Notre obsession à doper la croissance pour atteindre le statut de pays à revenus élevés, l’objectif affiché étant davantage politique qu’économique d’ailleurs, ressemble en tout point à un suicide assisté. Nos priorités du jour, malgré les mises en garde des experts du changement climatique, ne sont résolument pas environnementales, et l’on ne s’en cache pas, ou alors si peu. En atteste le projet de Gaz naturel liquéfié (GNL), sur lequel notre ministre de l’Énergie reste profondément attaché, si ce n’est pas orgueil plus probablement encore du fait d’une profonde méconnaissance de la question. Car, oui, le GNL génère moins de CO2 que le charbon et le pétrole, mais il en reste néanmoins une ressource fossile dont le bon sens vaudrait pourtant que l’on se détache.

Mais en quoi le GNL, s’il est vrai qu’il émet moins de dioxyde de carbone, est-il mauvais alors ? Et bien tout simplement parce que le gaz naturel rejette d’autres substances dans l’atmosphère tout aussi lourdes de conséquences. Avant de développer ce point, attardons-nous un instant sur les propos de notre Premier ministre adjoint tenus en février dernier en Inde lors de la conférence PetroTech 2019. À cette occasion, Ivan Collendavelloo avait d’abord affirmé que Maurice a adopté une stratégie visant à promouvoir les énergies renouvelables. Et ce « principalement l’énergie solaire et, dans le long terme, le passage au GNL, une source d’énergie plus propre », est-il mentionné sur le site du gouvernement.

D’où la question : d’où vient cette information à l’effet que le GNL serait « plus propre » ? Réponse : des producteurs de GNL, bien entendu. Car pour ces derniers, la chose est entendue. « Le gaz naturel génère moins d’émissions de CO2 que les autres énergies fossiles et 28% de moins que le fioul par rapport aux autres combustibles (…) Le gaz naturel génère ni cendres ni résidus solides », rappellent-ils. Ce qui, il faut l’admettre, est totalement vrai. Aussi le problème ne vient-il pas de ce qui est vérifié, mais plutôt de ce qui nous est caché (quoi qu’Internet regorge de comptes rendus scientifiques sur la question).

Ainsi, Global Energy Monitor, une Ong internationale répertoriant les infrastructures utilisant des combustibles fossiles à travers le monde, rappelait récemment que l’essor international des exportations de GNL « compromet les efforts mondiaux visant à enrayer le changement climatique ». Dans l’un de ses derniers rapports était par ailleurs mentionné que les projets en développement à l’échelle mondiale devraient permettre, d’ici 2030, d’accroître l’approvisionnement en gaz naturel de 806 millions de tonnes par rapport aux extractions actuelles. Et Maurice est engagée dans cette même voie. En attestent les discussions bilatérales engagées début juillet avec les Seychelles portant sur la gestion du plateau des Mascareignes, qui couvre une superficie de quelque 400 000 kilomètres carrés de l’océan Indien. Et l’on ne parle pas ici seulement de pêche, mais aussi, et surtout, de l’exploitation des « richesses » sous-marines que constituent le gaz et… le pétrole. Si c’est comme cela que l’on entend lutter contre l’émission de gaz à effets de serre, c’est à ne plus rien comprendre !

Le problème, encore une fois, c’est que ces investissements consentis dans ces extractions de gaz sont totalement contre-productifs, et sont même en totale contradiction avec les objectifs de l’accord de Paris, dont Maurice est pourtant signataire, et qui visent à faire en sorte de maintenir le réchauffement climatique à une température aussi proche que possible de 1,5 °C comparativement aux niveaux préindustriels. Or, pour atteindre cet objectif (d’ores et déjà irréalisable d’ailleurs), il nous faudrait une réduction globale du gaz naturel de 15% d’ici 2030 et de 43% d’ici 2050. Ce qui semble voué à l’échec, car si tous les projets en cours se concrétisent, l’approvisionnement en gaz naturel finira par tripler d’ici les 10 prochaines années.

Pour en revenir au GNL, il faut savoir que si ce dernier émet moitié moins de gaz à effet de serre que le charbon lorsqu’il est brûlé (le faisant donc paraître « propre », n’est-ce pas Ivan ?), son exploitation a en revanche un effet pernicieux. Des études ont ainsi démontré que chaque puits occasionne des fuites importantes de méthane. Or, l’impact du méthane sur le réchauffement climatique est… 86 fois plus important par molécule que celui du CO2 sur une échelle de 20 ans. En outre, les puits fracturés ont une durée de vie très courte (maximum 3 ans), obligeant les exploitants à sans cesse forer.

Au final, disent les experts, cette filière énergétique est aussi néfaste que le charbon. Et si l’on y ajoute les effets combinés des infrastructures de forage, les camions, bateaux et autres conteneurs utilisés pour son transport (utilisant cette fois du pétrole), l’on comprend mieux à quel point ce qui est vendu aujourd’hui comme une alternative énergétique écologique est en vérité une hérésie. Une de plus dans un monde regardant sans broncher s’écrouler ses fondations.