Alan Ganoo assume les fonctions de leader de l’Opposition et la direction du MMM, en l’absence de Paul Bérenger. Dans un entretien accordé au Mauricien cette semaine, il souligne qu’il n’est pas un leader « make shift » mais qu’il a été investi de tous les pouvoirs pour diriger le MMM et qu’il est également un leader de l’Opposition à plein temps. Il revient également sur la réforme électorale et insiste sur la nécessité que Navin Ramgoolam présente un texte de loi comme il l’avait promis.
Vous assumez les fonctions de leader de l’Opposition et du MMM à un moment où votre principal adversaire politique, le Ptr, durcit ses positions vis-à-vis de votre parti…
C’est vrai qu’on avait noté quelques mois de répit durant lesquels le Ptr avait ménagé le MMM. Ses attaques étaient bien modulées. Il semble que depuis ces derniers jours le Premier ministre ait commencé à cibler le MMM. La raison principale est que le PM ne peut continuer à encaisser les coups. Malgré le départ du leader du MMM Paul Bérenger en congé de maladie, les camarades de la direction et moi-même avons fait notre devoir en tant qu’opposition et avons attaqué inlassablement le gouvernement et le Premier ministre pour des raisons politiques. On dirait que le PM a commencé à accuser les coups et a décidé de répliquer. C’est, à notre avis, la raison principale pour laquelle il a décidé de répondre au MMM. Il s’est attaqué à l’Opposition et au MMM sur la réforme électorale. Pour moi, personnellement, ces attaques ne m’impressionnent pas. C’est le jeu de la démocratie. Il est bon qu’il y ait un débat d’idées. Ce faisant le Premier ministre démontre que nos arguments ont un grand poids. Je n’ai pas d’objection à ce que le Premier ministre réponde et critique nos propos.
Dans quel esprit assumez-vous les fonctions de leader de l’Opposition ?
La fonction de leader de l’Opposition est une expérience passionnante. Il y a certaines réalités que je découvre maintenant en tant que tel. Il y a certaines choses que j’apprends. Il ne faut pas oublier que je suis un homme d’Opposition. J’y ai consacré une large partie de ma longue carrière politique. J’ai été élu pour la première fois en 1982 mais avant cette date j’étais déjà actif politiquement. J’ai toujours été un rebelle et j’ai toujours revendiqué une meilleure condition de vie. Je suis un avocat et j’ai commencé ma carrière en travaillant avec les syndicats. J’ai créé une centrale syndicale et j’ai passé les plus beaux moments de ma vie comme un homme de gauche en Angleterre. J’ai suivi de près les débats sur la décolonisation. J’ai aussi suivi la lutte révolutionnaire en Amérique latine. Je me souviens d’avoir participé aux manifestations organisées à Londres après l’assassinat de Salvador Allende…
J’étais un idéaliste. Par la suite je me suis joint au MMM. Je suis devenu un dirigeant du parti. J’ai été élu au parlement et suis devenu député. J’ai évolué idéologiquement et ai abandonné les rêveries de jeunesse. Nous avons tiré les leçons de l’évolution du Parti socialiste français. J’ai occupé pratiquement tous les postes parlementaires. J’ai été whip de l’opposition, deputy whip du gouvernement, président du Public Accounts Committee, j’ai été Speaker, ministre et député de l’Opposition. Malgré tout cela je dois reconnaître que la fonction de leader de l’Opposition est une position spéciale. Elle fait la différence qualitativement. C’est une fonction constitutionnelle et elle cristallise et symbolise la conscience de l’Opposition et un courant d’opinion. Dans l’esprit de la population elle symbolise l’espoir d’un peuple qui veut se protéger des abus du pouvoir et qui voit en elle une alternance au pouvoir politique en place. Paul Bérenger a valorisé le poste de leader de l’Opposition par sa dévotion à son travail et le temps qu’il a investi dans cette fonction. Le leader de l’Opposition véhicule une force dans le pays et il doit être à la hauteur de l’espérance placée en lui par la population. Il est en même temps le chef d’un parti politique constitué d’hommes et de femmes avec leurs ambitions et leurs problèmes, leurs préjugés. Le MMM est un vieux parti structuré qui a son propre mode de fonctionnement et ses valeurs, un parti qui a une discipline. Ce n’est pas une “latant mariaz” où le chef utilise son autorité pour dompter son parti. Au MMM, le leader respecte le parti et le parti respecte le leader.
Vous entrez donc dans les chaussures de Paul Bérenger. Comment cela est-il accueilli au MMM ?
Personne n’avait pu imaginer que le MMM connaîtrait l’expérience qu’il connaît en ce moment. Dans notre subconscient on aurait pu croire que Bérenger est éternel. Il a été là pendant plusieurs décennies et on pensait qu’il serait là pour encore longtemps. Personne ne s’attendait à l’accident de parcours qu’on connaît en ce moment. Cela s’est produit et Paul Bérenger avec son intelligence a compris qu’il fallait rapidement trouver une solution et a nommé la personne qui d’après lui est la plus apte à lui succéder temporairement. J’étais pour lui un choix naturel. Après Paul Bérenger, je suis un des plus anciens membres du MMM. Je suis un des parlementaires avec Rajesh Bhagwan à avoir servi le pays le plus longtemps. J’ai partagé avec Paul Bérenger des moments de joie et des moments pénibles. Mais comme vous le savez il ne fait aucune préférence et prend toujours des décisions dans l’intérêt du parti. Je pense que les militants ont confiance en moi et connaissent mon engagement dans le parti et ma sincérité. Je dois dire qu’il n’est pas facile d’entrer dans les chaussures de Paul Bérenger. C’est une icône politique. Il a été le grand timonier du parti pendant toutes ces années. On connaît sa capacité de travail.
Est-ce que vous êtes doté de tous les pouvoirs même si vous n’occupez les fonctions de leader du MMM que temporairement ?
Je fais actuellement la suppléance. À la réunion du comité central à laquelle il a assisté avant son départ, il est intervenu à un certain moment pour insister que j’ai été investi de tous les pouvoirs du leader pendant son absence et qu’en tant que leader c’est moi qui aurai le dernier mot. Il a bien précisé que durant son absence je serai le leader du parti avec tous les pouvoirs.
On ne peut toutefois empêcher le public de vous comparer à Paul Bérenger. Certains craignent que vous ne pratiquiez un style de leadership mou. Qu’en pensez-vous ?
Chacun a sa personnalité. C’est vrai je suis de nature un peu plus réservé et taciturne. Je n’ai pas une grande gueule. Je sais ce que je dois faire et où je veux aller. Je sais comment activer les choses lorsqu’il le faut. J’ai été député de la circonscription N°14, ce qui n’est pas facile, durant 30 ans. On ne peut pas dire que c’est une circonscription acquise au MMM. Or lors des dernières élections j’ai été le seul député de l’Opposition à avoir été élu dans les circonscriptions rurales. Pour réussir à se faire élire cela suppose que j’aie certaines qualités. Je suis un avocat d’expérience avec une riche carrière parlementaire. Intellectuellement, je n’ai aucun problème et comprends tous les dossiers. Lorsque Paul m’a demandé de le remplacer je n’ai jamais eu des appréhensions à propos de cette fonction. Ce qui est important c’est l’efficacité et pouvoir se faire respecter et trancher lorsqu’il le faut. Lorsqu’il m’a nommé comme leader de l’Opposition et du parti, j’ai pensé que je dois être à la hauteur de la confiance placée en moi. Ne comptez surtout pas sur moi pour imiter Bérenger. Je resterai ce que je suis. J’ai beaucoup appris de lui. Il sait que je suis différent de lui mais finalement il a tranché.
Lorsque vous arrivez à la tête d’un grand parti comme le MMM y a-t-il des choses que vous découvrez et que vous ne pouviez apercevoir auparavant ?
Bien sûr, vous découvrez certains aspects dont vous n’étiez pas au courant auparavant. En tant que leader vous êtes le réceptacle des problèmes de chaque membre. C’est à vous que chacun évoquera ses frustrations et ses satisfactions. Dans un parti comme le MMM où il y a beaucoup d’intellectuels, il y a aussi différentes opinions. En assumant les fonctions de leader j’ai compris pourquoi Paul Bérenger agit comme il le fait c’est-à-dire avec discipline et avec certains principes et en étant très méticuleux. Il rencontre de nombreuses personnes et parfois tranche dans le vif.
Alors que vous commencez à exercer de plain pied les fonctions de leader de l’Opposition, voilà qu’apparaît un dossier que vous connaissez bien, celui de la réforme électorale. Pouvez-vous nous en parler ?
C’est une coïncidence qu’au moment où Paul Bérenger partait pour la France, le dossier électoral est arrivé sur la table. Cela coïncide avec l’expiration du délai de 180 jours fixé par le Comité des droits de l’homme pour que le gouvernement mauricien communique aux experts des Nations unies la position de l’État mauricien. Les débats sur la réforme électorale ont duré plusieurs mois dans le pays. C’est vrai que j’ai été très associé à ce dossier. D’ailleurs en 1986, lorsque Paul Bérenger a présenté le projet de réforme électorale avec l’inclusion d’une dose de proportionnelle, j’étais à ses côtés. J’ai été un des premiers députés à évoquer cette question au Parlement dans un discours prononcé en 1987. Par ailleurs, il n’est pas juste de dire que Paul Bérenger avait manifesté contre l’entrée de Gaëtan Duval au parlement en 1982. Au contraire il avait tout fait pour expliquer aux militants que le gouvernement MMM/PSM n’avait pas de mandat pour abolir le système de best losers.
Comme tout le monde le sait, c’est moi qui ai été envoyé par Paul Bérenger auprès du Premier ministre, l’année dernière, pour négocier une formule susceptible de faire aboutir ce projet. Lorsque Paul Bérenger a mis ce dossier sur le tapis beaucoup de personnes n’étaient pas d’accord avec ses propositions. Depuis, le projet a fait son chemin. Aujourd’hui nous sommes satisfaits au niveau du MMM qu’il y ait un consensus autour de la réforme électorale. Cela démontre que le MMM a toujours été à l’avant-garde des grandes idées. La question est de savoir quelle forme doit prendre la réforme. Ce qui nous déçoit le plus est que le Premier ministre a mal joué ses cartes. Il a renvoyé aux calendes grecques sa décision concernant la réforme électorale. Pourquoi avoir attendu 180 jours pour annoncer la publication d’un livre blanc ? Donc s’il n’y avait aucun délai, il n’y aurait eu aucune annonce ? C’est pourquoi nous considérons que le Premier ministre a choisi de ne prendre aucune décision alors que nous sommes d’accord sur pratiquement tous les points. Nous acceptons l’idée de garder le nombre de 62 députés élus selon le système first to past the post. Nous sommes d’accord sur l’introduction d’une liste proportionnelle après les élections pour la nomination d’un nombre de députés en fonction du pourcentage de vote obtenu par chaque parti. Nous avons accepté que le nombre de députés choisis sur la liste des proportionnelles s’élève à 20. Nous sommes d’accord sur le fait qu’un tiers de cette liste soit réservé aux femmes. Nous nous sommes heurtés à la question de best losers. Deux opinions différentes se sont exprimées. Paul Bérenger a proposé plusieurs formules pour calmer les appréhensions et sécuriser une composante de la population afin que toute la population se sente partie prenante. C’est une question compliquée. Nous estimons que le Premier ministre est en train de perdre du temps. Il a à plusieurs reprises annoncé la présentation prochaine d’une législation. Assez donc avec les consultations. Il y a déjà une série de rapports. Le problème a fait l’objet de suffisamment de débats. Il ne reste qu’à trouver la formule concernant le best losers system. Nous sommes d’avis que le système de best losers n’est pas incompatible avec le système proportionnel et qu’il faut le maintenir pour une élection générale au moins. S’il s’avère, par la suite, que le système proportionnel suffit pour résoudre le problème de représentation nationale, nous abandonnerons alors le système de best losers.
Vous avez rencontré le Premier ministre à plusieurs reprises pour discuter de la réforme, avez-vous de bonnes raisons pour dire qu’il ne veut pas prendre de décision ?
Je ne suis pas convaincu que, comme le dit le Premier ministre, le Parti travailliste est le parti le plus moderne. Il y a des forces conservatrices très puissantes au sein du Ptr qui exercent une forte pression sur Navin Ramgoolam. Dans le cas présent, il est possible que le Premier ministre veut aller de l’avant avec une réforme afin d’entrer dans l’histoire comme celui qui a réussi à apporter une réforme électorale. Je lui donne le bénéfice du doute. Cependant, nous pensons que d’autres forces réactionnaires l’empêchent d’aller de l’avant avec un projet de réforme. C’est la raison pour laquelle nous persistons à dire que s’il est sérieux, qu’il présente un projet de loi. Si nous sommes satisfaits nous voterons en faveur du texte de loi et il aura la majorité de trois quarts dont il a besoin.
Lorsque vous dites que s’il y a une volonté politique une formule appropriée peut être trouvée, vous savez ce que vous voulez dire…
Nous voulons dire que si Navin Ramgoolam veut sincèrement tourner une page et marquer l’histoire de son pays et s’il est convaincu que le système actuel est injuste, il doit avoir le courage de proposer une réforme et nous discuterons en cours de route. Nous sommes d’accord à 90 %, nous pouvons arriver à un accord sur la différence de 10 %.
Dans son intervention devant les délégués du MMM à Quatre-Bornes, Paul Bérenger raconte, avec humour, que lorsqu’il a annoncé à SAJ sa décision de vous nommer comme leader de l’Opposition, ce dernier aurait dit qu’il espérait que « les koz koze » ne se poursuivent pas avec le Premier ministre… Qu’en pensez-vous ?
Pour ce qu’il s’agit des “koz koze”, je vous rappelle que j’étais un envoyé spécial de mon leader Paul Bérenger parce qu’il ne voulait pas discuter avec Ramgoolam personnellement. Pour lui la rencontre avec le Ptr devait se faire sur une seule base : les négociations en vue de faire aboutir la réforme électorale, un de ses rêves les plus chers. J’ai rencontré Ramgoolam afin de faire progresser ce dossier. Comme je vous l’ai expliqué il y a eu beaucoup d’avancées. Nous avons cessé les discussions à un certain moment parce que nous avons réalisé que Navin Ramgoolam ne voulait pas prendre de décision concernant les best losers malgré les propositions que nous avions faites. On lui a donc demandé de présenter un texte de loi. Depuis, il n’y a pas eu de “koz koze” et c’est vrai que Paul Bérenger a fait état de cela à Quatre-Bornes. Je suis un homme de parti, je n’avais pas rencontré Ramgoolam dans mon intérêt mais dans le cadre d’une mission que m’avait confiée mon leader. Je n’ai aucun lien avec le Parti travailliste. Nous étions en alliance avec ce parti en 1995. J’ai été un ministre de Navin Ramgoolam, après la rupture je suis parti comme tous les autres, à l’exception de Rashid Beebeejaun. Il n’a jamais été question de “koz koze” pour une alliance ou pour un accord électoral.
Est-ce que vous réfléchissez déjà à vos premières PNQs ?
Le bureau politique a déjà commencé à évoquer la première séance parlementaire. Une réunion des parlementaires du MMM est prévue la semaine prochaine afin de passer en revue les interpellations. Concernant les PNQ, il ne faut pas oublier que c’est le leader de l’Opposition qui a le dernier mot. Nous avons l’embarras du choix parce que le PTr après huit ans de règne s’essouffle clairement. Le Premier ministre est aujourd’hui l’otage de ses alliés et de ses propres ministres et il est incapable de prendre des décisions. Les institutions ont perdu leur crédibilité. Que ce soit au niveau de la fonction publique et des élus de la majorité, il y a une fatigue montrant bien que le bateau prend l’eau.
Maintenant le retour de Paul Bérenger est attendu pour le 1er mai…
C’est ce que Paul Bérenger a annoncé. Son traitement se termine à la fin d’avril. Après quelque jour de convalescence il rentrera au pays. Nous prions tous pour son rétablissement et espérons qu’il sera là et nous sommes convaincus que ce sera un succès d’affluence à Port-Louis et que des milliers de militants du MMM et du Remake viendront écouter leader du MMM.