attendre d’avoir les Rs 290 millions manquants pour commencer les travaux. Je vais proposer qu’on utilise les Rs 60 millions pour faire l’extérieur et le toit pour commencer. Une fois cela fait, on va attaquer l’intérieur qui sera protégé par le toit et les murs refaits. Ce sera le début d’un travail que ceux qui vont me succéder vont continuer. Le ministre de la Culture, à qui j’ai confié mon plan, m’a dit qu’il soutiendra la municipalité dans ce projet. J’espère qu’il était sérieux et sincère et qu’il va effectivement nous soutenir.
Quelle est la principale difficulté de votre mandat ? Le ministre des Administrations régionales, Hervé Aimée ?
(éclat de rire) Oui, M. Aimée est un peu une difficulté, mais je pense que je peux le gérer.
Il sera ravi de l’apprendre !
Il avait dit que c’est moi qui étais responsable de l’augmentation des trade feespour le pays. Si c’est moi qui décide pour le pays, je ne devrais avoir aucun problème pour gérer son ministère et le ministre !
Quelle est la vraie histoire sur cette augmentation de trade fees?
Voici les faits : le ministère nous a demandé de présenter un budget balancé. Pour pouvoir le faire, nous avons fait plusieurs propositions pour trouver d’autres sources de revenus, dont une taxe sur les containers, qui ont toutes été rejetées par le ministère. Face à ce refus, les cadres m’ont fait savoir qu’il y avait eu une démarche initiée en 2011 par l’équipe municipale précédente pour augmenter le montant des trade fees. J’ai une lettre datant d’août 2012 allant en ce sens, mais qui a été mise de côté parce qu’il y avait les élections municipales en décembre de cette année. Nous avons, plus tard, fait une demande d’augmentation des trade feesen précisant qu’il ne fallait pas toucher à certains small businesses. C’est le ministre Aimée qui a augmenté les taux des trade fees, pas la municipalité de Port-Louis.
Le ministre Aimée a déclaré qu’il s’est contenté de publier les augmentations que les municipalités ont demandées…
Ce n’est pas vrai. J’ai des documents qui prouvent que c’est le ministre qui a modifié les augmentations que nous avions proposées. Exemple : un supermarché payait Rs 15 000 par an, nous avons proposé une augmentation de Rs 5 000 pour faire Rs 20 000. Mais quand les tarifs ont été publiés par le ministère, la taxe était arrivée à Rs 50 000. C’est comme ça qu’il “applique” les recommandations ? C’est une manipulation, mais on est en train de revoir la question.
Il est étonnant que le problème des marchands ambulants ne soit pas une de vos priorités…
En onze mois nous avions presque résolu le problème des marchands ambulants à Port-Louis. On avait trouvé des sites pour les caser, on avait fait un tirage au sort pour les places et trouvé un date pour signer les contrats. Le lendemain du premier jour prévu pour la signature du contrat, le ministre des Administrations régionales nous a fait parvenir une lettre pour nous dire de tout arrêter. À la radio, il a déclaré que nous étions des incapables, que nous n’avions pas su gérer le problème, ce qui était faux. Le ministre a repris le dossier depuis deux mois et il n’a rien fait et le problème est toujours entier.
Vous pensez qu’on va pouvoir un jour trouver une solution au problème des marchands ambulants ? Jusqu’à maintennat le ministère et la municipalité se renvoient la balle !
Allez demander au ministre pourquoi il a stoppé la procédure et repris le dossier et les deux sites que nous avions identifiés. Le problème est toujours intact à cause du ministre. J’ai même dit que s’il avait besoin d’un coup de main je pouvais l’aider. Nous, on est là pour protéger les citadins et améliorer leurs conditions de vie.
Avez-vous déjà rencontré Hervé Aimée ?
On a dîné ensemble pour la Fête du Printemps et il m’a dit qu’il était venu au dîner parce qu’il voulait me voir.
Il y a eu coup de foudre lors de cette rencontre ?
Non.
Savez-vous qu’il y a un autre ancien lord-maire qui a déclaré que vous étiez un “flop” ?
Vous voulez parler d’Abdoolah Hossen, le comique. Je ne le connais pas. Même quand il était au MMM il ne faisait pas partie de mes amis et je ne lui ai jamais adressé la parole. Une semaine avant le Yaum-un-Nabi, il m’a téléphoné pour me féliciter et pour me demander un service dans une affaire de saisie de tables de marchands ambulants. Et une semaine après, il déclare que je suis un “flop”. C’est comique, non ?
What nextpour vous au niveau politique : un ticket aux prochaines élections et un ministère dans le prochain gouvernement, si le Remake remporte les élections ?
Si le parti a besoin de moi, pourquoi pas ? Si on n’a pas d’ambition on ne fait pas de la politique active. Je suis disponible et si on a besoin de moi, je vais faire de mon mieux.
En parlant de votre parti justement, on entend de plus en plus dire que les militants ne sont pas satisfaits du partage des tickets électoraux dans le cadre du Remake 2000. Et que l’assemblée des délégués du MMM, qui aura lieu bientôt, risque d’être très agitée…
C’est seulement dans les journaux que j’entends dire que ces rumeurs existent. Tout ce que je peux vous dire c’est qu’à la mairie les conseillers MSM et MMM travaillent en équipe et il n’y a pas de tiraillement.
Donc, ceux qui annoncent que le Remake va éclater racontent des histoires ?
À mon niveau, celui de la municipalité de Port-Louis, je vous répète que tout marche très bien entre les conseillers MMM et MSM.
Vous êtes la première magistrate de la ville et on imagine que dans les cérémonies protocolaires vous devez rencontrer le PM. De quoi parlez-vous ensemble ?
J’ai rencontré le Premier lors d’une messe à la Cathédrale. Son épouse était assise entre nous deux et il s’est penché pour me dire : “Ou koné tou dimounn anvi fer politik dan sa péi-là, mais pa tou dimounn ki kapav fer li. Ou, ou kapav fer politik, nek éna pou guet ou kapav donn ou enn lacroix.”Cette déclaration m’a surprise et beaucoup amusée.
Dernière question, un peu plus personnelle : comment est-ce que votre mari vit votre carrière politique. Comment réagit le mari de la lord-maire ?
Ce ne doit pas être facile pour lui car il doit tout gérer à la maison maintenant. D’ailleurs, il dit a qui veut l’entendre qu’il est un house husband. De toutes les manières, c’est lui qui m’a entraînée dans la politique, n’est-ce pas ? Mais heureusement que j’ai son soutien, surtout que notre fils fait son HSC cette année. Je crois qu’il est assez fier de ce que je suis en train de faire et cela me donne l’énergie nécessaire pour continuer.