À l’avant-plan cette année dans le combat contre le projet Metro Express et les taxes abusives sur le prix du carburant, Jayen Chellum dresse un bilan mitigé de 2018. Alors que les premiers rails du métro sont posés, le secrétaire de l’Association des consommateurs de l’île Maurice (ACIM) réitère son opposition à ce projet. Selon lui, il n’y avait « aucune urgence » pour le pays de s’embarquer dans un tel projet en ce moment. De même, il regrette qu’il n’y ait pas eu de débat national à ce sujet. Ce qui l’amène à dire que cette situation « traduit la manière de gouverner » de ceux au pouvoir. Parlant du pouvoir d’achat des consommateurs, il se pose des questions sur un « possible transfert d’argent des pauvres aux riches » dans la manière de calculer l’inflation.

Vous avez mené le combat contre le projet Metro Express. Que ressentez-vous, alors que les premiers rails sont posés ?

La raison principale pour laquelle nous avons soulevé des questions sur le projet de métro depuis 1994, c’est qu’il n’y a pas une National Transport Policy qui permette une prise de décision sur un projet de cette envergure. Rappelons que c’est le plus grand projet infrastructurel que le pays ait connu. Plus que cela, c’est la manière de gouverner que nous contestons. Nous avons réclamé une “evidence-based policy” pour des projets de cette envergure ainsi que la participation des citoyens. D’ailleurs le programme gouvernemental faisait mention de référendums sur les grands projets. Nous avons aussi réclamé une approche globale permettant une prise de décision nationale avec toutes les parties concernées. Il n’y a rien eu dans ce sens, ni pour le projet Metro Express, ni pour d’autres grands projets, comme la réforme électorale. Le gouvernement juge qu’il peut décider seul pour le pays, étant donné qu’il a été élu.

Le métro est l’exemple type de la manière de gouverner. Ce projet n’est pas basé sur une politique nationale de transport; il n’a pas eu l’apport des citoyens et ne touchera que les cinq villes; il a été exempté d’un permis EIA, donc nous ne connaissons pas l’impact sur l’environnement. De même, il y a des coûts cachés et n’est pas totalement transparent. Il y a eu des politiques de “government to government” avec l’Inde. Est-ce qu’il y a des conditions attachées avec ce que nous avons reçu de l’Inde pour ce projet ? Avons-nous donné ou perdu certaines choses dans le contexte géopolitique et qui ne sont pas du domaine public ?

Le métro, pour moi, ne répondra pas à l’attente des Mauriciens, malgré ses infrastructures modernes. 2018 n’était pas le temps pour débuter ce projet. La population est en baisse. En 2050, nous n’aurons plus la même population qu’aujourd’hui, il y aura plus d’étrangers… Comment allons-nous faire pour les accommoder ? Tout cela n’a pas été discuté. Le gouvernement a imposé son projet malgré le fait que beaucoup de personnes n’étaient pas d’accord. Nous n’avons pas eu beaucoup de personnes dans nos manifs, certes, mais à écouter les gens parler à la radio et sur les réseaux sociaux, je constate en effet qu’il y en a beaucoup qui sont contre. Mais c’est la loi du plus fort. C’est le gouvernement qui décide. Cela a commencé avec l’ancien Premier ministre et l’actuel a poursuivi dans la même direction. Pourtant, c’est ce même gouvernement qui avait mis le projet de métro léger au placard, avec la décision du cabinet de mars 2015. Il y avait une alternative avec le “busway”, ce qui aurait intégré les régions rurales. Mais tout a été mis de côté. La MBC, qui est l’outil de propagande du gouvernement, fait un lavage de cerveau à ce sujet. Nous n’avons jamais eu un débat national sur ce projet à la télévision, comme nous l’avions demandé. Tous les gouvernements utilisent la MBC pour leurs propres agendas. Nous ne remettons pas en question tout ce que nous avons dit sur le projet Metro Express mais, je le redis, le métro est un éléphant blanc. L’avenir nous donnera raison ou pas.

Selon vous, les Mauriciens auraient-ils dû s’engager davantage contre ce projet ?

Les gens à Maurice, surtout ceux travaillant dans le gouvernement, ne sont pas prêts à se mobiliser. Malheureusement, il faut aussi le dire : parfois, il y a des organisations qui entrent dans les plateformes, font un certain bout de chemin puis ont leurs propres agendas à s’occuper, et on comprend. L’un des grands défis de ceux qui combattent à Maurice, je parle sur le plan syndical et autre, c’est le manque de concertation sur les grands enjeux sociaux, qui nous permettrait de prendre position comme un groupe coordonné et élargi. De même, je viens de dire comment la MBC était utilisée pour la propagande du gouvernement. Mais si on avait une télévision qui nous permettait d’avoir des débats nationaux sur des sujets d’enjeux nationaux, cela aurait donné une autre dimension de ce que les gens pensent. Pour revenir au métro, nous avions une plateforme qui, par la suite, s’est épuisée.

La différence avec le secteur privé, c’est que, eux, savent ce qu’ils veulent et peuvent influencer le gouvernement. C’est cette relation gouvernement-secteur privé qui détermine la politique économique nationale. Cela peut se voir dans la nouvelle institution que le gouvernement a mise sur pied pour le développement économique, où le secteur privé est en force. Quelle est la part de la société civile dans cette plateforme ? Nous sommes considérés comme ceux qui font du bruit et qu’il faut de temps en temps accommoder. Mais les grandes décisions se font par ceux qui gouvernent et ces messieurs du secteur privé. C’est le “public-private partnership”. Le “social partnership”, lui, est complètement négligé.

Comment réagissez-vous face au mouvement des gilets jaunes en France, alors qu’ici, vous avez eu toutes les peines à réunir une petite foule pour dénoncer les taxes sur le prix du carburant ?

Il est vrai que les revendications en France ont commencé autour de la taxe sur les produits pétroliers. Il faudra quand même faire une distinction.

Pour nous, la taxe de 125% pesait lourd et c’est une manière aussi de puiser dans la poche des pauvres. On a plus de 500 000 véhicules à Maurice. Une bonne partie sont pour des individus, allant des motocyclettes aux voitures, dont ceux de la classe moyenne. Quand vous puisez des poches de ces gens et que vous venez dire que vous allez subventionner le gaz, la farine etc… c’est erroné. En réalité, ce sont ces personnes qui sont en train de subventionner tout cela. À ce jour, on n’a pas donné de détails sur les sommes collectées de ces taxes sur le carburant au Parlement. Il y a un manque de transparence.

Pour en revenir à la France, ça a commencé avec la taxe sur le carburant avant de déboucher sur les revendications de la gauche, avec le coût de la vie, les inégalités… Si ce phénomène de gilet jaune a un impact aussi important, c’est parce que la France est un pays de revendications. C’est dans son ADN.

À Maurice, la Platform pou fer bes pri lesans ek diesel était constituée pour remettre en question les taxes et, surtout, l’opacité autour de ces taxes. On a pu, à travers nos combats, faire baisser certaines taxes et avoir un peu plus de transparence. Les syndicats, eux, mènent leur combat contre les inégalités et de meilleures conditions de travail. Mais pour avoir un grand mouvement comme les gilets jaunes en France, il faut une convergence nationale.

Dans les années du militantisme, on a eu de grandes mobilisations, une convergence des partis politiques, des forces sociales et des syndicats. Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas.

Qu’est-ce qui peut amener à une telle mobilisation de nos jours ?

À un moment donné, il y avait à Maurice de gros problèmes économiques. Il y avait beaucoup de chômage, un coût de la vie très élevé… Les gens sentaient le mal de vivre dans leur chair. Avec le pouvoir d’achat qui s’est rétabli dans le pays, avec l’embourgeoisement d’une certaine catégorie de citoyens qui est devenue la classe moyenne, avec le crédit en plus, qui permet un certain confort matériel mais serre la vis autour de leur budget, les gens ne veulent pas aller manifester et risquer de perdre leur emploi. Qu’est-ce qui pourrait déclencher une grande mobilisation ? Le Mauricien s’est exprimé pendant des années à travers les élections. Une fois les élections terminées, on ne les entend plus et le politicien fait ce qu’il veut.

Un enjeu social majeur aurait pu venir des revendications salariales, mais avec le salaire minimum, le gouvernement a pu absorber cela. La pauvreté ne touche pas tout le monde. L’enjeu politique, on l’a déjà eu en 2014, comme c’était le cas en 1982, où les gens en avaient assez. Personnellement, je pense que cela pourrait venir avec les enjeux internationaux, sur l’environnement. Il y a eu des mobilisations autour des plages, mais cela n’a pas été plus loin. Le métro lui-même était un enjeu majeur, mais on n’a pas eu le déclenchement. Peut-être qu’un enjeu environnemental mettant la vie des gens en danger pourrait être déclencheur.

Mais le problème qu’on a, avec l’alternance d’un « Pravind Ramgoolam » et un « Navin Jugnauth », fait que beaucoup de gens n’ont plus confiance dans les politiciens. Peut-être qu’à un moment donné, les gens vont exprimer leur ras-le-bol. Je crois que les gens en ont marre.

Quels sont les grands enjeux 2019, selon vous ?

Ce n’est pas que je deviens internationaliste, mais on est en train de fonctionner avec un nombrilisme extraordinaire. D’ailleurs, tous les pays le font. On l’a vu récemment avec la COP24. Nous sommes sur une planète qui se meurt. Le plus grand enjeu doit être l’éducation des politiciens, avec tout ce que les scientifiques sont en train de dire, pour mettre en place une politique à nous sauver tous. Au niveau national, on va attendre ce que le Privy Council va dire concernant le Premier ministre, on va attendre ce que la cour de La Haye dira sur les Chagos.

Par ailleurs, les différents partis au pouvoir ne sont pas en désaccord avec le système économique. On va vers une économie plus libérale. En ce qui me concerne, je vois que la protection des consommateurs est le parent pauvre de toute politique gouvernementale. Non seulement le pouvoir d’achat, mais la qualité des produits. On a parlé des pesticides, mais qu’en est-il des antibiotiques dans tout ce que nous consommons ? Il est aussi question de logement, d’éducation. Qu’est-ce qui va se passer s’il y a un autre parti qui vient au pouvoir ? Va-t-on remettre en question le “nine-year schooling” ? On a vu ça d’année en année. Nos enfants payent les frais des différentes prises de décisions politiques. Il y a des enjeux qui ne devraient pas être partisans, mais nationaux, comme la réforme électorale.

Je m’intéresse aussi à ce qui va se passer avec certains mouvements technologiques. L’intelligence artificielle fascine beaucoup, mais est-ce qu’on s’est demandé ce qui se passera quand elle dépassera et contrôlera l’intelligence humaine ? J’ai posé la question sur la singularité au cours de la conférence récemment organisée à Maurice avec la venue de Sophia. La personne qui animait le débat le premier jour m’a répondu que c’est quelque chose qui n’arrivera pas de sitôt. Mais le dernier jour, un expert étranger est venu expliquer comment l’intelligence artificielle pouvait dominer l’intelligence humaine. Selon lui, ça a déjà commencé. Cela ne veut pas dire qu’il faut être sensationnellement contre. Mais il faut faire attention, comme le disent d’éminents experts, tels que Bill Gates. Toutes ces nouvelles technologies auront un impact sur la planète. Comme les smartphones aujourd’hui. Il faut une “critical thinking” sur les enjeux internationaux et leur impact sur le pays.

Que pensez-vous de la réforme électorale ?

Selon moi, le grand manquement dans la proposition de la réforme réside dans l’a priori. Pour un projet de cette envergure, je vois que le gouvernement s’y est pris avec un gros ego. À mon avis, il fallait réunir toutes les parties concernées. Non seulement les autres partis politiques, mais aussi la société civile, autour d’un débat national avant d’aller vers la proposition. Dans le contexte actuel, cela ressemble plus à une intention de pouvoir se vanter que ce sont les partis au gouvernement qui ont pu amener cette réforme, au lieu de rallier toutes les parties concernées. Il ne faut donc pas s’étonner qu’on n’ait pas eu de consensus sur la question à l’Assemblée nationale.

Je note tout de même qu’un tiers des sièges sera réservé aux femmes. Ce qui est une bonne chose. Par contre, on retire le Best Loser System pour venir avec une autre formule similaire, où c’est leader des partis qui décide. Même si c’était une bonne proposition de réforme, le fait de le présenter en solo ne peut être soutenu. C’est quelque chose qui concerne toute la population.

Concernant le financement des partis politiques, on constate que le secteur privé a toujours un certain contrôle. C’est quelque chose qui dure depuis des années et ce sont les consommateurs qui en souffrent. Ce n’est pas étonnant qu’il n’y ait pas une loi pour la protection des consommateurs jusqu’ici. Car c’est le secteur privé qui décide de tout. Ramgoolam, dans son dernier mandat, l’a mis dans un coin. Le présent gouvernement en est encore avec un comité ministériel et il arrive à la dernière année de son mandat.

Personnellement, je suis pour que le gouvernement finance la campagne des partis politiques. Il faudra trouver les modalités pour cela. De même, je me demande pourquoi on n’a pas publié le rapport de l’Electoral Supervisory Commission.

Quel bilan faites-vous du gouvernement à un an de la fin de son mandat ?

Je constate que ce gouvernement a eu deux premières années catastrophiques avec l’affaire BAI. Ce problème était réel, certes, et il fallait protéger l’économie mauricienne, mais la manière de procéder n’était pas correcte et on a perdu deux ans à cause de cela. Sans compter qu’il y a eu des répercussions et qu’il a fallu puiser plus de Rs 12 Mds de la poche des contribuables pour rembourser les gens. Sir Anerood Jugnauth, le Premier ministre d’alors, et son ministre Bhadain n’ont pas su gérer ce dossier et nous en avons payé le prix.

Il y avait une autre manière de procéder, où on aurait pu, par exemple, le mettre en “receivership” et à partir de là chercher une option de manière à limiter la casse. Il ne faut pas oublier que cette affaire a une portée internationale. Cela peut donner l’impression que le gouvernement mauricien peut nationaliser quand il veut.

Ensuite, clairement, ce gouvernement n’avait pas de projet défini pour l’économie. C’est ainsi qu’il s’est lancé dans un projet qui, pour moi, est un éléphant blanc : le métro. On peut dire qu’on est en train de créer de l’emploi avec ce projet, mais il n’y a pas de Foreign Direct Investment. Ce pays aurait pu être développé autrement, où tout le pays serait concerné, et non quelques régions seulement.

D’un point de vue social, le salaire minimum et la “negative income tax” sont à saluer. Cela donne un certain pouvoir d’achat. Mais là encore, il y a des interrogations. Par exemple, les Rs 8 Mds que le gouvernement veut dépenser dans les turbines à gaz, est-ce vraiment nécessaire ? D’après ce qu’on voit, cela peut même mener à des crises internes.

Autrement, je dirais que les nominations politiques ont démontré encore une fois que ce sont les proches du pouvoir qui sont privilégiés. Ce qui a fait que ce gouvernement a perdu en l’espace de quelques années, toute la légitimité qu’il avait au début du mandat et, surtout, tout l’espoir d’un peuple. C’est devenu sans doute un des gouvernements devenus aussi impopulaires en si peu de temps. Mais au-delà de la popularité ou de l’impopularité, je déplore les manquements au niveau de la loi des consommateurs.

À mon avis, avec un “fly over” à Phoenix, le problème de la circulation sera réglé. Finalement, on fait tout le projet infrastructurel et la question se pose de savoir si c’est l’intérêt du pays qui prime ou s’il y a d’autres considérations. La perception de la corruption n’a pas baissé avec ce gouvernement.

Comment évaluez-vous le pouvoir d’achat du Mauricien aujourd’hui ?

Quand on parle de pouvoir d’achat, c’est surtout pour moi comment compenser la perte qu’il y a eue pour ceux au plus bas de l’échelle. Les autres ont la compensation salariale et peuvent s’en sortir. Mais ceux au bas de l’échelle ne sont pas compensés, pour la bonne et simple raison qu’ils dépensent plus de 45% de leurs revenus dans l’alimentation. Ensuite, il y a le transport, l’électricité, l’éducation… On parle là de choses essentielles. Si 45% du salaire minimum va dans l’alimentation, cela vous fait presque Rs 4 000. Mais les prix continuent de prendre l’ascenseur. Il n’y a aucun contrôle, sauf sur le riz et la farine. Quand vous laissez tout cela à la force du marché, qui est libre, de supermarché en supermarché, on pratique un prix différent. Cela fait qu’au bas de l’échelle les personnes n’ont pas une bonne qualité de vie et de santé, tout comme les enfants, qui ne peuvent faire face à la vie comme il le faut. Cette situation affecte les pauvres considérablement. Il y a une étude de l’université de Cambridge qui le prouve en Angleterre. Croyez-vous qu’à Maurice ce sera différent ? Se pose aussi la question de savoir si les billets d’avion ou la vente de vente de voitures, par exemple, doivent être comptabilisés dans le calcul de l’inflation. Combien de personnes sont concernées par cela ? Est-ce qu’il n’y a pas, avec cette manière de calculer l’inflation, un transfert d’argent des riches aux pauvres ? Je soulève une interrogation. À mon avis, cela mérite une étude. J’en ai discuté avec des personnes avisées sur la question, qui m’ont dit qu’il existe une possibilité de transfert des pauvres aux riches. Le bureau des statistiques doit étudier la question dans sa manière de calculer l’inflation.

Propos recueillis par

Géraldine Legrand