Dans les deux premiers volets de ce reportage, j’ai essayé de vous faire découvrir Agaléga depuis les origines jusqu’aujourd’hui. Il était important de résumer l’histoire des îles jumelles et de ses habitants, théoriquement membres à part entière de la République, mais qui, dans la réalité, sont traités par les Mauriciens — en tout cas par leurs autorités — comme des cousins éloignés pas tout à fait égaux. Ce qui ne les empêche pas d’exploiter les ressources d’Agaléga à leur profit. Espérons que ce reportage aura permis aux Agaléens de se faire entendre et aux Mauriciens de les connaître un peu mieux.
Un paradis pour fonctionnaires
La première vision d’Agaléga, c’est deux traits qui barrent l’horizon pour devenir, au fur et à mesure que l’on s’en approche, deux îles plates — elles ne sont que de quelques mètres au-dessus du niveau de la mer, recouvertes de cocotiers. Le port est une longue jetée, le débarquement des passagers et des marchandises par des petits bateaux une aventure. L’arrivée du bateau est un évènement extraordinaire dans la vie des Agaléens qui viennent, nombreux, accueillir les passagers avec cocos et bouquets de fleurs et décharger les marchandises. Ce bateau est le seul lien avec l’île, l’unique moyen de pouvoir un jour la quitter et revenir — si l’administration le permet. Déjà sur le bateau, on se rendait compte que tout sur l’île dépend de l’administration qui gère Agaléga. C’est elle qui décide de tout, depuis Port-Louis, et les Agaléens, qui sont presque tous ses employés ne sont que des exécutants de ses directives. Des directives « pensées » à Port-Louis et qui ne correspondent pas toujours aux réalités de la vie et des habitants de l’île. Mais ça intéresse qui les problèmes des Agaléens dans les ministères et les bureaux de Port-Louis ? La situation rappelle celle de Rodrigues avant que, à force de batailles, l’Etat mauricien décide d’accorder une forme d’autonomie administrative de ce que l’on appelait alors le 21ème district. On sent également à Agaléga la méfiance des habitants de l’île pour l’administration composée en majeure partie de Mauriciens — basés sur l’île ou y venant régulièrement. Il faut dire que comme dans le cas de Rodrigues autrefois, certains de ces fonctionnaires ont tendance à considérer les Agaléens comme des citoyens de deuxième catégorie. Il faut aussi dire qu’aujourd’hui qu’Agaléga n’est plus, comme ce fut le cas autrefois, un lieu d’exil ou l’on envoyait les fonctionnaires — policiers, garde-côtes, instituteurs — récalcitrants pour les punir. C’est aujourd’hui un des « postings » les plus recherchés du service civil dans la mesure où « l’exilé » perçoit un salaire plus conséquent que ses collègues restés à Maurice, que la quantité de travail est moindre et qu’il bénéficie de primes d’éloignement qui lui permettent de faire de solides économies à la fin de son séjour. Sans compter le trafic de poissons. Mais il existe aussi une autre catégorie de fonctionnaires qui profitent d’Agaléga : ceux envoyés en mission. Pour ceux-là, Agaléga représente un voyage tous frais payés dans les îles. En effet, chaque voyage comporte son lot de fonctionnaires des différents ministères effectuant des missions. En décembre dernier, il y avait plusieurs missions de fonctionnaires dans l’île. J’ai demandé à un membre de l’une d’entre elles quel était l’objet de a mission : « Faire un recensement des habitations de l’île. » Des vieilles habitations ? « Non, je ne recense que les maisons modernes, pour les anciennes maisons une autre mission fera déplacement. » Faut-il vraiment envoyer des fonctionnaires en mission pour recenser le nombre de maisons existant à Agaléga, qui compte à peine 300 habitants ?  Ne serait-il pas plus utile d’envoyer une vraie mission de l’Agriculture pour s’occuper des cocotiers d’Agaléga — principale plantation de l’île — qui souffrent d’une maladie qui noircit leurs feuilles et leurs fruits ?
Trafic de poisson et de certificats médicaux
Ramener du poisson d’un voyage à Agaléga est une nécessité tant le poisson abonde autour de l’île et le prix demandé par les pêcheurs est abordable. Si certains fonctionnaires se contentent d’en ramener quelques kilos seulement, d’autres ramènent des balles de plusieurs dizaines de kilos, le fret étant gracieusement offert par l’Outer Island Development Corporation (OIDC). A ce niveau, il s’agit carrément de trafic dont l’actuel chairman de l’OIDC est un expert. La veille de chaque retour du bateau sur Maurice, il passe de maison en maison récupérer des sacs de poissons. Autrefois, les sacs étaient marqués à son nom, mais depuis que le père Jean-Maurice Labour a dénoncé cette pratique dans la presse, le chairman utilise un code pour marquer ses sacs de poissons. Il y avait plusieurs dizaines de ces sacs codés du retour du bateau en décembre dernier. Selon les mauvaises langues, depuis sa nomination le chairman de l’OIDC aurait créé une petite industrie spécialisée dans la fourniture de poissons et autres fruits de mer à certains hôtels et restaurants mauriciens. On ne sait pas si le chairman paye son poisson à un prix préférentiel, mais les mauvaises langues — encore elles — prétendent qu’il est question de négociation, de promotion, de places sur le bateau dans la discussion. Mais il n’y a pas que le chairman qui « commercialise » le poisson d’Agaléga sur une grande échelle. Il y a aussi ce fonctionnaire dont le père réceptionne à chaque voyage plus d’une dizaine de balles de poissons. Le chairman de l’OIDC est aussi connu pour sa manière de se prendre pour maître après Dieu sur l’île. Le dernier incident illustrant son comportement a eu lieu en décembre. Le médecin de l’île avait signé un certificat médical autorisant un Agaléen à aller se faire soigner à Maurice. Pour des raisons qu’il n’a pas révélées, le chairman a voulu faire annuler ce certificat médical. Retrouvant le ton des administrateurs d’autrefois, il a menacé le médecin : « Si ou pas annule sa certificat mo faire ou déporté lor Maurice. » Le médecin a refusé, les parents du patient ont alerté une radio privée à Maurice qui a interpellé le directeur général de l’OIDC. Interrogé sur le fait que le chairman pouvait se substituer à un médecin, le DG a été obligé de répondre par la négative et le certificat médical a été maintenu. Mais il y a eu mieux, si l’on peut dire, en ce qui concerne les certificats médicaux à Agaléga. Il y a eu, par exemple, ces certificats médicaux délivrés à toute une famille pour aller se faire soigner en même temps à Maurice. Et ce n’était pas une épidémie !
Un changement de gouvernement positif ?
Comment, face à ces manières de faire, s’étonner du peu de respect que les Agaléens ont pour les fonctionnaires mauriciens, plus particulièrement pour certains membres de l’OIDC et pour l’organisme lui-même. En dépit du fait qu’il ne s’intéresse pas à ce que peuvent dire et penser les Agaléens, l’OIDC mène une politique de développement de l’île qui étonne. Dans cette île battue par les vents et avec un fort taux d’ensoleillement, il n’existe aucune éolienne et les rares panneaux solaires existants ont été laissés à l’abandon. L’administration privilégie les générateurs marchant au pétrole pour fabriquer l’énergie électrique qui alimente les maisons. Le pétrole nécessaire est acheminé par baril depuis Maurice et une fois vidés, ces barils sont abandonnés dans la nature. Tout comme les caisses en plastiques utilisées pour transporter les boissons gazeuses et alcoolisées. Tout comme les véhicules usagés et toutes les ordures que génère la société de consommation. Il existe de véritables dépotoirs à ciel ouvert dans divers points des îles. Mais il y a pire : les résidus des produits pétroliers sont enterrés dans un sol fait de coraux situés à seulement quelques mètres au-dessus du niveau de la mer. Il y a des risques que les résidus des produits pétroliers atteignent les nappes phréatiques qui alimentent le circuit de distribution potable. Mais ces questions fondamentales de protection de l’environnement ne semblent pas être la priorité de l’OIDC. Avant de conclure cette série de reportages, il faut, n’en déplaise à l’ex-ministre Hervé Aimé, souligner les efforts de l’Eglise catholique — à travers ses prêtres qui visitent régulièrement l’île et ses comités de paroissiens — pour le développement d’Agaléga. Il faut aussi dire que l’Église catholique est souvent considérée comme un adversaire plutôt qu’un partenaire par les responsables de la gestion des îles. Il faut aussi mentionner les efforts des Amis d’Agaléga, une ONG qui, comme l’Église catholique, se bat pour faire entendre la voix des Agaléens au sein de la République.
Je faisais mention dans l’avant-dernier volet de ce reportage des promesses faites aux Agaléens par leurs élus et l’OIDC. Pour ne pas changer, ils sont restés à l’état de promesse. Un an après le passage du ministre Sakheel Mohamed dans l’île et, contrairement à ses affirmations, le port est toujours une longue jetée ; « l’aéroport » une piste de fortune qui ne sert qu’en cas d’urgence et la clinique — ou plutôt le dispensaire — n’est toujours pas équipée pour les accouchements. Il faut espérer que le nouveau gouvernement et le nouveau ministre des Iles Eparses vont s’intéresser sérieusement à Agaléga, revoir de fond en comble le statut de l’Outer Island Development Corporation et celui de l’Agaléga Island Council et les moderniser. Espérons qu’ils vont faire le ménage là où il le faut et ne pas se contenter de remplacer les protégés et petits copains de l’ancien gouvernement par les leurs. Espérons enfin qu’ils vont faire ce que leurs prédécesseurs ont toujours refusé  : écouter la voix des Agaléens pour une bonne gestion et un vrai développement de leur île !