Peu de textes littéraires ont eu un destin aussi important que le Bartleby de Melville (1) dans la pensée politique contemporaine.

Cette courte nouvelle a pour narrateur un notaire qui emploie un certain Bartleby comme clerc dans son étude. Ce dernier est chargé de copier des actes notariés mais, et ce malgré des débuts consciencieux, refuse petit à petit certaines tâches que lui demande son patron. Les cas rares de refus du travail laissent, peu à peu, place à un refus catégorique de tout travail et de toute tâche. Tout au long de la nouvelle, Bartleby signale son refus par un « I would prefer not to » qu’il ne cesse de répéter. « I would prefer not to »« Je préférerai ne pas »… quelle étrange formule qui, même si elle est grammaticalement correcte, suggère une agrammaticalité particulière. Il ne s’agit pas d’un refus plat, mais il ne s’agit pas non plus d’un « d’accord ». La formule oscille entre les deux creusant une zone d’indétermination qui ne cesse de croître entre des activités non-préférées et une activité préférable.

AVINAASH I. MUNOHUR

D’un côté, la formule bloque toute tentative de faire avancer la narration, produisant une rupture avec la forme causale de l’intrigue. De l’autre, elle s’oppose au symbolisme – à l’idée d’un sens caché derrière le récit car nous ne plongeons jamais dans une étude approfondie des raisons du refus. Bartleby n’est donc ni une intrigue ni un symbole de la condition humaine – les vecteurs traditionnels de la nouvelle –, mais serait plutôt une performance; et une performance comique même. Toute proposition du narrateur se heurte à un « I would prefer not to » catégorique, et ce, même lorsque celui-ci veut congédier Bartleby. Mais ce mécanisme comique est beaucoup plus qu’un simple comique de situation – dans le style d’une sitcom américaine – puisque la formule finit peu à peu par ronger l’organisation, entièrement rationalisée, de l’étude et de la vie du narrateur. Elle fait littéralement voler en éclat l’ordre du monde dans cette petite étude de notaire. Elle défait les liaisons entre les causes et les effets auxquels est habitué le lecteur dans un système hiérarchique ; la formule menant petit à petit à sa perte l’ordre causal du monde de la représentation sociale en défaisant les liens de contrôle que le narrateur peut exercer sur Bartleby. « I would prefer not to » ressemble ainsi à une formule magique qui défait un pouvoir en place.

Cette formule à cinq mots énumère presque à elle toute seule un programme qui pouvait résumer la nouveauté même de certaines littératures. En effet, « préférer ne pas » peut se paraphraser et s’interpréter de différentes manières, dont l’une est : « renoncer à préférer » ou « ne plus vouloir préférer ».  Dans cette version, la formule devient formellement analogue au célèbre principe flaubertien : il n’y a intrinsèquement pas de beaux et de vilains sujets ; et il n’y en a pas car c’est le style qui devient une manière de percevoir les choses. Il n’y a plus de raison de préférer l’art de l’aristocratie à celui du peuple, si ce n’est par principe et par souci de hiérarchisation sociale – et par internalisation de cette hiérarchie sociale.

Ainsi, la portée de la formule et son caractère proprement politique se résument en ceci : déclarer la rupture de la littérature avec le système représentatif – inspiré d’Aristote – qui soutenait le principe de normalisation de la représentation de l’individu dans le monde. L’american dream de Melville se trouve là. Il oppose au grand récit national – qui se fondait encore sur un édifice mimétique hérité des pratiques sociales de l’ancien monde – un effondrement du mode de représentation des sujets… un « I would prefer not to » qui doit faire advenir le nouveau monde et une nouvelle humanité.

Or, pour que la littérature affirme sa puissance politique propre, il ne suffit pas qu’elle abandonne les normes et les hiérarchies propres à la mimèsis (2). Il faut qu’elle abandonne l’épistémè (3) de la représentation qui sous-tend la mimèsis – ses modes de présentation des individus et des liaisons entre les individus; ses modes de causalité; en bref, tout son régime de signification et d’inscription des individus dans une hiérarchie sociale, dans une catégorie économique et dans une norme politique. Kafka l’avait très bien compris aussi : la formule de Bartleby, comme la transformation de Grégoire dans La Métamorphose, est littérale tout en ne l’étant pas. Il ne s’agit ni d’une métaphore et ni d’une imitation réaliste de la réalité. Il s’agit plutôt d’une fabulation, c’est-à-dire quelque chose de l’ordre de la fable et du fabuleux.

La littérature – comme tout art en général – n’a rien d’immatérielle malgré le fait qu’elle soit fiction ou fabulation. Elle est une puissance matérielle à part entière et, en tant que tel, elle produit des corps matériels. Elle est une puissance d’agir qui affecte la puissance d’agir des individus, car elle façonne les modes de représentation de ces individus dans leur construction de l’expérience du monde. C’est en ce sens que tout art est politique, et tout artiste un formidable résistant à l’ordre établi. L’art nous permet de percevoir et de ressentir le monde différemment. Il nous permet de percevoir qu’un autre monde est possible dans celui-là même que nous habitons, d’où l’immense potentiel subversif et révolutionnaire de tout art. Ainsi, au monde vertical de la hiérarchie et de sa représentation, Melville oppose le monde horizontal de la fabulation égalitaire – défaisant l’ordre hiérarchique du monde de l’étude de notaire avec sa formule. Mais le matérialisme littéraire n’a pas d’effectuation et d’incarnation propre, il ne peut rien faire d’autre que fabuler. Mais c’est cette fabulation qui donne justement à la littérature sa fonction politique. La population d’un roman, d’une nouvelle ou d’un poème n’est rien d’autre que la promesse d’un peuple à venir, d’un autre peuple qui n’existe que comme une potentialité et comme une vision.

Herman Melville

L’égale valeur de tous les sujets, la subordination de toutes les hiérarchies de la représentation à la grande puissance égalitaire de la fabulation engage forcément un rapport particulier de la littérature à l’égalité et à l’universel – les concepts fondamentaux de l’Humanisme, dont les principes politiques et éthiques doivent urgemment être repensés dans les conditions postcoloniales qui sont les nôtres. Mais de quelle égalité parlons-nous au juste ici ? C’est encore Flaubert qui nous donne la formule classique du problème. Pour lui, l’égalité politique appartient à l’ordre de l’illusion, du dogme et de la doxa politique – incapable de changer d’échelle, incapable de passer à un autre modus operandi. Il s’agit d’une égalité juridico-politique et institutionnelle qui reproduit un schéma hiérarchique précis : celui de la société patriarcale dont la filiation remonte aux vieilles sociétés européennes. Une autre égalité serait-elle donc possible ?

D.H. Lawrence

Dans son Études sur la littérature classique américaine, D.H. Lawrence se propose d’arracher à la littérature américaine le secret véritable d’un nouveau monde encore enseveli dans une double brume : le rêve de pureté d’un idéalisme encore enfermé dans l’univers européen et puritain du père et de la faute d’un côté ; le rêve de liberté d’une démocratie innocente et fraternelle de l’autre. Et la puissance d’incarnation de la littérature ne peut ici rien proposer d’autre que l’ouverture et l’affirmation de cette autre potentialité; ce que Derrida pouvait nommer la politique de l’hospitalité – comprise comme une nouvelle structure messianique de la croyance politique : celle qui ouvre entièrement l’espace politique à l’irréductible existence de l’Autre, et celle qui s’impose toujours le devoir et l’éthique d’un vivre-ensemble incluant tous ceux qui nous sont absolument différents. Il y a là une voie nouvelle pour les pratiques sociales et culturelles de notre multiculturalité.

Melville demandait ainsi à la littérature d’ouvrir un autre chemin en perçant une fois pour toutes le mur du monde de la représentation patriarcale héritée des vieilles sociétés européennes par l’invention d’un peuple politique fraternel – le rêve utopique de la littérature américaine. Ce programme politique de l’écriture et cette nouvelle écriture politique se retrouvent dans certaines littératures postcoloniales et nous appellent à une réflexion sur le sens et la nécessité même de l’écriture chez nous et pour nous qui sommes aussi nés dans un nouveau monde, et qui ne devons jamais cesser de réclamer l’égalité et la justice dans le façonnement de ce nouveau monde. Il ne s’agit pas ici uniquement de la justice des hommes et de leurs institutions. Il s’agit surtout de la justice en tant qu’horizon de toute littérature et de tout art dont le destin est de donner une chair et une voix à une société encore secrète et à un peuple toujours manquant : la société des égaux et le peuple de la fraternité. Ce peuple qui dira toujours aux institutions juridico-politiques et aux principes historiques de la hiérarchie sociale et communale qui hantent notre pays qu’il préférerait ne pas, même si ce « prefer not to » n’est, pour l’instant, qu’une fabulation.

Notes

(1) « Bartleby, the Scrivener : A Story of Wall Street » d’Herman Melville.

(2) Principe portant sur le rapport d’imitation qui établit un lien de ressemblance entre l’art et la réalité représentée par l’art.

(3) Ce terme doit tout simplement être compris comme l’ensemble des connaissances (scientifiques, philosophiques etc.) propres à un groupe social et à une époque ; et qui en régule la conception du monde et les rapports sociaux qui en découlent