L’île Rodrigues fut proclamée possession britannique le 5 août 1809 par le Lt colonel Henry Keating, soit 16 mois avant Maurice qui, elle, fut formellement annexée à l’empire en vertu du traité de capitulation du 3 décembre 1810.
Cette prise de possession au nom de sa majesté George III se lit ainsi : « Conformément aux ordres de l’honorable Gouverneur et du conseil de Bombay, j’ai mis à terre les forces sous mes ordres et prit possession de l’île Rodrigues au nom de l’honorable compagnie des Indes orientales ; en conséquence la prise de la dite île est notifiée au gouvernement et aux habitants qu’ils continueront de jouir sans aucun trouble de leur propriété, de l’exercice de leurs religions et de leurs droits de la même manière dont ils jouissaient avant l’arrivée du détachement anglais, les habitants étant considérés comme étant dans un état de parfaite neutralité ».
“Island in a forgotten sea”
Rappelons que Rodrigues ne fut qu’une tête de pont dans le cadre de l’invasion des grandes Mascareignes, à savoir l’île Maurice et la Réunion. Cette prise de possession fut d’ailleurs entérinée par le traité de Paris du 30 mai 1814. En vertu de laquelle les Anglais devaient conserver Maurice, les Seychelles et Rodrigues, mais restituer l’Île de la Réunion à la France comme le stipule l’article 8 du dit traité :
 Article 8 – « Sa Majesté britannique stipulant pour elle et ses alliés s’engage à restituer à Sa Majesté Très Chrétienne (SMTC) Roi de France et de Navarre dans les délais qui seront ci-après fixés, les colonies, pêcheries, comptoirs et établissements au 1er janvier 1792 dans les mers et sur les continents en Amérique, de l’Afrique, de l’Asie à l’exception toutefois des Îles de Tobago et de Sainte Lucie et de l’Île de France et ses dépendances notamment Rodrigues et les Seychelles lesquelles Sa Majesté Très Chrétienne cède en toute propriété et souveraineté à sa majesté britannique comme aussi à la partie de St Domingue cédé à la France par le traité de Bâle et que Sa Majesté Très Chrétienne rétrocède à SMTC en toute propriété et souveraineté ».
En restituant l’Île de la Réunion (2511 Km2) à la France plutôt que Maurice pourtant moins étendue (1825 km2), les Anglais avaient misé sur le point stratégique que représentait l’ancienne Ile de France sur la route des Indes avec ses deux quais en eau profonde mais également son relief moins montagneux et escarpé ainsi que son terroir fertile propre à l’agriculture. S’agissant de Rodrigues, l’île sera toujours dirigée comme partie intégrante de la colonie de Maurice au même titre que l’archipel des Seychelles lequel fut séparé en 1903. Les Britanniques n’avaient cependant aucun plan d’aménagement du territoire pour l’île Rodrigues -104 km2, avec un relief escarpé et aride, dépourvue de quai en eau profonde. Mais pour des raisons géostratégiques, ils veilleront à ce que cette Island in a forgotten sea ne leur échappe pas.
Ceci étant, le pouvoir colonial s’évertuera d’établir un semblant d’autorité pour maintenir le law and order par l’intermédiaire de colons en place, mais ce n’est qu’en 1843, soit 34 ans après leur prise de possession, qu’ils daigneront instituer un service judiciaire et un corps de police – les deux services étant sous le contrôle d’un police magistrate, en quelque sorte un préfet départemental. Rodrigues compte alors une population de 323 habitants composée de 83 colons et de 240 esclaves dont bon nombre de liberated Africans en provenance des négriers arraisonnés par la marine britannique.
 Vu son sol rocailleux et son manque de précipitation, Rodrigues ne se prêtait guère à une économie de plantation pour subvenir aux besoins de l’empire à l’instar de Maurice ; il n’y aura donc pas de culture de la canne et pas d’immigration de travailleurs engagés venus des Indes. Les ressources halieutiques des eaux rodriguaises resteront inexploitées.
Cependant, à la faveur de l’accroissement de la population, le pouvoir colonial encouragera l’installation d’une église de mission pour desservir la population libre et les noirs par le Diocèse Catholique. En 1854 nous sommes en plein épidémie de choléra à Maurice, qui fera 7650 morts ; une dépêche du Secrétaire d’État aux Colonies suggère que Rodrigues serve de quarantaine pour les cholériques, mais ce projet n’aura pas de suite. Dans le but d’encourager le peuplement de l’île, des colons français en provenance de Maurice et de la Réunion viendront s’y installer et auront droit aux concessions. Aucune concession ne sera accordée aux non blancs.
L’agriculture et la pêche
Nous sommes dans la deuxième moitié du 19e siècle : d’autres services seront pourvus au fur et à mesure : d’abord un service de santé, puis un bureau de poste en 1861, une première école primaire suivi d’une deuxième en 1882. Le courrier vint par des navires occasionnels mais il n’y a pas de service régulier entre Maurice et Rodrigues. Bientôt la population atteindra les 1500 âmes. L’agriculture et la pêche sont les principales occupations pour cette colonie qui vit de l’économie de subsistance. De temps à autre l’île reçoit des visiteurs de marque en 1881, celle du Gouverneur Sir Frederick Napier Broome en compagnie de l’évêque de Maurice Peter S. Royston. L’église anglicane essaye de s’implanter timidement.
En 1886 le vote censitaire est introduit à Maurice. Chaque district se doit d’élire un représentant pour siéger au Conseil Législatif. Rodrigues, qui compte quelque 1500 habitants, reste l’éternelle oubliée. Une pétition adressée au Roi George V en 1916 n’aura pas de suite.
Le poids des dépenses de Rodrigues relève du budget de Maurice. Au fur et à mesure les dépenses augmentent s’agissant du maintien des services essentiels. En 1889 sir Celicourt Antelme, député des Plaines Wilhems, connu pour son franc parlé, s’élève avec force et pense que les Britanniques devraient en faire les frais. Mais la blonde Albion fait la sourde oreille.
Hormis les quelques fonctionnaires qui font rouler les affaires de l’île, dont les salaires proviennent de Maurice, les habitants savent qu’ils n’ont qu’à se fier à eux-mêmes pour subsister. Chaque famille fait preuve de débrouillardise en cultivant, en s’adonnant à l’élevage et à la pêche. Les cultures d’exportation – haricots, oignons, agrumes (citrons) ail, tabac et de fruits de mer salés, séchés et maints gros et petits ruminants ainsi que porcs et volailles – constitueront l’essentiel des sources de revenus.
La loi de la jungle
Chaque bateau en provenance de Maurice sera porteur de commerçants sans scrupules qui retireront la quittance du petit entrepreneur rodriguais. Aucun contrôle digne sur l’activité de ces commerçants dont la venue sera accueillie comme la seule planche de salut. Aucun plan de soutien, aucune aide à la production, c’est la loi de la jungle.
En 1901 une station de la Cable and Wireless sera installée à Port Mathurin établissant une communication avec les dominions de sa Majesté britannique dans les terres australes. Pendant longtemps cette station sera le seul bâtiment digne dans tout Rodrigues à part la résidence du Magistrate and Civil Commissioner représentant le pouvoir britannique dans l’île. Les magistrats seront les seuls maîtres à bord après dieu dans l’île ; certains n’iront pas avec le dos de la cuillère pour tirer le meilleur de Rodrigues à l’instar d’un certain Joseph O’Hollaran, Magistrate and Civil Commissioner, empêtré dans le commerce illicite de bois et qui fit main basse sur les salaires et gages des fonctionnaires rodriguais. Blâmé en des termes nets par une commission d’enquête instituée par le Gouverneur Pope Hennessy, en 1889, il regagnera la Grande Bretagne sans être inquiété.
“Lapey cabas”
Par ailleurs, un événement va réveiller les Britanniques de leur torpeur concernant Rodrigues. C’est l’entrée du Japon en guerre aux côtés de l’Allemagne. La Deuxième Guerre mondiale bat son plein. Du coup, un détachement de soldats britanniques va stationner dans l’île pour protéger les câbles sous marins. Un canon de 6 pouces sera installé à Crève Coeur. Les Rodriguais, hommes forts et bien bâtis, sont sollicités pour servir sur le front ; ils prendront part à la campagne d’Italie et en Afrique du Nord, quelque 550 Rodriguais seront appelés à servir dans les différents corps de l’armée britannique. La paie des soldats à leurs parents connue comme lapey cabas apportera un peu d’argent pour une fois à tout ce monde qui vit dans le plus grand dénuement.
Le recensement de 1952 démontre que Rodrigues compte dorénavant une population de 13,300 âmes ; le chômage est le lot des jeunes ; un exode vers Maurice qui ne date pas d’hier est accentué. Ce phénomène perdure – il en est de même actuellement – au point où l’on se demande s’il n’y a pas plus de Rodriguais à Maurice qu’à Rodrigues ? Un gouverneur, en l’occurrence Sir Hillary Blood, se rendait malgré sa boiterie dans des îles éparses et s’apitoyait sur le sort de leurs habitants ; c’est lui qui fait allouer une somme de Rs 1,6 million pour le développement de Rodrigues en 1950. Du coup, l’agriculture, l’élevage et la pêche sont les secteurs qui connaîtront une bouffée d’oxygène et seront dynamisés.
 Un fonctionnaire britannique d’un dévouement exemplaire, Philip Hotchin, tente de donner un nouveau souffle à l’agriculture. Un vrai plan d’aménagement du territoire et une démocratisation des terres aux descendants des anciens esclaves – que Maurice ne connaîtra jamais hélas ! Des lotissements sont distribués. Quelque 2400 fermes types sont allouées sur les flancs des collines. L’Education retrouve ses marques. Nous sommes en 1962 : la population de l’île enregistre des bonds spectaculaires ; elle s’élève à 18,335. Plus de 4000 enfants sont scolarisés dont 265 au cycle secondaire.
Cependant, la voix de Rodrigues ne sera pas entendue dans les travées de l’Assemblée législative de Maurice avant 1968. La commission Trustam /Eve de 1958 pour la délimitation des circonscriptions électorales a simplement oublié que les Rodriguais existent dans la colonie de Maurice. Il faut attendre la motion de Gaëtan Duval en 1965 en Cour suprême pour que l’on découvre que sans Rodrigues la composition du Conseil n’est pas légalement constituée. Lorsqu’on abaissera le drapeau britannique au Champ de Mars le 12 mars 1968, les 159 ans de régime colonial britannique à Rodrigues prennent fin.
Racisme ambiant
On peut s’accorder un moment de réflexion au terme de ce survol qui se voulait succinct sur la présence des Britanniques et cogiter sur le peu d’intérêt porté au développement de l’île lorsqu’on le compare à celui de Maurice. Il est clair que l’empire britannique ne fut guère une institution charitable car Rodrigues n’avait rien à offrir pour l’enrichissement du patrimoine de sa Majesté Britannique.
A peine quatre décennies de cela Rodrigues présentait un visage on ne peut plus quart-mondiste avec des routes non carrossables, l’absence d’aérogare, sans prestations réelles de services essentiels et à peine quelques maisons raccordées à l’électricité. La précarité étant le lot de tout un chacun. Un racisme ambiant caractérisait la société rodriguaise, les Rodriguais d’origine africaine et malgache vivaient dans l’église du silence quoique représentant le gros de la population ; ils n’avaient pas leur mot à dire et étaient quasiment absents de l’administration de leur île.
Sans nul doute, le vrai développement de Rodrigues n’a commencé qu’après l’indépendance. Sans l’indépendance de Maurice, Rodrigues serait-elle toujours cette island in a forgotten sea pour reprendre le titre d’un ouvrage sur Rodrigues en 1954 par T.V. Bulfin ? La question reste posée !