Le premier Mardi Philo de l’année 2016 sera consacré à La pensée sauvage, de Claude Lévi-Strauss. Les professeurs de philosophie Geneviève Ginvert, Emmanuelle Soubou et Joseph Cardella donnent rendez-vous le mardi 2 février à 18h à la médiathèque de l’Institut Français de Maurice pour découvrir cette oeuvre majeure du père du structuralisme anthropologique. Pendant environ deux heures, au cours desquelles chaque intervenant présente certains aspects du livre exploré, et suite à quoi l’assistance peut poser des questions, les « Mardi Philo » ont été initiés par le Lycée Labourdonnais et l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE).
Lorsqu’elle lui a succédé au Collège de France, Françoise Héritier a notamment résumé l’héritage de Claude Lévi-Strauss en ces termes : « Nous avons découvert avec stupéfaction qu’il y avait des mondes qui n’agissaient pas comme nous. Mais aussi que derrière cette différence apparente, derrière cette rupture radicale avec notre propre réalité, on pouvait mettre en évidence des appareils cognitifs communs. Ainsi, nous prenions à la fois conscience de la différence et de l’universalité. Tel est son principal legs, encore aujourd’hui : nous sommes tous très différents, oui, mais nous pouvons nous entendre, car nos structures mentales fonctionnent de la même manière. »
Après la publication de sa thèse sur “les Structures élémentaires de la parenté” en 1949, qu’il a réalisée à partir des études de terrains effectuées au Brésil de 1935 à 1939, et libéré de ce premier grand ouvrage de recherche, Claude Lévi-Strauss n’aura de cesse de consolider son assise méthodologique et institutionnelle. En 1955, la publication de Tristes tropiques lui apporte un large succès public et critique, en France comme à l’étranger. Le plus accessible et célèbre de ses ouvrages est à la fois un récit autobiographique sur les choix qui l’ont mené à l’ethnologie et les expériences vécues qui ont façonné sa pensée singulière, ainsi qu’une réflexion philosophique et un témoignage dans lequel il parle des rencontres qu’il a faites et des expériences qu’il a vécues parmi les populations amérindiennes du Brésil, et aussi d’ailleurs. Trois ans plus tard, Anthropologie structurale jette les bases de son travail théorique, s’adressant cette fois aux spécialistes.
Publié la première fois en 1962, l’essai La pensée sauvage cherche à décrire les mécanismes de la pensée en tant qu’attribut universel de l’esprit humain. Pour lui, la pensée sauvage est présente en tout homme tant qu’elle n’a pas été domestiquée à des « fins de rendement ». Claude Lévi-Strauss y explique notamment que si l’homme est un être de raison, il n’y a pas qu’une seule forme de raison. Si l’Occident a su distinguer raison analytique, synthétique et dialectiques, il a manqué de saisir la logique totalisante et rigoureuse de ce qui a été nommé à tort « pensée primitive ».
Les sciences de tout peuple
Penseur majeur du XXe siècle, disparu à l’âge de 101 ans en 2009, Claude Lévi-Strauss est parti de la philosophie pour développer une pensée anthropologique nouvelle sous sa forme structurale. Il invite dans ce livre à mettre en parallèle nos propres pratiques langagières avec celles de sociétés considérées arbitrairement comme arriérées et illogiques. Les deux premiers chapitres, intitulés La science du concret et La logique des classifications totémiques, cherchent à convaincre le lecteur de cette universalité de la pensée, et surtout de l’uniformité des capacités intellectuelles et conceptuelles des hommes, quel que soit leur degré de civilisation. Le livre tente aussi de démontrer la relativité d’une supposée supériorité de la science des civilisés sur celle des archaïques.
Ainsi, en expliquant dans le premier chapitre qu’il existe une science autre, mais non moindre, dans les sociétés dites primitives, mais dont la construction est empirique (contrairement à la science moderne, expérimentale, mais aussi largement spéculative et théorique), l’auteur démontre que la science n’est pas l’apanage du moderne, mais qu’elle fait partie de l’histoire des hommes depuis des temps immémoriaux.
À la suite, en présentant des systèmes de classification totémique dont l’existence est incontestablement archaïque, il prouve que le désir de classification du vivant, et plus généralement de tout ce qui constitue l’univers des hommes, ne correspond pas à une capacité des civilisations antiques, ou même modernes. Mais qu’il existe toutefois sans aucun doute chez les peuples de tous continents, des systèmes évolués de classification et de combinaisons. Ce livre s’achève par un chapitre consacré à une discussion sur un livre de Jean-Paul Sartre, dont il conteste le regard sur certains fondements de l’anthropologie.