L’expression « défi écologique » prend tout son sens dans la bouche de Bruno Bordenave et Catherine Gauthier lorsqu’ils racontent comment la conservation de graines prélevées à Maurice dans les années 70 a permis de préserver des plantes rares, voire même de sauver certaines d’entre elles qui avaient disparu dans leur milieu d’origine. Représentants du Conservatoire botanique national de Brest, ils donnaient une conférence à l’Institut Français de Maurice vendredi dernier face à quelques mordus de biologie et d’écologie qui n’ont pas eu peur de braver le mauvais temps. Leur séjour à Maurice vise à faciliter la réintroduction de certaines de ces espèces dans la nature sous la supervision des National Park Conservation Services.
Après quelques généralités sur l’évolution écologique de la planète, sur les causes de sa dégradation, Bruno Bordenave et Catherine Gauthier ont donné quelques repères sur Maurice, pays vulnérable et à fort taux d’endémisme, avec la disparition de notre forêt endémique arrivée aujourd’hui à une couverture de 2 % du territoire. Puis ils ont montré qu’en dépit de ce contexte inquiétant, l’espoir est permis grâce à la science des conservatoires, à la patience et à la passion de tous ceux qui oeuvrent à la conservation sur le terrain, dans les serres ou les laboratoires.
Ils ont raconté la première étape d’une passionnante aventure scientifique dans laquelle tous les moyens ont été mis en oeuvre pour stocker des graines et des plants, pour conserver des espèces, voire dans certains cas s’appuyer sur les biotechnologies pour sauver in extremis une plante disparue dans la nature. Aussi ont-ils commencé à évoquer la nouvelle étape de cette aventure scientifique qui se déroule à Maurice dans les serres des National Park Conservation Services (NPCS) et qui consiste à réacclimater ces plants, avant d’envisager petit à petit et avec beaucoup de précaution leur réimplantation dans la nature.
Sur les 420 000 espèces végétales recensées sur la planète, environ 20 % (soit 84 000 espèces) sont menacées de disparition. En partant de ce constat préoccupant, Jean-Yves Lesouëf a décidé dans les années 70 de créer un jardin destiné à sauvegarder les plantes en danger, et donc de créer le conservatoire botanique de Brest. À cette période, ce botaniste visionnaire est venu entre autres dans un des grands hotspot de la biodiversité, à la Réunion et à Maurice, pour collecter des graines et des plants d’espèces endémiques menacées. Grâce à sa clairvoyance, des graines et boutures de plus de 30 espèces de plantes devenues extrêmement rares ou sur le point de disparaître ont pu être prélevées. Elles sont cultivées depuis dans les serres du Stang Alar à Brest. En 2010, un programme de coopération franco-mauricien entre le Conservatoire Botanique National de Brest (CBNB) et les National Park Conservation Services mauriciens a pu être mis en place pour organiser le rapatriement et la réintroduction de ces espèces.
La renaissance d’un Cylindrocline
Des plants de sept de ces espèces ont été envoyés à Maurice en 2011 et en 2012. Un troisième lot sera expédié le mois prochain. Responsable de la conservation ex situ, c’est-à-dire hors du milieu naturel, au Conservatoire botanique national de Brest, Catherine Gauthier a raconté à l’auditoire l’histoire de deux d’entre elles, notamment celle particulièrement impressionnante du Cylindrocline lorencei, qui a complètement disparu dans la nature à la fin des années 80. Jean-Yves Lesouëf avait récolté des graines sur les derniers plants encore présents en 1977. Il en a semé au conservatoire et en a envoyé des lots dans plusieurs jardins botaniques à travers le monde. Les plants ont pu se développer jusqu’à la fructification mais ils sont tous morts à la fin des années 90 et les botanistes ont découvert, effarés, que c’était également le cas dans les autres jardins.
Quelques graines conservées ont été semées, en vain ! Les botanistes se sont alors rendus compte que l’embryon de ces graines pouvait être vivant alors que les réserves qui l’entourent et sont censées lui permettre de se développer étaient mortes… En isolant et en cultivant grâce à la culture in vitro ces tissus viables contenus dans l’embryon, les scientifiques du conservatoire ont pu avec l’appui de l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA), peu à peu régénérer trois plantes entières. Les essais de bouturages difficiles et le manque d’individus et de graines viables les a conduit ensuite à faire appel au laboratoire Vegenov afin de maîtriser les protocoles techniques qui allaient permettre une culture à plus grande échelle. En 2006, plus de 200 plants vivaient en pots au conservatoire et c’est à partir de ce moment que la réimplantation à Maurice a pu être envisagée…
La féminisation du Dombeya
Le Dombeya mauritiana présente la particularité d’être dioïque, c’est-à-dire qu’il présente des sujets mâles et d’autres femelles. Un seul individu de cet arbre, disparu à ce jour, vivait à Maurice en forêt et ce survivant était un mâle. Pour éviter une inéluctable extinction, Jean-Yves Lesouëf avait réussi à rapporter des boutures qui ont été mises en culture pour la première fois au monde en 1977 au conservatoire. Malheureusement, la multiplication par bouturage ne peut donner que des copies de ce même plant mâle. Certaines études scientifiques ont avancé par la suite qu’il était possible de féminiser des plants mâles. En 1993, grâce à un traitement hormonal adapté, des fleurs mâles de ce Dombeya ont été transformées en fleurs femelles puis, après pollinisation, ces fleurs féminisées ont donné des graines… Cette expérience a permis de sauvegarder cet arbre en produisant à nouveau des arbres de sexes différents et d’envisager son retour en milieu naturel.
La première phase de rapatriement a porté sur sept espèces en collection : le Cylindrocline lorencei, le Cylindrocline commersonii, le Dombeya mauritiana, le Dombeya acutangula ssp. rosea, l’Hibiscus fragilis, l’Hibiscus liliiflorus et le Gastonia rodriguesiana. Ces plants ont pu se réacclimater en pépinière sous la supervision des National Park Conservation Services. Toute la difficulté va consister maintenant à identifier voire préparer des milieux favorables à chacune de ces espèces dans la nature, puis procéder à leur réintroduction progressive. Comme l’a souligné au moment des questions Claudia Baider, responsable de l’herbier de Maurice, la réintroduction dans la nature s’est souvent soldée par un échec dans le passé, et Bruno Bordenave a convenu qu’il y a eu plus d’échecs que de réussites dans ce domaine. C’est pourquoi il importe de multiplier de nombreux plants, d’en garder en réserve, et de porter beaucoup de soin à la réintroduction, au choix du lieu, à son entretien et au suivi de ces plants, un travail de longue haleine qui attend les officiers des parcs nationaux mauriciens.