Il avait commencé à avoir quelques petits problèmes à la gorge à la fin de l’année dernière. Un traitement aux antibiotiques lui fut prescrit à la condition que le petit ganglion découvert disparaisse à terme. Mais au début de 2013, l’état de l’excroissance décelée n’avait pas beaucoup évolué ni ne s’était-elle résorbée. La biopsie devint inévitable. Elle est réalisée le 14 janvier après une réunion du Bureau politique. Personne n’en sait rien, sauf son médecin Zuberr Joomaye et quelques praticiens de la clinique où il est admis en soirée. Et le 18, le résultat est tombé, c’est bien un début de cancer à l’amygdale gauche qui a été diagnostiqué.
Lui, c’est le leader de l’opposition, celui qui occupe les devants de la scène politique mauricienne depuis 44 ans. Ce malade inattendu, celui qui n’a que rarement pris de congé de maladie pendant des décennies, c’est Paul Bérenger, celui qui, au fil des années d’engagement parfois extrêmement dur, s’était forgé une carapace à toute épreuve au point où ceux qui l’aiment en étaient arrivés à le croire presque invulnérable.
Les très proches sont vite, autour du 19 janvier, mis dans le secret tout en apprenant de l’annonceur de la mauvaise nouvelle qu’il avait décidé de «go public» et de tout dire à la population sur son état de santé pendant que certains cachent leur petits bobos et qu’ils font mystère de la plus banale grippe.
«Se mo filosofi de lavi, tou dimoune appelé à gagne enn maladi mais kan ou enn personaz piblik, ou bizin dir la vérité», lance-t-il à son premier cercle dévasté et en proie à toutes les appréhensions, le cancer étant un mal si craint, et encore très redouté. Le choc est national et les marques de solidarité, toutes sensibilités politiques confondues, totales.
En trois jours, le chef historique de l’opposition met tout au point. Au Bureau politique du 21 janvier, il a son scénario tout ficelé: conférence de presse le 23 pour annoncer sa maladie, faire état de son traitement en France comme le lui ont recommandé ses médecins mauriciens, démissionner de son poste de leader de l’opposition pour permettre à Alan Ganoo de le suppléer à cette fonction constitutionnelle.  
Le 26 janvier se tient, à la salle des fêtes de la municipalité de Quatre-Bornes, une assemblée de délégués non pas pour décider de stratégie politique mais pour un moment de communion et surtout d’émotion avec celui qui a pesé de tout son poids  sur les destinées d’une formation. Le message est fort: «Mo pou guéri, mo pou revini pou 1er-Mai.» La base mauve repart. Confiante et rassurée.
Et les premières nouvelles de Paris, de l’Institut Gustave Roussy de Villejuif où Paul Bérenger s’était rendu en compagnie de son fils unique, Emmanuel, le 28 janvier sont plutôt bonnes. Pas d’intervention chirurgicale requise, juste un protocole de soins avec un peu de chimiothérapie au début, au milieu et à la fin et de la radiothérapie pour l’essentiel. Il rentre le 7 février avec un programme bien défini qui commence le 4 mars pour se terminer fin avril. Le 1er mars, cap de nouveau sur Paris, cette fois en compagnie de sa fille ainée, Julie Curé, qui sera remplacée en fin de séjour par la cadette Joanna. Le traitement démarre le 4 mars et se termine fin avril comme prévu.
Présence confirmée le 1er-Mai
Le leader de l’opposition Alan Ganoo avait, lui, commencé à faire son petit bonhomme de chemin. Le 26 mars, date anniversaire de Paul Bérenger, c’est la reprise des travaux parlementaires. C’est la première Private Notice Question du nouveau titulaire. Elle porte sur l’augmentation du prix des carburants. Il avait prévenu qu’il allait assurer en l’absence de celui qui a pesé de tout son poids cette fonction délicate depuis des lustres. Il s’en tire très honorablement et cela se confirmera  semaine après semaine. Jusqu’en octobre.
Comme le leader du MMM s’était engagé à prendre la parole le 1er-Mai, c’est le 24 avril qu’il débarque, assez secoué, fortement amaigri alors qu’il n’est déjà pas très costaud et portant une sonde qui lui traverse le nez. Son état suscite quelques inquiétudes d’autant qu’il est admis d’urgence en clinique pour des soins suite à des soucis gastriques. Cela ne l’empêche pas de convoquer la presse chez lui le 25 avril pour faire état de son malaise qu’il décrit comme passager et confirmer une nouvelle fois sa présence au rassemblement du Remake à Port-Louis.
Et Paul Bérenger est bien présent à cette Fête du Travail devant la municipalité de Port-Louis. Il n’y a pas pourtant d’enjeu cette année, le PTr et ses alliés ayant décidé de ne pas organiser de rassemblement. La foule est au rendez-vous, elle se presse pour voir celui qui revient d’un traitement somme toute assez lourd. Le «come back kid» surprend tout le monde avec un discours tout en hauteur où il est question de «moralité publique» et surtout très peu d’invectives politiciennes.
Alan Ganoo, lui, poursuit son offensive de leader de l’opposition et le 2 avril, quatre jours après les inondations meurtrières du 30 mars à Port-Louis, qui ont fait 10 victimes, dépose sur la table de l’Assemblée nationale copie d’un rapport de police qui désigne les travaux sur la troisième voie qui mène au centre de la capitale comme principale responsable de l’accumulation d’eau qui a tout ou presque emporté sur son passage.
Au fil des semaines, alors que Paul Bérenger soigne tranquillement sa maladie, Alan Ganoo s’affirme tant au Parlement qu’à l’exercice périlleux de la conférence de presse où toutes les questions sont permises sauf pour ceux qui ne veulent pas les poser. Le 9 avril, il revient sur les travaux de la RDA à Port-Louis ; le 16, il s’empare du dossier du Foyer Namasté ; le 23, il s’attaque au scandale du Ponzi ; le 7 mai, c’est tout naturellement que le leader de l’opposition accule Anil Bachoo sur l’accident de Sorèze impliquant un autobus de la CNT et ayant causé une dizaine de morts, puis c’est sur deux semaines, le scandale du MITD et pour finir le mois de mai, celui de Sinohydro et du canal d’Arnaud.
En juin, le leader de l’opposition a également dans son escarcelle quelques autres sujets de brûlante actualité comme le projet Sarako du frère du ministre transfuge des PME, Shyam Seetaram; la sécurité sur les vols d’Air Mauritius à la suite d’un dossier réalisé par notre confrère d’alors de l’express Nicolas Rainer, suivi d’un mardi mémorable, celui du 18 juin avec une PNQ sur l’affaire Varma/Jeannot qui se soldera par une démission dramatique de l’Attorney General.
La démission envisagée
Alan Ganoo pouvait alors songer à un retour à son poste de No 2 de l’opposition avec le sentiment du devoir accompli, lui qui avait hérité d’un poste à la faveur de circonstances aussi imprévues que dramatiques. Il terminera la première partie de la saison parlementaire comme il l’avait commencée avec des questions fort à propos sur la situation à la CNT, le péage et les allégations de pots-de-vin visant la RDA, l’exercice d’appel d’offres de la CNT pour l’achat de nouveaux autobus, la corruption impliquant le judiciaire et les secrétaires de juges et les PME.
Pendant ce temps, le leader du MMM qui avait graduellement repris ses activités de leader de parti et qui avait songé un temps à démissionner de l’Assemblée nationale se ravisera d’autant qu’au début du mois de septembre, les examens d’imagerie à résonance magnétiques réalisés ici et expédiés aux experts parisiens confirment que le début de cancer est résorbé. Même s’ils maintiennent le rendez-vous de décembre pour un examen sur place du patient pour voir comment son état a évolué.
Aussi, le 1er octobre, Alan Ganoo démissionne du poste de leader de l’opposition. Paul Bérenger qui avait, entre-temps, repris toutes ses activités à la tête du MMM, fait son come-back le 22 octobre au Parlement, jour de la reprise des travaux, après s’y être absenté depuis le 18 décembre 2012. Il ne fait pas dans la dentelle, puisqu’il a eu une dizaine de PNQ — pas autant que les 17 d’Alan Ganoo — mais des thèmes qui seront aussi de brûlante actualité comme la nomination d’un nouveau chef juge, le sommet du Commonwealth, les marchands de rue de Port-Louis et les thèmes post-budgétaires comme le football communal, la télévision privée sans informations, l’abolition du CPE et le 9-Year Schooling, la STC, la vente des terres de l’État, les services financiers, le CEB et CT Power.
Paul Bérenger ne sera pas dans l’hémicycle pour les dernières séances de 2013 étant pris par ses rendez-vous médicaux à l’étranger incontournables pour un point sur l’évolution de son traitement. Parti le 14 décembre, il rentrera le 21 avec de bonnes nouvelles dans ses cartons, le cancer est bien résorbé et au lieu de la visite médicale semestrielle, elle n’est plus échelonnée que sur une année. Soit en décembre 2014. L’autre combat, politique celui-là, peut continuer.