Il y a 20 ans (en février 1999 précisément), 77 familles évacuaient le village de La Pipe pour faire place au Midlands Dam et s’installer à Anoska, Forest-Side. Anoska était alors une terre promise faite de béton, mais aussi de désillusion. Déracinées, les familles qui n’ont pas été soutenues par une politique d’intégration socio-économique ont été exposées à des contraintes diverses qui ont fragilisé les foyers. À Anoska, le mois de février dernier s’est écoulé sans qu’on ne fête la naissance du petit village.

Les stigmates du déracinement sont encore présents. Les uns ont encore en mémoire un départ forcé de La Pipe et des promesses jamais tenues. Les autres, sans en être conscients, portent les séquelles d’un relogement mal planifié. Les plus de 40 ans diront toujours : « Nou ti pli bien La Pipe. » Pour les plus jeunes, ayant grandi à Anoska, ou n’ayant jamais connu La Pipe, l’idée d’une vie là-bas est tout simplement inconcevable. Le village de La Pipe était un petit hameau enclavé dans la nature de Midlands. Complètement à l’écart de tout développement, La Pipe, décrivait Week-End il y a 24 ans, était « le village des exclus » tant les familles y vivaient dans la précarité, loin du dynamisme de l’urbanisation. Mais tous ceux qui y ont vécu à La Pipe ou qui ont accompagné les familles durant le processus de leur délocalisation à Anoska sont unanimes à dire qu’« au moins à l’époque les hommes et les femmes travaillaient. » La pauvreté était certes une réalité, mais grâce à la terre, les familles avaient développé des activités agricoles, mangeaient à leur faim Les champs de thé de la région leur garantissaient du travail. Personne n’allait dormir le ventre vide.

Le choc
Retour en arrière. Plus précisément 29 ans de cela. Quand elle quitte Baladirou à Rodrigues, Chantal (nom modifié) a presque 20 ans. Avec son bébé dans les bras et ses bagages, elle embarque à bord du bateau qui la mènera à Maurice. Elle était encore enfant quand sa mère s’était déjà installée à La Pipe. À Baladirou, Chantal, déscolarisée après sa première communion, s’occupait de ses frères et du potager de son père. « Ma fille a fêté sa première année à bord du bateau », raconte-t-elle. On lui avait dit qu’elle aurait un meilleur avenir à Maurice. Quand elle débarque au port, elle laisse son enfant et ses bagages aux bons soins de ses amies restées à bord pour se rendre aux Casernes centrales.

« J’avais entre les mains un bout de papier sur lequel était écrite l’adresse de ma mère. Je comptais sur la police pour m’aider dans mes recherches. Les Casernes centrales avaient pris contact avec la police de Midlands, laquelle avait informé mon frère. De retour au port, mes amies n’y étaient plus. Et là, c’est la panique, je ne connaissais pas leur adresse », raconte Chantal. Au poste de police de Midlands, la jeune femme qui n’avait pas vu son frère depuis des années ne l’a pas reconnu et lui non plus ! Voulant s’assurer de leur lien de parenté, la police les a longuement questionnés, avant de les laisser partir.

Après ces mésaventures, elle arrive à La Pipe: c’est le choc pour Chantal. « Je n’avais qu’une envie, retrouver mon bébé et rentrer à Rodrigues. La Pipe était un coin perdu. À Baladirou, je voyais les gens marcher dans les rues, il y avait la vie Mais là, rien ! » Après une nuit blanche, le lendemain, elle se rend à Port-Louis pour rechercher son enfant. Mais entre-temps, ses amies qui s’étaient mises à sa recherche à Midlands avaient fini par retrouver sa mère, chez qui elles avaient déposé son enfant et ses bagages.

Le loyer à Rs 7.50
Comme la majorité des familles qui vivaient à La Pipe, la mère de Chantal habitait dans une des maisons de la Tea Development Authority (TDA). « Nou ti pe lwe lakaz Rs 7.50 », raconte Ricarl Pierre-Louis, 62 ans, le plus ancien ex-habitant de La Pipe et président de l’Association Résidence Anoska. Très vite, Chantal a dû intégrer le mode de vie des 77 familles de son nouveau quartier. Comme tant d’hommes et de femmes, à 6h, elle était déjà dans les champs de thé. Et dans les potagers avant midi. Le petit hameau de La Pipe, raconte Éric Mangar — figure incontournable dans la lutte pour la délocalisation des familles dans le respect et président du Mouvement Autosuffisance Alimentaire —, avait une existence d’environ quatre décennies.

Avec l’agrandissement des familles et de nouveaux arrivants, des maisons en tôle délabrées ont émergé. La vie s’organisait autour de la terre, la rivière, le plan d’eau devenu le Midlands Dam et où l’on pêchait des tilapias, d’une école maternelle, d’une tabagie et la nature. Les familles étaient alimentées en eau potable par un camion de la CWA. « Pa ti ena fasilite transpor. Me nou ti viv bien. Nou ti plante pou nou manze », dit Chantal qui, du coup, n’a plus voulu rentrer à Rodrigues.

Comme les Chagos
Ce qui caractérisait La Pipe, explique Éric Mangar, « c’est la solidarité qu’il y avait entre les familles. » Composées à majorité de Rodriguais venus tenter une meilleure situation à Maurice, les familles du village n’entendaient pas une délocalisation qui les scinderait. « Quand le ministère du Logement, sous Amédée Darga à l’époque, avait envoyé une lettre aux familles de La Pipe pour leur annoncer que leur déplacement dans différentes régions, dont à Cluny, Beemanique, etc., était envisagé, on avait rassemblé toutes les lettres pour les brûler. Les familles ne voulaient pas être séparées », explique Éric Mangar, dont l’organisme avait lancé un projet d’autosuffisance au village.

Il y a une vingtaine d’années, le projet du Midlands Dam, relève encore Éric Mangar avec regret, n’était pas accompagné d’une politique de relogement structurée, avec un encadrement psychosocial. Ce premier grand projet de relogement s’est avéré un échec pour le gouvernement. Il va plus loin. « La délocalisation et le relogement des résidents de La Pipe sont comparables à ceux des Chagossiens. » Toutefois, tant que les familles de La Pipe étaient sur place, elles étaient quand même dans une position qui leur permettait plus ou moins de négocier des compensations. C’est ainsi qu’à la table des négociations, il a été question d’accompagnement psychologique, d’un terrain d’une dizaine d’arpents pour la culture agricole.

Mais une fois installées à Anoska, les familles de La Pipe ont eu à faire face à une tout autre réalité. Il y avait des maisons en béton qui les attendaient, mais rien d’autre. De La Pipe, elles ont ramené le nom : Anoska, du coin d’eau où ils pêchaient des tilapias.