GAËTAN SIEW

Curitiba, Brésil, novembre 2002. Sur la scène du théâtre des têtes blondes, d’ébène, méditerranéennes, asiatiques, filles et fils d’immigrés venus du Bénin, de Pologne, d’Ukraine, du Japon, du Liban ou d’ailleurs; un chœur magnifique chantant en portugais les mélodies traditionnelles du Brésil. Un choc émotionnel pour moi et un moment de regret. Je me pose la question. Quand pourrait-on voir la même scène à Maurice?

Je n’aurais jamais pensé à vivre cette même expérience, cette même émotion ici à Maurice avec une telle intensité. Mercredi 24 juillet 2019, je suis parti à Bambous avec en tête le besoin de soutenir des athlètes et une équipe, et la voir gagner – et c’est mon cœur qui a vu. Dès l’arrivée au stade, j’ai été happé par la foule, enveloppé par la clameur continue des supporteurs qui ponctuait chaque saut ou lancer, chaque passage devant les tribunes, chaque victoire par une formidable explosion de joie. Sillonnant sans relâche les gradins, les « percussionnistes » se sont organisés spontanément en équipe pour rythmer ravanes, « vuvuzelas » et encouragements. La grosse caisse du tambour est tenue par un créole d’un certain âge tandis qu’un jeune hindou, baguettes en mains, donne le rythme, secondé par l’infatigable concert des « trompettistes » anonymes. L’image est forte et superbe.

Dans le public, le drapeau quadricolore est omniprésent, à l’image des couleurs de la nation que l’on appelle pudiquement communautés. Tel ce couple sino-mauricien, elle en jupe plissée, écharpe et oreilles de lapin rouge-bleu-jaune-vert, lui en blouson, lunettes et perruque à boucles quadricolores. Tel autre en T-shirt « Baré ala mo vini », guirlandes au cou. De tous côtés, accessoires et coiffes rivalisent d’originalité : lunettes, bandeau de pirate, chapeau de cow-boy, de sorcière ou de magicien, béret, bonnet de nuit… tous, petits et grands, portent fièrement les couleurs du pays. Drapeaux quadricolores de toutes les tailles et dimensions créant une vague continue dans les gradins.

Au-delà de toutes nos appartenances

Toute la nation est là, c’est Maurice tout entier qui vibre dans sa plus belle dimension, communautés, ethnies, religions, couleurs, classes, générations, autrement capables, sans distinction de joie et de ferveur. Comme une revanche sur l’histoire, ce sont les athlètes créoles, dont la communauté est si souvent critiquée, qui décrochent l’or dans la plupart des épreuves d’athlétisme et nous donnent, à nous tous, notre fierté, comme à cette musulmane voilée qui laisse exploser son exubérance et à ce vieux monsieur hindou qui me serre la main après la victoire de Jonathan Drack au saut en longueur. Et tous les métis indéfinissables à l’étranger, mais reconnaissables au premier regard pour un Mauricien. Au-delà de toutes nos appartenances, nous vibrons tous ensemble as one.

Quelle magnifique leçon d’humilité de la part de notre porte-drapeau championne, Noemi Alphonse, qui ralentit en pleine course, en plein finish pour encourager son adversaire de La Réunion. Et félicitations aux organisateurs pour avoir programmé les finales paralympiques le même jour que les autres finales, ne faisant ainsi aucune distinction entre les athlètes.

Quand retentit l’hymne national, tout le public se lève et chante d’une seule voix la gorge serrée as one nation, as one people en plein partage d’un même bonheur. Les quatre relayeuses du 4 x 400 mètres s’emparent de deux drapeaux et courent vers notre tribune. Elles n’ont pas gagné, mais qu’importe, comme nous, elles portent la fierté d’être Mauriciens. Nous défions toutes les lois de la gravité. Ces jeux des îles nous donnent du zèle et des ailes, nous planons, nous flottons dans cette joie nationale. Enfin !

Porlwi by Light nous a fait prendre conscience que nous partagions un patrimoine et nous a rassemblés en valorisant notre culture commune. Ces Jeux des Îles, eux, nous ont aidés à franchir une nouvelle étape. Ils nous ont permis de dépasser nos appartenances pour vivre pleinement notre identité mauricienne, trop longtemps neutre ou abstraite, ignorée ou muette, cet ADN qui fait de nous tous, des Mauriciens au sens le plus noble. Enfin l’émergence d’une identité commune ! J’ai vu beaucoup d’enfants dans le stade et je suis sûr qu’ils sauront très bientôt célébrer cette fierté d’être Mauriciens sans même avoir besoin de victoire et de médaille, juste pour affirmer une identité culturelle unique.

Merci à tous les athlètes, à tous les entraîneurs et organisateurs qui ont œuvré pour cette formidable réussite, ce merveilleux cadeau offert à la nation mauricienne. Grâce à eux, quand nous clamerons Ale Moris ! nous saurons que Moris c’est nous tous.

28 juillet 2019