Lorsque l’on parle d’urgence planétaire, tout le monde (ou presque) s’accorde à dire aujourd’hui qu’il s’agit sans aucun doute du dérèglement climatique. Bien sûr, ils n’ont pas totalement tort, tant les conséquences de ce dernier sont d’ores et déjà mesurables, à la fois dans le présent et pour l’avenir, sachant que celles-ci seront assurément plus désastreuses que nous ne changerons pas rapidement notre fusil d’épaule. Sans compter que le climat n’est pas quelque chose dont l’on puisse changer l’évolution, en bien comme en mal d’ailleurs, en quelques années à peine. Aussi, sachant que nous payons aujourd’hui le prix de notre irresponsabilité passée, il va sans dire qu’il faudra encore de nombreuses années avant de pouvoir récolter les fruits de nos actions, pour peu que l’on les prenne, bien entendu. Ce qui est loin d’être actuellement le cas.
Reste que si le climat constitue bel et bien un enjeu de taille, le véritable défi est ailleurs. Car si le réchauffement climatique doit bien évidemment être vu comme une menace contre laquelle il importe de lutter avec force – et une situation à laquelle nous devrons de toute manière nous adapter –, il apparaît de plus en plus évident que ces seules mesures, que nous peinons d’ailleurs encore une fois à prendre, équivaudraient à traiter un cancer avec du Panadol. Le dérèglement climatique n’est finalement qu’une conséquence d’un problème bien plus pernicieux, et dont personne (ou peu) ne parle. En quelque sorte, un symptôme plutôt qu’une maladie. Non, le réel problème, et donc le véritable enjeu, c’est notre mode sociétal, celui-là même qui aura engendré le réchauffement planétaire, autant que d’autres conséquences tout aussi dramatiques.
À ce titre, le réchauffement climatique n’est pas bien plus différent, en termes de péril, que la perte de la biodiversité, l’accès aux zones habitables et la distribution équitable des richesses naturelles (nourriture et eau en premier), pour n’évoquer que quelques items parmi tant d’autres. Avec, en amont, le même et unique dénominateur commun : la croissance. Ce terme, intrinsèquement lié au PIB et au pouvoir d’achat, sous-tend en effet que plus l’on produit, plus l’on s’enrichit, et, par ricochet, plus on améliore le quotidien d’une population. Une équation qui, bien sûr, tiendrait parfaitement la route si nous n’habitions pas une planète aux ressources finies et si l’exploitation de ces mêmes ressources n’était pas au final si néfaste à la planète. Or, ce n’est non seulement pas le cas, mais nous sommes même arrivés, sur de nombreux items, notamment énergétiques, en fin de parcours. Ce qui ne nous empêche pas de continuer à dépouiller la Terre du peu qu’il lui reste à nous offrir, sans penser aux lendemains, que l’on nous promet pourtant très douloureux.
Malgré cela, c’est bien de cette croissance dont nous continuons à nous gargariser à tout va. Aucun jour ne passe en effet sans que nos entreprises viennent nous rappeler à quel point elles sont prospères, tout en nous rabâchant leurs visions d’avenir, leurs plans d’expansion et la manière dont la vie des gens « va changer ». Ça, pour sûr qu’elle changera ! Trois fois hélas d’ailleurs. Car, et c’est une certitude, lorsque notre consumérisme exacerbé nous aura conduits au fond du trou, il ne faudra plus compter sur ces entreprises, pas plus que sur nos politiques, pour nous en sortir.
Bien entendu, ce n’est pas réellement qu’il nous faille nous débarrasser de la croissance à tout prix, mais plutôt d’en revoir sa substance. Autrement dit, remplacer la croissance économique, vide de sens en ces temps obscurs, par un autre type de croissance. Et l’on ne parle pas de cette gageure intellectuelle symbolisée par le néologisme « croissance verte ». Non, l’on parle ici de croissances communautaire, humaniste, culturelle, morale… Autant dire une revalorisation constante de l’essence même de ce que devraient être les valeurs humaines, en accord avec le reste du vivant. Cette autre manière d’entreprendre le développement humain est la seule capable de promettre un avenir à tous ceux qui ont (et auront) encore la chance de peupler notre planète. Encore faudrait-il avant cela envisager un autre modèle de prospérité, axé sur l’entraide plutôt que sur le profit. Y sommes-nous prêts ? Rien ne semble l’indiquer !

Michel Jourdan