Ce dimanche 3 janvier marque le départ, à Buenos Aires, de la 38e édition du Dakar, rallye raid professionnel, créé en 1978 par Thierry Sabine. Plus de 145 motos, 50 quads, 110 voitures et 60 camions s’affronteront sur les 13 étapes de ce parcours long de 9500 km, dont 4775 de spéciales chronométrées. Parmi les concurrents: Mark Corbett et Collin Mathews, de Century Racing (CR). Ils évolueront à bord de deux CR5, deux voitures de course, imaginées, dessinées, et conçues, sous la houlette de Julien Hardy, un Mauricien qui, grâce à sa passion de l’automobile, se trouve au coeur du Dakar. De Buenos Aires, à la veille du Nouvel An, où il s’apprête à suivre son équipe, il a livré à Week-End son parcours et ses états d’âme.
Originaire de Grand-Baie et vivant depuis quelques années en Afrique du Sud, où il a obtenu à Cape Town son diplôme en ingénierie mécanique, Julien Hardy fait partie de ces passionnés qui ont atteint leur objectif à force d’acharnement et de volonté à concilier vie professionnelle et rêve d’enfant : celui de participer à des compétitions internationales. Le Dakar fait partie de ces rêves-là et c’est le hasard qui le conduira à cette fabuleuse.
A son retour à Maurice en 2004, Julien Hardy devient ingénieur chez High Metal à Pointe-aux-Piments. C’est qu’il s’est forgé un caractère, dit-il. Mais c’est lors d’un séjour à Johannesburg en 2005 qu’il fait la rencontre de celui qui allait changer le cours de sa vie. Mark Corbett. Un multimillionnaire de renom en Afrique du Sud, spécialisé dans l’immobilier, mais passionné d’automobile. Mais il a fallu un an, alors que Julien Hardy travaille sur des projets de voitures pour une entreprise sud-africaine, avant que Mark Corbett finisse par lui proposer un projet fou: construire ses propres voitures. Et pas n’importe lesquelles: des voitures de rallye. « Mark, qui a participé à plusieurs courses en Afrique du Sud avait un rêve : de participer au Dakar en tant que privé. Et moi, le rallye du Dakar m’a toujours impressionné et je rêvais aussi d’y être. C’était l’occasion inespérée de se lancer dans quelque chose de fou, mais qui nous fait à chaque fois pousser des ailes », raconte Julien Hardy.
C’est ainsi que celui qui, à 15 ans, a découvert le monde du rallye, grâce à un cousin qui l’emmenait voir les courses de motos à Maurice, décide d’accepter cette proposition qui va lui permettre de réaliser le mariage entre passion et profession. Ainsi naquit l’équipe Century Racing qui démarre donc avec trois personnes. Julien Hardy est alors designer automobile. « C’est génial de pouvoir imaginer son propre véhicule. Une véritable motivation », dit-il.
La première voiture construite n’est pas un succès. Malgré la vitesse, il lui manque la fiabilité. « Pour tester les véhicules, nous participons à différents championnats sud-africains, les ‘testing grounds’. Les courses locales servent de test pour valider ou pas la fiabilité des véhicules construits. Ce n’est qu’après 2 ou 3 ans de ‘testing’ positif que l’on peut envisager de s’engager sur le Dakar », explique l’ingénieur mécanique mauricien, qui raconte sa passion comme il la vit. Si le premier prototype n’est pas ce qu’il espérait, Julien Hardy ne se décourage pas pour autant. De « designer » automobile, il devient concepteur de voiture. « Je fais tout. J’imagine, je dessine, je construis et je peaufine. Je pilote aussi un peu », dit-il fièrement. Ce pour mieux éprouver et vérifier par lui-même les choix techniques qu’il propose et s’assurer de la mise en route du véhicule.
Des éléments et des conditions de courses coriaces
« Pour éviter les problèmes en cours de route, les véhicules imaginés et construits doivent être très fiables. On doit s’assurer de tous les minutieux détails, car le Dakar est un parcours particulier et impitoyable. On n’a pas droit à l’erreur. Sinon c’est la fin », explique le Mauricien. Et il se lance dans une liste de détails techniques que nous reproduisons tels quels sans vraiment tout comprendre: « Réservoir d’essence de 350 litres pour une autonomie de course de plus de 600km, un système de refroidissement adaptable aux conditions du désert, des suspensions capables de gérer les différentes surfaces du terrain : dunes de sable, pistes rocailleuses, différentes températures… des pneus capables de se gonfler et de se dégonfler lorsque le véhicule roule, les options de confort — dont la dernière en date, les cabines climatisées — indispensables pour le pilote et le copilote qui passent quelques 12 heures par jour dans la voiture ». Bref, tout est humainement fait pour que la voiture roule sans casse, mais les éléments et les conditions de courses sont parfois plus coriaces.
De trois personnes au départ, Century Racing compte aujourd’hui 14 employés, avec des équipes spécialisées pour les châssis, la carrosserie, les faisceaux électriques… Depuis 12 ans, l’entreprise qui conçoit de A à Z ses véhicules, dont certains sont vendus à des particuliers — sud-africains et à des Russes— a fabriqué une quinzaine de voitures de course. « Pour la conception d’une voiture qui participe au Dakar, cela prend 4 à 6 mois. Il faut vraiment être très pointu dans la construction », explique Julien Hardy. C’est ainsi son 3e prototype personnel que Century Racing présente à la 38e édition du Dakar. En 2012, pour la première participation de l’entreprise sur ce rallye mondial, Mark Corbett, dans la CR4, avait terminé 23e du classement parmi 168 voitures. Cette année, ce sont deux prototypes — les CR5 — que Century Racing a mis en compétition. Il s’agit du 5e modèle de voitures de course conçues par la société qui veut optimiser ses chances d’améliorer son classement, cette année.
C’est dans cette optique que Mark Corbett sera le premier pilote de la première CR5 et Collin Mathews le 2e pilote. « Les deux voitures vont s’entraider. L’une aura des pièces de rechange à bord », précise Julien Hardy, indiquant que l’équipe de Century Racing mise sur la technicité de pointe et les qualités intrinsèques de sa CR5 pour parvenir à figurer parmi le Top 10 de cette course, cette année.
« Le Dakar est exceptionnel »
« Le Dakar, c’est vraiment quelque chose d’exceptionnel », dit Julien Hardy. Son premier Dakar date de 2007. Il y est allé avec une équipe belge « pour comprendre comment ça se passe ». Cette année, c’est sa troisième à Buenos Aires. « Ce rallye est une réelle organisation, une industrie presque. Pendant deux semaines, on vit à 100,000 à l’heure », raconte-t-il. Une expérience formidable, une course permanente contre la montre! Et pour cause. Lors de sa dernière participation au Dakar, l’équipe de Century Racing a passé quatre nuits sans dormir en raison des réparations et autres ajustements à apporter sur les véhicules pendant l’épreuve. « Il faut avoir la condition physique et mentale pour participer à cette course », renchérit le Mauricien. « Sans passion, c’est infaisable. Ce sont deux semaines très dures, pendant lesquelles on n’a pas le temps d’apprécier autre chose que ce qu’on sait faire. C’est dormir, se lever et aller d’un bivouac à un autre. C’est parcourir chaque jour quelque 500 km et le soir travailler presque toute la nuit. Des fois, il faut improviser et trouver des solutions sur le tas. On n’a pas le temps de voir du pays… », ajoute-t-il. Chaque étape en soi est une course, dit-il, faisant ressortir que c’est un véritable challenge de prendre le chemin du Dakar, qui équivaut à deux saisons complètes de rallye en Afrique du Sud, et où le terrain est vraiment différent et le parcours exceptionnellement long, soit 9500km « La distance entre Maurice et la France en ligne droite! Mais c’est magnifique. C’est un accomplissement », dit-il. Pour suivre l’événement qui dure jusqu’au 16 janvier, deux applications gratuites sont disponibles sur Google play et App Store. Le blog www.centuryracing.co.za/blog sera aussi actif durant la compétition ainsi que la page facebook de l’entreprise.
Côtoyer ses idoles
Cette aventure humainement éprouvante et sportivement captivante, permet aussi et heureusement de belles rencontres. Julien Hardy se dit fier d’évoluer auprès de ses idoles qu’il a auparavant admirées à la télé. « C’est trop bien de se retrouver dans les camps et de manger à la même table de ses idoles », dit-il, citant Stéphane Peterhansel en exemple. « Ce gars, qui est cette année notre compétiteur direct, a été 11 fois vainqueur en moto et voiture et se retrouver le soir à manger dans le même bivouac est topissime. C’est le même bonheur lorsque je croise Sébastien Loeb », raconte-t-il.
Ne rêve-t-il pas un jour de piloter seul à bord, un buggy issu de sa conception, sans enjeu de classement, mais uniquement pour le plaisir de découvrir ces espaces merveilleux? « Pas trop! Mon talent c’est de concevoir ces voitures et de les faire aller très vite », dit Julien Hardy. Pour l’instant, il reste concentré sur le perfectionnement de ses modèles sur lesquels figure — parmi ceux des autres nationalités des autres membres de l’équipe de Century Racing — le drapeau quadricolore de Maurice, pour rappeler qu’il reste très attaché à sa terre natale et qu’il est aussi un digne ambassadeur de notre pays dans cette aventure qui a un retentissement planétaire.