JEAN-JACQUES SAUZIER

Longtemps, j’ai rêvé les yeux ouverts sur un tableau noir constellé de coups de craies blanches. Ce palimpseste des jours ordinaires a retenu dans la chair de son bois les heures de notre jeunesse trop vite écoulée. L’avenir était une ardoise bordée de bois qu’il fallait remplir du tout possible. Alors la Rue Ambrose était ma geôle et mon refuge, une maison en somme.

JEAN-JACQUES SAUZIER

C’était le temps où les enfants traversaient les districts dans des transports vibrants et enfumés ; le temps où ils n’appartenaient pas à une région, mais à l’aventure d’un bus qui vous laisse là, sous la pluie d’une autoroute. Nous vivions selon notre rang, chiffre brûlé dans notre chair, qui déterminait notre destin.

Le seul écran contre la brutalité du voyage était de papier et de mots. Avec Jules Verne, le vrombissement du plus vieux des bus de la UBS devenait celui du Nautilus. Nous étions des mousses en uniforme jeté dans la vie, côtoyant des adultes terribles et usés. Une fois, j’ai vu passer le Capitaine Achab.

La vie était simplement. Les enseignants défilaient avec les heures jusqu’au moment de nous laisser partir. Tant bien que mal, chacun tendait vers un rêve lointain. Les plaisirs, l’argent et les honneurs. Moi, j’ai longtemps rêvé d’elle comme seul avenir possible.
En cancre fabulateur, je noircissais mes cahiers de comptabilité de son prénom et de ceux de nos enfants. Je nous inventais une vie d’eau de mer, de mangues mûres et de promenades sur les falaises du grand Sud.

Aussitôt libéré du joug des classes de comptabilité, le cœur à la main, les amis traîtreusement lâchés, je prenais la Rue Gordon où vivait encore Charles Baudelaire. Chaque matin, le vieil homme lâchait ses albatros immenses entre les feuilles de l’arbre centenaire. Parfois, il se tenait à la grille blanche qui ne fermait plus et me disait : «  Viens ! Oh ! Viens voyager dans les rêves, au-delà du possible, au-delà du connu !  » La voix tentait bien, mais ma Pénélope attendait pour construire Ithaque.

Je prenais ensuite par la rue Célicourt Antelme que je ne connaissais pas encore de nuit. Je ne voyais pas, tout à mon rêve familier, la profondeur des talons vertigineux qui martelaient les coins de rue. Je ne savais pas que le soir, alors que je maudissais l’éternel de me priver d’elle, des femmes sans enfances, marionnettes des brutes, attendaient que passe la galère pour les emporter. La misère qui doit se vendre pour survivre n’a pas le temps d’aimer.

Pour aller à la rue du Dr Roux, je traversais la cour de l’église Notre-Dame de Lourdes en laissant un peu traîner mes doigts sur la pierre sombre, mais bleue des murs. J’imaginais ces hommes devenus aussi durs que le basalte, aussi bleus sous le soleil de Dieu pour construire sa maison.

Je me faufilais vitement entre les demoiselles en uniforme à carreaux bleuis. Elle m’attendait toujours mêmement, les yeux clairs dans un livre ouvert. Elle se tenait toujours dans l’embrasure du tunnel en pierre qui menait vers la promenade Roland Armand, le cartable de cuir souple en bandoulière, un grand cahier de dessin serré entre les jambes.
Quand elle me voyait arriver, elle me prenait les mains du bout des doigts. Je n’osais jamais la serrer en retour de peur de briser ce rêve trop fragile. Nous marchions silencieux entre les cris des écolières libérées jusqu’à trouver un banc et l’ombre d’un grand arbre.
Là, elle me racontait la vie des peintres de l’école florentine, des vers d’Aragon pour son Elsa, ses ambitions à elle et sa carrière à venir. Je l’écoutais en regardant danser les feuilles. Une fois, je lui ai dit que ma seule ambition était de vivre auprès d’un arbre au son de sa voix. Je crois qu’elle ne m’a jamais cru.

L’alchimie du temps a transformé ma mémoire en cheveux d’argent, je ne garde de ces moments que l’ombre des feuilles sur l’herbe, le frais du vent qui recouvrait les journées trop sérieuses. Et quelques vers, accrochés à sa voix de plus en plus indistincte :

Frais comme l’eau sous la rame
Un temps fort comme une femme
Un temps à damner son âme
Il fait beau comme jamais
Un temps à rire et courir
Un temps à ne pas mourir
Un temps à craindre le pire
Il fait beau comme jamais

Je me souviens du banc où elle m’a quitté pour sa carrière et sa communauté qui ne voudrait jamais de ma bâtardise. La fureur au cœur, je me suis exilé longtemps des lieux où vivait son fantôme. Un jour de hasard, j’y suis revenu promener ma mélancolie atavique.

Mon esprit inconscient cherchait le temps perdu où la paix était au bout de ses doigts. Je marchais d’une jumelle à une autre, le long de la promenade. J’espérais sans conviction que le vent dans les feuilles et les fleurs me rendrait sa voix.

Je n’ai rien trouvé, sinon la compagnie de passants divers et diversement pressés. Certains courraient, branchés à leur musique solitaire, alors que d’autres venaient en nombre faire semblant de s’essouffler au nom de la bonne santé. D’autres encore, marchaient lentement sous le poids des années trop lourdes de deuils. Ceux-là avaient pour moi toujours un regard complice et tendre de compréhension.

Sans le réaliser, je revenais souvent me promener sous les arches en bois de la promenade. Sans le savoir, j’avais fini par faire le deuil de son absence. Je regardais le lieu libre de mes fantômes et le sublime surgissait. Je rencontrais les couleurs vives des tulipiers du Gabon, la délicate élégance des fleurs du jacaranda quand elles virevoltent, la chaleur rouge du flamboyant dans le vent, les manguiers qui tendaient un fruit sur l’herbe quand ils en avaient trop et les pluies d’or des fleurs du casse.

 

Ces temps ne sont plus. Il n’y a plus d’arbres et le vent ne porte que la poussière du ciment, du fer et de la sueur de sang des travailleurs engagés. Bientôt, des gens longeront la promenade, mais plus comme avant. Ils seront tous avalés par un grand boa de métal tristement nommé. Les seuls arbres sous lesquels ils passeront seront faits du fer froid de la modernité. Plus de promenade, juste un transit pour les esclaves modernes entre les camps et les fourneaux.

Les chantres d’une telle modernité ont promis aux cœurs engraissés de monotonie un parc de loisir et de santé. Les rosehilliens pourront continuer à tourner en rond, comme de véritables bêtes de somme que l’on parque une fois la tâche accomplie.

Nous profiterons de l’ombre des arbres transplantés, joyeux palmiers de carte postale sur qui l’on aura sûrement greffé une caméra pour la sécurité du citadin. Des arbres connectés aux réseaux de surveillance, mais nullement à la terre et à l’histoire ; des arbres sans mémoire, sans sagesse et sans âme.

Le geste est écologique, dit-on. La destruction a précédé la création, assure-t-on. La réclame est bien ficelée. Certains y croient. Un ancien condisciple de la rue Ambrose m’a dit qu’elle travaille sur le projet. Je la suppose proche du pouvoir et correctement mariée. Je ne souffre plus de son absence.

Je souffre quand je longe ce qui a été un jour une délicieuse promenade. Je souffre en passant près du béton qui recouvre le sang des grands arbres abattus. Ce gris froid et dur vide la ville déjà exsangue de toute poésie. Je sens que l’âme du monde se retire.