ELIZABETH HUMBERT

Je suis devant le téléviseur, et
J’entends le nombre de décès dû au coronavirus
J’entends le nombre de décès au niveau de la planète : en Europe et ailleurs dans le monde. Tous les soirs, nous avons à entendre ce bilan qui n’arrête pas de s’aggraver ici et ailleurs.
J’entends et je vois la mobilisation de tous pour essayer de prendre ce virus de vitesse, pour l’empêcher d’aller plus loin.
J’entends et je vois les médecins et les ministres de la Santé s’évertuer à expliquer le besoin pour tout un chacun de se protéger. Car se protéger équivaut aussi à protéger sa famille immédiate mais aussi et surtout toute l’humanité.
La mobilisation mondiale est sans précédent.
Je me dis que l’urgence absolue est effectivement de sauver les vies, de sauver la Vie tout simplement.
J’entends les appels de solidarité, je participe, je vois des gestes et des initiatives qu’on ne voyait peut-être plus ou pas assez.
Je pense à ceux que j’aime et qui me sont proches et qui sont si loin, je prie pour leur sécurité, j’ai peur et ma pensée me conduit comme toutes les mamans vers mes enfants et petits-enfants : ceux qui sont ici et ceux qui sont loin géographiquement et je me dis que si je pouvais je les ramènerais tous autour de moi pour les protéger de mes bras, comme quand petits ils avaient peur et qu’ils couraient se réfugier comme tous les enfants du monde dans la sécurité de l’antre maternelle…
Mais au plus profond de mon être, un visage et un prénom reviennent sans cesse et me hantent.
Mon cœur de maman est meurtri,
Mon cœur de grand-mère est déchiré
Mon cœur de femme tout simplement ne comprend pas et n’accepte pas. J’ai envie de crier, de hurler parce qu’il y a des choses qui sont inacceptables, et parce que ce prénom et ce visage me donnent un sentiment de culpabilité jamais ressentie.
Une chanson de Natasha St-Pier revint en boucle dans ma tête :
« Si je pouvais simplement te revoir
Te dire combien tu manques à nos vies
En ce soir, Rien ne remplacera ce lien si fort
Qu’une mère et sa fille tissent, tel un trésor
Mais pourquoi es-tu partie si tôt
Un enfant ne peut pas voir si haut…
Un enfant ne sait pas vivre ça »

Elle avait dix ans,
Et,
Toute la vie devant elle.
Mais cette courte vie n’a été qu’une succession de souffrances,

Certains le savaient,
Mais personne ne s’est mobilisé pour empêcher ça.
Comment a-t-elle fait pour supporter dans la vallée de larmes
de son quotidien,
Cette montagne d’injustice et de souffrances ?
Mais où va-t-on ?
Où va le Monde ?
Jusqu’où ira cette déshumanisation qui chaque jour
Nous appelle à voir et à entendre l’indicible ?

Elle avait dix ans,
Et,
Toute la vie devant elle
Elle n’avait rien fait
Elle était trop jolie
Elle n’avait qu’un défaut
Elle ne mangeait pas assez vite !!!!!!
À cause de cela on l’a tuée
Que dire de sa mère ?
Celle-là même qui lui a donné la Vie
Celle-là même qui aurait dû la protéger
On ne s’est pas contenté de la tuer,
On a aussi essayé de la découper
Et, ensuite on l’a enfouie sous un tas de fumier
Voilà ce qu’était devenue cette enfant :
Un tas de fumier…

Au nom de toutes les femmes,
De toutes les mères,
De toutes les grands-mères
Je viens humblement dans l’intimité de mon cœur et de ma pensée

« Te dire que même si on ne s’est jamais rencontrée
Que tu manques à nos vies ce soir
……………………………………………
Mais pourquoi es-tu partie si tôt
Un enfant ne peut pas voir si haut…
Un enfant ne sait pas vivre ça »

Farida,
Je sais que tu m’entends et me vois de là où tu es maintenant,
Ton visage,
Celui de l’article du journal est devant moi comme une prière,
Tu me regardes et tu souris,
Tu avances ton petit doigt et cueille cette larme
que je ne peux retenir,
tu continues à sourire
et je te murmure
Pardon…

3 avril 2020