Avant d’enseigner l’éducation comparative à l’université de Hong Kong, le professeur Mark Bray a fait le tour du monde. Il l’a commencé en Afrique en tant qu’enseignant du secondaire, la continué en Europe et dans le Pacifique en tant que professeur d’université. Il a travaillé à la Banque Mondiale avant d’être nommé directeur de l’International Institute For Educational Planning de l’UNESCO, à Paris. Auteur de plusieurs ouvrages, le professeur Bray a notamment écrit sur le phénomène des leçons particulières dont il est un des experts mondiaux. Le professeur Bray vient d’assister en tant qu’expert à la conférence des ministres de l’Education du Commonwealth, qui s’est tenu à Maurice cette semaine, et a accepté de répondre à nos questions.
Vous avez commencé votre carrière d’enseignant du secondaire en travaillant en Afrique, puis plus tard en Papouasie Nouvelle Guinée. Pourquoi ces choix de pays?
J’étais un jeune à la recherche d’aventures et de dépaysement et j’ai choisi d’aller travailler dans des pays du Commonwealth. Je suis d’abord allé au Kenya où je suis tombé amoureux de l’Afrique. J’ai ensuite travaillé au Nigeria et en Papouasie Nouvelle Guinée. Puis, j’ai fait plusieurs autres pays avant de m’installer, depuis un certain temps, à Hong Kong où j’enseigne à l’université.
Vous avez été enseignant, chercheur et théorien de l’éducation. Qu’est-ce qui vous intéresse principalement dans ce domaine?
Je suis actuellement à Maurice pour participer à la conférence des ministres de l’Education du Commonwealth. On m’a demandé un papier sur Education for all and education for sustainable development. Je crois qu’on peut dire que ce sont ces aspects qui m’intéressent principalement dans le domaine de l’éducation. J’ai été confronté à ces questions tout au long de ma carrière professionnelle. Comment permettre l’accès à l’éducation, à l’éducation de qualité, au plus grand nombre.
Quelle définition devrait-on donner au terme éducation, aujourd’hui?
Je crois qu’il faut revenir à la source épistomologique: la racine du mot latin educare signifie montrer aux autres, les éduquer. Cette définition me convient parfaitement.
Peut-on dire que cette définition est appliquée dans le monde d’aujourd’hui?
J’ai bien peur que la signification du terme ne soit plus la même. J’ai le sentiment qu’au lieu d’apprendre aux élèves à s’éléver, l’éducation peut, au contraire, écraser avec des méthodes similaires au gavage des oies pour  faire du foie gras. Mais l’éducation, la bonne éducation, dépend de l’école, de l’enseignant qui doit apprendre l’élève à s’élever, à se libérer, apprendre à marcher, choisir sa voie au lieu de suivre… Elle depend aussi des parents qui doivent accompagner leurs enfants de concert avec l’enseignant et ne pas lui transférer toutes leurs responsabilités.
Vous pensez qu’une majorité d’enseignants pratiquent le type d’éducation que vous venez de décrire?
Un des sujets à l’ordre du jour de la conférence des ministres de l’Education du Commonwealth est de parvenir à l’éducation pour tous. Il s’agit de donner la possibilité au plus grand nombre, à tous, d’avoir accès à l’éducation. La question est de savoir ce qui se passe dans les écoles quand on est parvenu à faire de sorte  que tous y aient accès.
Est-ce que pouvoir aller à l’école signifie que l’on a automatiquement acces à l’éducation?
Avoir la possibilité d’aller à l’école est un élément fondamental de l’accès à l’éducation. Dans les couloirs de la conférence, un des sujets de discussion est le suivant: est-ce que les ministres de l’Education ne sont pas en train de devenir des ministres de l’Ecolage? Dans certains cas, la réponse à cette question est oui. Mais, de manière générale, aller à l’école est le point de départ de l’acces à l’éducation. Il est relativement facile à organiser et à suivre.
Si c’est aussi facile à organiser que vous le dites, pourquoi est-ce que l’éducation semble aussi compliquée aujourd’hui à travers le monde?
L’éducation a toujours provoqué des insatisfactions et des critiques, dans le mesure où c’est un sujet qui touche chaque famille. C’est un sujet sur lequel tout un chacun a une opinion personnelle, qu’elle soit justifiée ou non, ce qui fait que l’on ne respecte pas l’avis des spécialistes et des experts. On accepte généralement qu’un médecin a plus de connaisances techniques qu’un malade, on ne l’accepte pas d’un enseignant. C’est dans ce sens que l’on dit que l’organisation de l’éducation est compliquée; elle ne l’est pas plus que l’organisation des transports en commun ou des service de santé publique. L’éducation est une activité complexe qui exige des décisions sur le long terme. Or, ceux qui gèrent l’éduction, les gouvernements, ont besoin d’avoir des résultats visibles sur le court terme, ils ont besoin de faire voir les fruits de leurs décisions pour pouvoir être réelus. Les  gouvernements et les organisations internationales veulent des résultats rapides dans un domaine où le progrès et la réussite ont besoin de temps. C’est un des problèmes majeurs de ce secteur.
Comment expliquer qu’en ce début d’un nouveau siècle où les connaissances ont progressé et les outils pour accéder à la connaissance se sont multipliés, l’éducation semble être toujours en retard?
Il n’est pas sûr que nous utilisions tous les outils techniques qui sont à notre disposition pour l’éducation. En même temps, j’ouvre une parenthèse pour dire que la télévision, l’ordinateur ou internet ne peuvent pas remplacer l’enseignant et son interaction avec les élèves. Le face-à-face peut être difficilement remplacé.
Est-ce que le problème ne découle pas du fait que l’éducation est de moins en moins considérée comme une science pour son propre développement que comme un moyen pour acquérir un diplôme menant vers un emploi bien payé? Et que l’enseignant participe à faire accepter ce concept?
Il existe, comme dans toutes les professions, des enseignants qui sont là juste pour faire les heures de classe pour lesquelles ils sont payés. Mais il existe aussi, fort heureusement de par le monde, des enseignants pour qui le métier consiste à  éveiller l’intelligence de leurs éleves et leur apprendre à ouvrir les portes de la connaissance. L’enseignant est aussi important dans le processus d’accès a l’éducation que l’école elle-même. Le problème est de former suffisamment d’enseignants, de bons enseignants, pour améliorer la qualité de l’éducation.
Vous êtes un spécialiste de l’éducation parallèle, les leçons particulières que vous avez appelées The shadow education. Comment expliquez-vous le fait qu’à Maurice, le shadow est en train de prendre la place de l’éducation?
Un mot d’explication, si vous le permettez. Le terme shadow a été choisi comme méthaphore par oposition à mainstream education. Je ne suis pas aussi certain que vous que le shadow soit en train de remplacer le mainstream: l’ombre ne peut exister seule…
… excusez-moi. Quand, comme c’est le cas à Maurice, un enseignant ne peut pas faire son programme pendant les heures de classe, mais le fait avec les mêmes élèves dans une leçon particulière, on pourrait dire que le shadow est en train de prendre la place du mainstream, non?
Disons qu’à Maurice, le shadow est de plus en plus fort. J’ai publié en 2009 aux Editions de l’UNESCO un livre sur Confronting the shadow education system: what governement policies for what private tutoring? J’ai cité les cas de Maurice et de la Corée du Sud comme exemples de pays avec un fort taux de leçons particulières. Il existe deux grands facteurs qui expliquent la montée des leçons particulières: le premier concerne le système scolaire; le deuxième, la société. Le système est mauvais quand les parents sont obligés d’aller chercher hors de l’école ce qu’ils n’y trouvent pas pour leurs enfants. L’autre facteur est la compétition à outrance que prône la société. Ce sont plus souvent les parents qui ont l’esprit de compétition et qui poussent leurs enfants dans cette voie. C’est en raison de cet esprit de compétition que le shadow education s’est développé, plus particulièrement dans les pays d’Asie du Sud-Est.
…les nouveaux dragons économqiues de l’Asie.
Ce sont également des pays où l’éducation a toujours été encouragée, est une valeur primordiale. Mais le phénomène des leçons particulières n’est plus confinée à l’Asie, il est en train de s’étendre à l’Amérique du Nord et à certains pays d’Europe.
Le shadow des leçons particulières est en train de se répandre sur le monde…
…elle est en train de devenir un phénomène mondial. J’ai été à Paris, il y a quelque temps, et j’ai été etonné de voir dans le métro le nombre d’affiches proposant des leçons particulières qui se font maintenant sur une grande échelle.
Comment interprétez-vous ce phénomène de société?
Il signifie que les parents sont à la recherche de moyens pour que leurs enfants soient mieux éduqués que leurs pairs pour les dépasser socialement. Cela passe par l’éducation, ce qui explique cette recherche de la bonne école, du bon enseignant,  ce qui peut conduire à des changements d’école, du public au privé. C’est le résultat de la compétition dans un monde globalisé et de l’ouverture des frontières. En Europe, on n’a plus comme compétiteur ses camarades de classe, de collège et d’université de son pays, mais les collégiens et étudiants d’universités de tous les pays d’un bloc géographique. Cela change la donne et oblige à mieux se préparer pour affronter la concurrence en faisant appel aux leçons particulières. Ce qui signifie moins de temps libre pour faure autre chose ou, tout simplement, pour prendre le temps de vivre.
Est-ce que l’abolition des leçons particulières serait la solution pour stopper le shadow qui s’étend sur le monde?
Je sais que le gouvernement mauricien a aboli légalement les leçons particulières de la première à la 4e. Je ne sais pas si c’est une solution dans la mesure ou l’on peut facilement contourner une interdiction de ce type. Je crois qu’une des solutions à ce problème serait d’interdire à un enseignant de donner des leçons particulières aux éléves de sa classe, comme cela a été fait en Corée du Sud et à Hong Kong. Je reviens à mon livre, avec votre permission.
J’y ai utilisé la situation à Maurice et en Corée du Sud  pour souligner qu’une fois qu’une pratique est devenue une habitude, partie de la culture, il est difficile de s’en débarrasser. Qu’il faut prendre des décisions avant qu’il ne soit trop tard. En 1980, le gouvernement militaire coréen, donc avec tout ce qu’il fallait comme autorité, a publié un décret interdisant tous les types de leçons particulières. Il y a eu des manifestations et la justice, saisie. En 2000, elle a décrété que l’interdiction était anticonstitutionnelle et que les parents qui voulaient faire donner des leçons particulières à leurs enfants en avaient le droit. La seule chose que le gouvernement a pu obtenir: que les enseignants ne donnent pas de leçons particulières à leurs propres élèves. Ce qui peut conduire à un certain nombre d’abus comme le ralentissemnt de l’activité en classe pour privilégier les leçons particulières.
Vous pensez qu’interdire à un enseignant de donner des leçons à sa propre classe apporte une vraie solution au problème?
Je recommanderais cette interdiction. Je pense qu’autoriser un enseignant à donner des leçons particulières à la classe avec laquelle il travaille ouvre la porte à des possibilités d’abus et, éventuellement, à des tentations de corruption. Interdire à un enseignant de donner des leçons à la classe avec laquelle il travaille n’est pas la solution idéale, mais c’est une mesure qui limite quelque peu les abus. On ne pourra jamais solutionner le problème de la compétition dans une société où chacun veut être meilleur, supérieur à son voisin. La solution c’est – comme en Finlande – d’avoir des écoles dans lesquelles les parents ont totalement confiance et les enseignants s’occupent de tous leurs élèves avec la même attention. Mais comment instaurer cette confiance, qui est également la base de la réussite scolaire, dans un monde de plus en compétitif ?
Du haut de votre expérience, vous pensez que nous allons vers un système scolaire qui va éduquer globalement l’enfant ou continuer dans le monde de la compétition à outrance?
Je dirai que les mesures restrictives et les lois ne sont acceptées par la société que si elles vont dans le sens de sa pensée. L’exemple de la loi imposée par le gouvernement sud coréen le prouve. Et pourtant, c’était un gouvernement militaire qui disposait de tous les pouvoirs pour imposer la mesure. Mais il a été contraint de céder face aux parents. Pour changer les choses, il faut éduquer et convaincre les parents du bien fondé des décisions proposées, surtout dans le domaine de l’éducation qui, comme je vous le disais au début, apartient à tout le monde.
En fin de compte, il va falloir dire que les leçons particulières sont un train de devenir un mal nécessaire – pour ne pas dire une culture — avec lequel il faut apprendre à vivre?
C’est une question de culture. Par exemple, les parents mauriciens qui sont pour les leçons particulières sont le produit d’un système scolaire où ces leçons existaient. Tout en étant conscients de ses faiblesses, qu’ils ont expérimentées, ils sont convaincus que c’est le meilleur système existant et ils poussent leurs enfants. Ce qui complique la tâche de ceux qui prennent les décisions qui ne veulent pas heurter de front les parents, les étudiants et les syndicats d’enseignants. Mais ce n’est pas parce que c’est difficile qu’il faut baisser les bras. Il faut continuer à expliquer, à mobiliser l’opinion, à parler de cette question, à provoquer des débats sur le sujet dans les médias.
Est-ce que les parents, qui ont appris à suivre le système, sont encore capables d’aller à contre-courant, de changer?
Tous les parents veulent le meilleur pour leurs enfants dans la limite de ce qu’ils peuvent dépenser financièrement, en termes d’énergie et de temps. Il faut que les parents soient convaincus que l’école peut offrir un meilleur service à leurs enfants que les leçons particulières. Il faut qu’ils soient convaincus de la qualité des écoles, de leurs personnels enseignants et – cela est très important dans le monde dans lequel nous vivons – de leurs résultats. Ce n’est qu’avec cette assurance, cette certitude, qu’ils changeront d’attitude sur les leçons particulières, le shadow education.
Nous voici arrivés à la fin de cette passionnante conversation. En fonction de ce que nous venons de dire, faut-il conclure que c’est no future pour une bonne éducation dans un monde où le shadow est en train de prendre la place du mainstream education?
J’aimerais souligner que nous avons beaucoup parlé du côté négatif des leçons particulières, alors qu’il existe un côté positif. Utilisées comme il le faut, c’est à dire comme une aide pour une matière dans laquelle l’élève est faible, elles peuvent aider à améliorer les résultats et passer les examens. Aussi longtemps qu’elles sont un complément à l’éducation, les leçons particulières sont parfaites.  Aussi longtemps qu’elles se passent dans une relation entre un enseignant et un élève, c’est correct, mais quand toute une classe et l’enseignant font hors de la classe ce qu’ils sont censés faire pendant les heures de classe, ce n’est plus la même chose. C’est quand le shadow commence à prendre la place du mainstream education que les problèmes surgissent. Je crois qu’il faut garder espoir et continuer à travailler pour faire évoluer les mentalités vers un meilleur système d’éducation qui développera nos enfants et les armera pour affronter la vie qui devient de plus en plus difficile et compliquée.