Les travailleurs sociaux oeuvrant dans le domaine de la lutte contre la toxicomanie sont sur le qui-vive : « Non, la présence des Nouvelles Drogues de Synthèse (NDS) dans le milieu scolaire, secondaire ou primaire n’est pas un phénomène nouveau ?! Cela fait un bail que nous jouons notre rôle de “whistle blowers” et que nous attirons l’attention sur cette situation. » Cependant, le risque majeur qui se profile à l’horizon concerne « le manque de données scientifiques et d’informations au sujet de ces produits qui pullulent dans les cours de récrés et toilettes des collèges ». Et d’ajouter : « Sans ces éléments de base, et à défaut d’une concertation nationale avec tous les “stakeholders” concernés, nous craignons qu’une hystérie collective n’en résulte ?! » Des médecins du privé, pour leur part, signalent « des cas où des parents sont paniqués, car leurs enfants, sous influence, menacent de tout saccager… »
Déjà, expliquent Danny Philippe de l’Ong LEAD, Cadress Rungen du Groupe A de Cassis et Imran Dhanoo du Centre Idrice Goomany (CIG), « nous sommes constamment sollicités tant par des parents que des recteurs et des responsables d’institutions scolaires, qui sont paniqués et ne savent plus vers qui se tourner puisqu’ils enregistrent régulièrement des cas d’adolescents et d’enfants ayant ingurgité une quelconque substance et qui se comportent bizarrement ». Ces trois travailleurs sociaux ajoutent : « Puisque nous-mêmes, à notre niveau, nous ne savons pas quelles sont les substances qui ont été consommées par ces jeunes, on ne peut pas véritablement les aider ?! Tout ce que l’on peut faire, c’est les orienter vers des centres de santé. » Une fois encore, réitèrent ces travailleurs sociaux, « nous sollicitons des autorités d’abord que des analyses soient faites sur ces produits. Si ces jeunes arrivent à en trouver aussi facilement, cela ne doit pas être difficile pour les autorités de s’en procurer, et ce à des fins d’analyse ?! Ce n’est qu’à partir de là que l’on pourra savoir où on se situe et qu’est-ce qui doit être fait ?! »
De leur côté, les professionnels de la médecine, du moins ceux du privé que Le Mauricien a sollicité, confirment « recevoir souvent des appels, surtout de la part de parents, paniqués face à leurs gosses et qui ne savent quoi faire. » Abondant dans le même sens que les trois travailleurs sociaux cités plus haut, ils suggèrent que « le laboratoire central fasse des analyses toxicologiques sur ces produits afin que nous, médecins, puissions prescrire des médicaments appropriés ». L’un des médecins interrogés raconte : « Pas plus tard que la semaine dernière, un parent m’a appelé, paniqué comme tout. So garson, ki ena 16 an, ti pe donn kout pwin partou dan lakaz ek ti pe menas pou kraz tou ?! » Le médecin poursuit : « J’étais pris au dépourvu, car je ne savais pas ce que l’adolescent avait ingurgité. Pour plus de sécurité, j’ai conseillé aux parents de l’emmener à l’hôpital. Là, on lui a prodigué les premiers soins et on l’a mis sous sérum. Peu de temps après, l’ado a repris ses esprits et était redevenu normal. Mais des séquelles perdurent… Cette semaine-ci, ces parents m’ont appelé de nouveau pour me dire qu’ils avaient surveillé leur gosse et que ce dernier n’avait rien pris d’anormal. Cependant, ils étaient inquiets parce que leur fils paraissait ivre… »
“Poison lera”, Baygon…
Danny Philippe relate pour sa part un récent cas. « Un consommateur, ne disposant pas de “poison lera”, pensa remplacer ce produit par du… Baygon ?! Il vaporisa ainsi les feuilles de thé, séchées, de Baygon, roula sa cigarette et la fuma, pensant qu’il allait “être nissa”? ! » Or le résultat était loin d’avoir l’effet escompté. « Des amis qui se trouvaient avec lui pensaient en effet qu’il planait quand ils l’ont vu tourner de l’oeil et ballotter, continue D. Philippe. Mais en réalité, l’homme s’était empoisonné avec le terrible mélange qu’il s’était envoyé ?! » Le travailleur social explique : « Quand, à un certain moment, l’homme est tombé, inconscient, son entourage s’est rendu compte que quelque chose ne tournait pas rond et il a été conduit à l’hôpital. À temps, car je me demande ce qui aurait pu se passer s’ils l’avaient laissé là ?! » Ce sont les professionnels de la santé qui sont arrivés, suivant les premiers soins prodigués, à rétablir le patient.
Tous ces mélanges divers et au petit bonheur, ainsi que le soutiennent Imran Dhanoo, Cadress Rungen et Danny Philippe, « peuvent se révéler très dangereux et avoir des répercussions nocives sur la santé » de celui qui a consommé le produit « D’où notre appel urgent, une nouvelle fois, au gouvernement pour organiser dans un premier temps un dialogue. Parce tous les “stakeholders” sont carrément largués dans cette affaire. Ce n’est qu’avec la dissémination des informations que nous avons chacun de notre côté, nous, travailleurs sociaux, eux, médecins, scientifiques, par exemple, que nous parviendrons à élaborer une stratégie pour attaquer ce problème grandissant. » Car, rappellent nos interlocuteurs, « tant qu’il s’agit de mélanges amateurs et peu dangereux, ça va encore, mais on sait qu’il y a aussi d’autres substances dangereuses en circulation », avant de poursuivre : « Il suffit d’un mauvais mélange et on se retrouvera avec des pathologies multiples sur les bras et on ne saura comment les soigner?. »
Cadress Rungen ajoute : « A la lumière des analyses qui pourront être réalisées par les autorités, des médecins et le personnel infirmier par exemple pourront nous donner des indications de la manière dont l’on peut, à notre tour, aider les parents en difficulté quand leurs enfants présentent des symptômes. » Danny Philippe rappelle : « A ce stade, il y a tellement de produits en circulation, car chacun s’imagine un peu chimiste. Mais il y a aussi un grand nombre de personnes véreuses qui ont vu là un moyen facile de se faire rapidement du fric ! »
Herbes de Provence
 Le travailleur social évoque des cas où « certaines personnes ont fait usage des épices utilisées pour faire la cuisine, en l’occurrence de l’herbe de Provence, que l’on trouve dans les supermarchés, et ils ont vaporisé on ne sait quel produit dessus, l’ont baptisé et l’ont vendu à des gosses. » Imran Dhanoo résume : « Le fait est qu’avec le nombre croissant de cas qui sont recensés chaque jour, et le fait qu’il y a une surmédiatisation de ce phénomène, une grande panique s’est déjà installée dans la tête de nombreuses personnes, qu’ils soient parents ou responsables d’institutions scolaires. Si l’on n’y fait pas attention, cette psychose se traduira en hystérie collective et, là, la situation deviendra carrément incontrôlable. » Soutenu par les deux autres travailleurs sociaux, le directeur du CIG rappelle : « Sans une volonté politique d’aborder la question, de jouer cartes sur tables, nous ne pouvons rien faire chacun dans son petit coin?. » Un appel est également lancé par les trois travailleurs sociaux à la ministre de l’Éducation. « Nous souhaitons pouvoir nous rendre dans les écoles et collèges afin d’informer tant le personnel enseignant et para-enseignant que les étudiants et élèves sur les dangers que représentent les différents produits vendus sous toutes sortes de noms et qui circulent librement dans leurs couloirs, cours de récrés et toilettes?. » Le but de ces trois hommes : « La dissémination de l’information est prioritaire. Car nous avons affaire à des jeunes et l’on sait que ces derniers sont toujours en quête de sensations nouvelles. Or, si on leur explique ce qui les attend, certains comprendront les risques qu’ils prennent. Et si d’autres veulent s’y aventurer quand même, au moins ils ne pourront pas dire qu’ils n’avaient pas été prévenus? ! »