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Les comprimés de Subutex retrouvés sur deux enfants à l’aéroport confirment un phénomène existant depuis des années : les enfants sont utilisés dans le trafic de drogue. L’utilisation d’enfants comme livreur, “jockey” ou “guetteur” fait bel et bien partie du paysage. Ils permettent aux trafiquants de ne pas se faire prendre avec de la drogue sur eux. Les enfants s’exposent à des répercussions graves, souvent à leur insu. Une situation qui échappe au contrôle des autorités.

Un jeune d’environ 13 ans, debout dans une croisée, scrute l’écran de son téléphone portable. Rien de très alarmant jusqu’ici. Mais très vite, cette scène anodine perd toute son innocence lorsqu’un adulte l’approche sans piper mot et lui glisse quelques billets de banque soigneusement pliés dans la main. Illico, le jeune emprunte une ruelle d’un pas pressé alors que l’individu guette les environs. Quelques minutes plus tard, l’adolescent revient et remet quelque chose à l’adulte, qui s’empresse de quitter les lieux. Une transaction vite fait bien fait, au vu et au su de tout un quartier qui ne bronche pas.

Cette scène s’est déroulée dans le nord du pays, dans un quartier défavorisé. Nous étions accompagnés d’un jeune de 14 ans, qui nous confie être impliqué dans le trafic de drogue. L’adolescent a pris grand soin de nous emmener dans un endroit hors de portée de vue des protagonistes et nous a conseillé de ne pas tenter de prendre des photos. “Si trouv mwa, mari problem pou gagne. Fode pa personn kone mo’nn amenn zot isi. Sa bann dimounn-la danzere”, dit-il. Il nous priera de nous en aller rapidement.

Adultes malintentionnés et “jockeys”.

Il a accepté de nous parler uniquement en raison de son respect envers un travailleur social qui l’a sorti de nombreuses situations difficiles par le passé, puisque sa mère a du mal à le nourrir avec ses frères et sa sœur. “C’est quelque chose de courant ici. Les enfants ont perdu leur innocence. Ils ont été souillés par des adultes malintentionnés. Ce garçon-là fait ça depuis deux ou trois ans. On abuse de sa naïveté en lui faisant miroiter l’argent facile. Pour un enfant dans sa situation, c’est dur de refuser”, confie le travailleur social.

Dans un autre quartier du pays, nous découvrons que de nombreux adolescents et enfants sont également impliqués dans le trafic de substances illicites. Nous approchons un jeune qui a arrêté l’école juste après l’école primaire. Il nous fait vite comprendre qu’il peut nous fournir différents types de drogues. “Ki ou pe bizin ?”, nous demande-t-il, le plus sérieusement du monde. Quand nous lui demandons ce qu’il a à proposer, il rétorque sans broncher : “Depann ki ou bizin.” Nous apprendrons qu’il fait le “jockey” pour un de ses cousins qui deale du gandia et du brown sugar. “Quelques amis et moi faisons le travail pour lui. Nous avons presque le même âge pour la plupart, mais certains sont beaucoup plus jeunes”, finira-t-il par lâcher naïvement.

“Zot pe gagn gou larzan”.

Son background à lui est également celui de la précarité. Ses parents sont séparés, le père est en prison et la mère toxicomane. Il vit chez sa grand-mère avec ses quatre frères et sœurs et est souvent livré à lui-même. “Je n’ai rien à faire d’autre car je ne vais pas à l’école. À la place de m’ennuyer, je préfère aller aider mon cousin.” Interrogé sur la raison pour laquelle son cousin ne le fait pas lui-même, il dira que ce dernier “pa gagn letan” et ki “Misie-la lor so lapis”. Il confie ne pas avoir peur que la police lui mette la main dessus. “Je suis un enfant, ils ne vont jamais pouvoir m’arrêter.”

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Ce phénomène est connu dans beaucoup de régions du pays. Selon nos informations, il prend de plus en plus d’ampleur. Les habitants le voient quotidiennement mais se sentent impuissants. “Toulezour mo trouv sa. Ena bann ti zenes ki al livre ladrog. Bann zanfan 14, 15 an pe pati dan soley enn zourne. Li vinn esklav enn trafikan”, confie un témoin. Il dit qu’il ne sent pas capable de dénoncer des enfants et qu’il ignore qui tire les ficelles dans son quartier.

À un très jeune âge, ces enfants connaissent déjà tous les rouages du trafic de drogue. Le danger est que, plus tard, l’appât du gain les incite à devenir des trafiquants eux-mêmes ou qu’ils deviennent toxicomanes. Zot pe gagn gou larzan. Zot pou kontign fer li kan zot grandi. Avoir de la drogue sur eux peut les inciter à y goûter. Leur corps ne sont pas suffisamment développés pour pouvoir supporter la prise de drogue. Le danger est réel”, dit Dany Philippe, travailleur social et président du collectif Toxida.

“Kouma pou aret ek fouy enn zanfan ?”

Un officier de l’Anti Drug Smuggling Unit (ADSU), qui a bien voulu nous parler sous le couvert de l’anonymat, révèle que cette brigade est au courant de telles pratiques. “Il nous arrive souvent d’avoir des informations que des enfants sont impliqués.” Il soutient qu’il est difficile de mettre en place une opération visant à prendre ces enfants en flagrant délit. “Quand cela concerne un mineur, le cas devient beaucoup plus sensible. Kouma pou aret ek fouy enn zanfan ? Il faut qu’il y ait son Responsible party avec lui. Et il faut que nous soyons accompagnés d’un membre de la CDU. C’est assez compliqué à mettre en place sur la base d’informations uniquement.”

Par ailleurs, il ressort que les enfants sont utilisés de plusieurs autres façons dans le trafic de drogue. L’officier de l’ADSU explique que la drogue est parfois dissimulée dans des endroits surprenants. “Ils les placent parfois dans les couches de l’enfant. C’est assez courant. On a régulièrement des informations sur ce genre de pratique.” D’autres personnes indiquent que la drogue est cachée dans le sac des écoliers ou dans des biberons de lait.

Dany Philippe : “Nous avions donné l’alerte, il y a quatre ans”

Dany Philippe, travailleur social, affirme qu’il a donné l’alerte à ce sujet en compagnie de ses collègues, il y a quatre ans. “C’est un phénomène que nous avions constaté il y a plus de quatre ans. Grâce à notre présence sur le terrain, nous avions vu qu’il y avait des enfants impliqués dans le trafic de drogue. À l’époque, le ministre concerné nous avait dit qu’on inventait des histoires. Mais nous avions vu qu’on se servait des enfants pour dissimuler de la drogue. Des collégiens sont chargés de transporter de la drogue pour la remettre aux dealers. Les profs sont parfois au courant, mais ils ont trop peur d’éventuelles représailles pour agir.”

Le travailleur social avance qu’il arrive que les enfants ne font pas que vendre pour les autres, mais font office de revendeurs. “Il y a 15, 20 ans, il y avait des jeunes qui collectaient de l’argent de leurs camarades pour aller acheter du gandia. De nos jours, ils apportent différents types de drogue à l’école pour en vendre. Ils en achètent et les revendent plus cher pour faire un profit.”

Il déplore que la situation ait détérioré et que les autorités tardent à implémenter le National Drug Control Master Plan. “On est toujours au point zéro. Malgré l’alerte que nous avons lancée, rien n’a été fait. Un draft existe depuis 2017. Nous ne comprenons pas ce que les autorités attendent. Nous sommes toujours au point où chacun travaille de son côté. Nous n’avons pas un plan directeur pour la prévention.”

Des martins, des crapauds et des corbeaux

Outre les enfants qui vont vendre, livrer ou converser sur eux de la drogue, il y a ce qu’on appelle les “guetteurs”. Ces derniers ont un rôle tourné davantage vers la surveillance. “Lor sime, zot vey lapolis. Kouma lapolis perse, sot kriye korbo. Kouma tann sa, sime vinn clean, zot tou galope ale. Nepli trouv personn lor sime”, confie un habitant d’un quartier rongé par le trafic de drogue.

Le travailleur social Dany Philippe explique que ces enfants sont postés dans différents coins de rue et donnent l’alerte lorsqu’arrive la police ou un inconnu. “Ils ont leurs codes pour faire comprendre qu’il y a danger.” Les jeunes de certains quartiers sont également témoins de ces méthodes de surveillance. “Quand la police arrive, on entend crier krapo, nous dit un jeune. “À ce moment-là, tu verras plusieurs personnes en train de courir dans la rue”, ajoute son camarade.

La police est au courant de cette pratique. L’officier de l’ADSU indique qu’ils ont attribué un surnom à ces “guetteurs”. “On les appelle des “martins” parce qu’ils crient pendant de longues minutes. Dès que nous arrivons dans un endroit où se déroule le trafic, on entend des personnes hurler korbo; c’est un code. Ce sont souvent des enfants qui le font. On sait alors que les trafiquants sont au courant de notre présence.”

De l’argent et des doses comme récompenses

Les enfants qui sont utilisés dans le trafic de drogue sont récompensés de différentes façons. Les adolescents qu’on a pu approcher nous confient toucher de petites sommes pour chaque livraison faite. “Mon cousin me donne Rs 50 à chaque fois. Quand j’ai débuté, il me donnait Rs 25”, confie l’un d’eux. Un autre explique que cela dépend des jours. “Parfois, il me donne Rs 100, parfois moins. Je ne sais pas vraiment combien je vais gagner.”

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Dany Philippe confie que les dealers ciblent des personnes vulnérables, qui auront du mal à refuser en raison de leur situation précaire. D’après les informations dont il dispose, les enfants chargés de garder de la drogue sur eux touchent jusqu’à Rs 1,000. “D’ordinaire, ils le conservent sur eux pour quelques heures seulement. Souvent, cela est fait avec la complicité des parents, qui touchent environ Rs 1,000.”

Mais il semble que certains enfants pris dans le trafic se contentent d’une dose. “Parfois, je vois l’enfant assis tranquillement, avec les yeux à peine ouverts. Tout laisse croire qu’il se drogue lui aussi et qu’il est payé par une dose pour accomplir la basse besogne”, indique un homme, témoin de ce genre de scène dans son village.