Croire en un Dieu donne des devoirs. Des préceptes, des commandements, des obligations à honorer, à respecter.

Croire en un Dieu donne aussi des droits. Certaines «faveurs» dans l’au-delà notamment.

Mais croire en un Dieu donne-t-il plus de droits que les autres sur Terre, dans un pays, au sein d’une société?

L’histoire des religions a souvent montré à quel point leurs divers adeptes ont été convaincus, que oui, faire partie de tel ou tel groupe religieux leur conférait plus de droits. Car la religion est aussi une formidable assertion de pouvoir. D’autant plus puissante qu’elle est justement du genre «qui ne se discute pas». Pourtant. Comme partie prenante, voire élément sur-puissant de nos fonctionnements politiques et sociaux, elle devrait pouvoir être soumise à question autant qu’elle prétend régir, dans une large mesure, le vivre-commun.

A plus d’un titre, il y a des éléments choquants dans la manifestation non-autorisée (mais pas forcément illégale) organisée le samedi 2 juin dernier à la Place d’Armes par un groupe de musulmans, dans le but d’interdire la Marche des Fiertés pourtant autorisée par la police.

Ce qui frappe dans ces images, c’est, d’une part, le degré de hargne, d’agressivité, de violence verbale, de haine, qui est là déversé  à grandes clameurs par les manifestants contre les personnes de la communauté LGBT. C’est, d’autre part, le fait que la police semble capituler devant cette vindicte, contraignant les marcheurs pacifiques de la Gay Pride à se cantonner au Caudan, pour assurer leur sécurité.

Stratégiquement, on peut s’interroger sur la justesse de la décision du Collectif Arc en Ciel d’organiser la Marche des Fiertés à Port Louis en plein ramadan. Dans l’absolu, la capitale de l’île Maurice appartient à tous ses citoyens, et la communauté LGBT devrait avoir le droit d’y défiler pour affirmer sa présence et ses droits dans un pays où elle demeure une minorité qui rencontre un certain nombre de difficultés. Mais dans tout combat, il est aussi important de savoir prendre la pleine mesure de ce que l’on a en face de soi.

Un certain nombre de recherches et de publications ont ces derniers temps jeté une lumière plus intense sur le combat mené notamment par le NAACP, le mouvement pour les droits civiques dont Martin Luther King fut une des figures emblématiques. Non, Rosa Parks n’était pas «qu’une couturière fatiguée qui rentrait chez elle après une dure journée de travail et qui a refusé de céder sa place dans un bus jaune. Rosa Parks était une activiste des droits civiques, formée, qui animait des groupements de jeunes, et qui était une figure parfaite pour devenir l’icône qui a tant compté dans cette lutte. Comme le montre notamment l’historienne Jeanne Theoharis dans son récent ouvrage «A more beautiful and terrible history: the uses and misuses of civil rights history», le NAACP était une organisation très réfléchie, très organisée, très stratégique. Et la réussite de son combat a sans doute aussi résidé dans sa capacité à prendre la mesure des forces qu’elle avait en face d’elle, et de construire son action en fonction de cela.

Ce qu’il y avait en face du Collectif Arc en Ciel à Port Louis le weekend dernier, c’est du lourd. Et l’un des mérites de la marche avortée de la communauté LGBT, c’est peut être justement d’avoir jeté une lumière directe et crue sur l’existence et la force de ce courant fondamentaliste. Et cela nous concerne tous. Pas seulement par rapport aux yeux étrangers et aux répercussions possibles sur notre industrie touristique, mais dans ce que cela dit sur ce qui traverse actuellement notre société, et ce que cela peut impliquer pour notre vivre ensemble.

A ce titre, on peut stigmatiser la police, mais on peut aussi estimer que finalement, elle a contribué à désamorcer une bombe ce jour-là. Car au vu de l’état de tension et d’excitation qui animait les quelque 400 musulmans qui étaient ce jour-là réunis à la Place d’Armes pour empêcher la Marche des Fiertés, on peut sérieusement penser que cela aurait dégénéré si la police n’avait pas, en apparence, capitulé. Et il faut aussi pour cela saluer le calme et la clairvoyance des membres du Collectif.

Maintenant, il va falloir aller au-delà. Ne pas se laisser empêtrer dans des tentations et accusations d’amalgame et d’islamophobie, et bien prendre la mesure du fait qu’il ne s’agit pas que de la manifestation religieuse (pour certains légitime), d’un rejet de l’homosexualité. Le principal animateur de ce mouvement a été clair, comme il l’a déjà été d’ailleurs sur les ondes d’une radio il y a plus d’un an: il est pour l’imposition de la charia, la loi personnelle musulmane, à Maurice. Cela n’est pas totalement nouveau: il y eut quelques agressivités il y a quelques années contre ceux (dont l’auteure de ces lignes), qui s’interrogeaient sur la justification, pour une République comme Maurice, d’accepter les demandes de certains pour l’application de la Muslim Personal Law chez nous. Cette fois, nous sommes confrontés à quelque chose de bien plus puissant, de bien plus organisé. Et de bien plus inquiétant dans ses velléités et dans son expression.

Pour peu que nous soyons soucieux de notre vivre-ensemble, pas seulement de son maintien bancal mais de son approfondissement, c’est aussi cela que l’Etat, et chacun de nous, est appelé à prendre en compte aujourd’hui…