L’artiste et entrepreneur Linley Moothien, candidat indépendant connu pour son engagement à la cause animale, a marqué l’actualité cette semaine après s’être introduit à la conférence de presse de l’Alliance Morisien pour parler au Premier ministre sortant, Pravind Jugnauth. Suite à sa rencontre avec lui, Pravind Jugnauth a pris la décision de suspendre le ramassage de chiens ainsi que l’euthanasie par la Mauritius Society for Animal Welfare. Une grande victoire pour Linley Moothien, qui estime avoir atteint son but. Il s’explique dans l’entretien qui suit.

On vous connaît comme artiste et comme défenseur de la cause animale. Politicien, c’est une nouvelle corde à votre arc…

En fait, je ne suis rien de tout cela et même temps, je suis tout à la fois… Le plus important est d’essayer de tout faire de son mieux. Cela implique d’essayer de se surpasser et au moment où l’on commence à ressentir des douleurs, la nou kone zafer la inn trape. Tant qu’on ne ressent pas la douleur, cela voudra dire qu’on n’a rien fait. Mohamed Ali avait dit : do it until it hurts. Ce qui veut dire que lorsqu’il s’entraînait, il devait aller jusqu’à ressentir la souffrance pour savoir qu’il avait atteint le niveau nécessaire.

Quelle est cette douleur qui a pu vous pousser dans l’arène politique ?

Ce sont les douleurs que j’ai ressenties dans mes phalanges, à force d’avoir frappé à des portes. J’ai passé cinq ans à frapper à des portes. Pas pour moi, mais pour les démunis, pour les rejetés de la société, qui ont des droits, mais qu’on a jetés à la poubelle. Je parle des Mauriciens avant tout, pas des autorités. J’ai réalisé que si je continuais à frapper à des portes, je vais passer ma vie à le faire. Si c’était un métier qui me rapportait de l’argent, OK, mais malheureusement, frapper à des portes ce n’est pas un métier. Alors, je me suis dis : pourquoi ne pas essayer d’ouvrir la porte moi-même ? En même temps, si je pouvais recevoir des gens, ce serait bien. Car avec moi, il n’y aura pas de porte à frapper. Il y aura la voie libre pour s’exprimer, pour voir ce qu’on peut faire pour améliorer notre société.

Comment les gens ont-ils réagi à l’annonce de votre candidature ?

J’ai été surpris que les gens n’aient pas été surpris… Franchement, je n’ai pas senti d’effet surprise. Peut-être que dans ma manière de m’exprimer dès le départ, en ce qui concerne la maltraitance animale ou les sujets artistiques, il y avait une intonation de podium, de caisson de camion et c’est pour cela que les gens n’ont pas été étonnés que je fasse de la politique. En fait, pour moi, c’est juste une question de détermination. Peut-être que les politiciens traditionnels sont aussi déterminés que moi… Il reste à savoir à quoi ils sont déterminés… Nous avons vu dans le passé à quoi certains étaient déterminés et comment ça s’est terminé.

Votre détermination à vous, c’est la cause animale…

Oui, la cause animale est à la base de tout. C’est ce que nous avons tous chez nous, dans notre cour ou c’est ce qu’on voit partout dans la rue. Comment pouvons nous nous considérer comme un pays en développement si à la base même il y a des choses qui gâchent notre humanité, qui gâchent notre environnement ? C’est gâché dans le sens où nous n’assumons pas notre responsabilité moralement. Dans le sens où l’animal maltraité est un “eyesore”. Tôt ou tard, il fallait trouver une solution à leur misère.

Quelle est la solution vous proposez ? Je ne propose pas de solution, je l’ai fait. Je l’ai lancé il y a sept ans, avec mon épouse Priscilla et la chanteuse, Gina Jean-Charles. Nous avons pris tout notre argent pour accueillir dans notre cour tous ces chiens qui traînaient les rues, qui étaient malades, étaient en détresse… Nous leur avons donné un coin, une niche ou nous les avons nourris, nous nous en sommes occupés. Et nous leur avons donné beaucoup d’amour surtout. Sur notre itinéraire de vie, nous avons croisé un, deux, puis trois chiens… quand nous étions arrivés à 100-125, nous nous sommes dit que nous ne pouvions plus les garder à Sable Noir. Il fallait professionnaliser cette cause. Ce n’est pas une question de hobby, mais un travail à plein-temps. La cause est plus grande que cela. C’est là que nous avons pris nos économies, nous avons cherché un terrain sur plusieurs arpents à La Brasserie et c’est là que nous avons construit le premier sanctuaire où nous accueillons 200 toutous nourris et blanchis tous les jours.

Nourris et blanchis tous les jours, cela a un coût…

Cela coûte beaucoup d’argent. Jusqu’à présent, c’est ma profession qui me permet de le faire. Très diffi cilement. Je suis un entrepreneur, ce n’est pas évident de trouver les moyens nécessaires. Mais puisque je me suis lancé dans un combat, je ne vais pas laisser tomber. C’est un travail social et la société mauricienne a le devoir de “cater” aux besoins de ces démunis. Ce n’est pas l’affaire de quelques Ong qui opèrent à gauche et à droite. Il est temps que cela devienne un travail structuré et coordonné. Les Mauriciens sont très aptes à le faire, à contribuer pour donner une chance à ces animaux.

Vous avez dit que vous étiez fatigué de frapper aux portes. Que cherchiez-vous exactement ?

J’ai pris une initiative individuelle et citoyenne pour faire quelque chose qui ne rapporte pas, où ce sont les derniers qui récoltent. Je pensais que cela allait inspirer l’Etat à suivre l’exemple et à continuer le travail. Surtout que nous avions déjà commencé le travail et que nous savions comment le faire. Construire des sanctuaires pour accueillir les êtres en détresse, au lieu de les mettre dans des chambres à gaz et de les euthanasier, parce que la population est en surnombre. Cela n’a pas été le cas, même si j’ai fait beaucoup de requêtes pour avoir l’espace et la logistique qu’il faut. Je me suis dit : mieux vaut tard que jamais pour avoir une audience avec le Premier ministre. C’est ainsi que je me suis invité à sa conférence de presse. Il a accepté de me recevoir après et à partir de là, il a compris ce que je recherchais, ainsi que tous ceux qui sont engagés dans la protection de l’environnement et des animaux. Il a accepté de faire un premier petit pas, en demandant l’arrêt du ramassage sauvage par la MSAW et l’arrêt surtout de l’euthanasie jusqu’aux élections.

C’était tout de même très culotté de vous introduire dans la conférence de presse du Premier ministre

Je crois que c’était surtout déculottant pour eux. Je n’avais aucune intention héroïque, mais une seule motivation. Je me suis dit : je ne peux laisser passer une nouvelle fois. Avec un nouveau gouvernement, le travail commence de zéro. Je ne voulais pas revenir en arrière, je voulais avancer. Je ne suis pas un anarchiste, je ne suis pas un extrémiste, je suis juste déterminé. Et c’est ce regard déterminé qui a permis au Premier ministre et à sa garde rapprochée de m’écouter. Cela dit, je n’invite pas les personnes à s’introduire dans les conférences de presse car, malheureusement, grâce à moi, il y aura plus de sécurité maintenant.

Justement, il faut croire que vous avez pu déjouer la sécurité autour du Premier ministre pour pouvoir vous introduire à sa conférence de presse…

Oui, et il faut dire que c’était même assez marrant. Je suis arrivé au Sun Trust en short et savates, comme d’habitude. J’ai rencontré un agent de sécurité au bas. Je lui ai dit : koman sava mo frer ? Alor, nou pe gagne la ein ? Il ma dit : Wi, wi, mo sir nou pe gagne. J’ai enchaîné : kot sa sa ? Lao ? Il m’a répondu oui et a même actionné l’ascenseur pour moi. Et fl oup, l’histoire était écrite.

Ça donne quand même à réfléchir…

Il s’agit encore du Premier ministre, même sortant… Oui, mais je dois vous dire que lorsque je suis arrivé dans la salle, la sécurité m’a bloqué. Ce n’était pas aussi simple que cela. Ils ont vu que mon accoutrement n’était pas forcément approprié pour l’événement. Mais quand je leur ai parlé, je leur ai expliqué ce que j’étais venu faire, ils m’ont dit : mais lui aussi il a des chiens. Et ils ont promis qu’ils allaient me faire rencontrer le Premier ministre après. C’est ce qui s’est passé.

Vous êtes soulagé depuis ?

Vous, surtout que le Premier ministre a écouté et il a agi. Il a apprécié la détermination et surtout, il a compris la raison pour laquelle on en est arrivé là. Il a pris les devants et depuis, il y a des changements à la MSAW.

Le Premier ministre était tout de même au courant de ce qui se passait à la MSAW avant de vous rencontrer…

Il n’a dit qu’il n’était pas au courant. Le plus important pour moi était que cela existait. Je voulais surtout savoir ce qu’il comptait faire après ma rencontre avec lui. Je lui ai dit que je m’attendais à une décision radicale à partir du moment que je quittais son bureau. J’ai exigé qu’il me donne la garantie avant de quitter son bureau.

Tout de même, votre campagne ne sera pas limitée à la cause animale ?

J’ai commencé par la cause animale car il y avait une urgence. Il faut commencer par a pour arriver à z. J’étais très impliqué dans les quartiers de Port-Louis car je connais les problèmes. J’ai tout perdu lors des inondations de 2013. Mon entreprise a coulé complètement. C’est là que j’ai commencé mon combat pour dénoncer les négligences dans nos infrastructures. Je me suis dit : je vais mener une croisade, j’irai dans chaque quartier pour voir ce qui n’allait pas.

On a fait le collectif Sable Noir, j’avais même organisé une exposition de tous les drains et infrastructures abîmées, sur le terrain de foot de La Tour Koenig. Juste après les inondations, il y avait de nombreux chiens abandonnés sur la plage de Sable Noir. Comme par hasard. Je me suis dit OK, je ne pourrai aller faire de grands projets pour la société si déjà les plus faibles seront mis de côté. Je n’étais pas un grand dog lover. J’étais un “environment lover” plutôt. Mais devant la situation, j’ai dû me mettre au travail.

Le but n’était pas de faire de la politique après. Nous l’avons fait seuls, dans l’ombre, pendant cinq ans. Quand nous avons su comment faire pour venir en aide à ces toutous, nous nous sommes dits, maintenant, on va faire le gouvernement suivre. Malheureusement, le Premier ministre n’a pas eu les informations qu’il fallait. Vous savez, il y a dix mille conseillers, dix mille saints autour de Jésus-Christ. C’est pour cela qu’on dit vaut mieux avoir affaire au Bon Dieu, directement.

Comment les gens réagissent par rapport à votre démarche ?

C’est un très bon “response”. J’aurais pu parier que si j’avais trois de campagne devant moi, c’était une victoire garantie. Là, si jamais il y a une victoire par rapport à la candidature, ce sera par l’intervention d’en haut. Je souhaite que ceux qui me suivent passent le message sur le travail qui est fait derrière. Sans demander quoi que ce soit. Car tous ceux qui viennent disent ce qu’ils comptent faire avec votre argent. Moi j’ai déjà tout fait avec mon argent. Malheureusement, cela ne rapporte pas.

Comment menez-vous votre campagne ?

Ma campagne se fait en ralliant la culture et l’environnement. Notre thème c’est Culture for Nature. Il y a quelques artistes du quartier qui m’accompagnent pour jouer des morceaux sur le thème de la nature. Nous avons un spectacle musical que j’ai monté sur le thème de la nature. Ensuite, nous passons un petit message et demandons de voter pour moi, pour une cause. Malheureusement, nous avons peu de temps. Mon projet initial, avant de recueillir le premier toutou, était Independent City. Cela consistait à rallier les citoyens pour prendre la municipalité de Port-Louis et les autres en indépendants. Ce serait un moyen de cogérer avec le gouvernement et rendre aux villes leur liberté et leurs aspects culturels d’antan. C’est cela, le gros projet.

What next, après les élections ?

Je crois que je peux dire que je suis le premier candidat de l’histoire du pays qui a déjà gagné avant les élections. Le but était de mettre la lumière sur une cause, à travers ma candidature. Ce but a été atteint. Vous êtes là aujourd’hui. La MBC m’a aussi contacté pour un reportage. Autrement, cela aurait été difficile. Je crois que beaucoup de personnes ont compris aujourd’hui. Cela a aussi aidé à ramener les gens à l’essentiel qui est d’aimer pour le sens fondamental de l’amour et non pas pour gagner en retour. Priscilla, Gina et moi même, sommes très contents de ce que nous faisons, même si souvent nous n’avons pas un sou.

Comment cela se passe à La Brasserie ?

Cela se passe bien. Nous avons quatre personnes qui y sont à plein-temps. Il faut trouver les moyens de les payer. Nous sommes aussi en projet de nous y installer. Nous voulons convertir le site comme un endroit dédié à l’art, la culture et la nature. Ce sera un endroit où les gens peuvent venir se ressourcer, être en lien direct avec l’essentiel. Ce sont des endroits comme cela, que j’aurais aimé voir le gouvernement mettre en place à travers l’île sur 20 à 25 arpents. Des parcs interactifs, culture, nature.

Donc, vous estimez avoir déjà gagné ?

Oui, bien avant les élections. Le 3 novembre, nous invitons d’ailleurs les leaders des partis à venir à la grand-messe de l’environnement à Sable Noir. Nous remettrons des manifestes aux candidats et nous leur demanderons de prendre l’engagement que le travail va se faire, dès le 8 novembre. Et que nous n’aurons pas à frapper à des portes encore. Nous avons déjà tous les partenaires nécessaires pour faire de cet événement une réussite. Nous invitons les futurs élus, ki pankor gayn ledan fi te, à venir dire leur engagement, ce qu’ils comptent faire. Nous ne demandons pas d’argent pour construire des IRS et RES. Soit dit en passant, je suis totalement d’accord avec Rezistans ek Alternativ dans son combat. Mais je n’ai pas le choix, il y a des chiens qui meurent chaque jour, je dois avancer.

D’où puisez-vous votre motivation ?

Ma femme m’a appris qu’il faut aimer son prochain avant de s’aimer soi-même. Nous ne sommes pas de grands prêcheurs de paix, mais c’est cela la base de tout. Autrement, nous n’aurions pas fait ce que nous faisons, avec des dettes bien souvent. Pour ce qui est du CSR, c’est un parcours du combattant. Ce n’est pas une affaire d’Ong, mais cela concerne la société. Il y a des gens qui ont perdu la vie à cause des accidents causés par des chiens. C’est un état d’urgence naturelle. Tout comme il faut trouver des solutions après une inondation, là également, il faut trouver une solution urgente, pour rétablir la balance.