Le collectif GARMS vient en aide aux Mauriciens en difficulté à l'île soeur

En 2017, nous signalions une situation grave vécue par des Mauriciens établis à La Réunion. Séquestration, viol conjugal et violence physique faisaient partie du quotidien des victimes, dont beaucoup se muraient dans le silence. Deux ans plus tard, la situation ne s’est pas améliorée. Une vingtaine de nouveaux cas ont été découverts par l’association GARMS, qui nous avait signalé ces abus lors de notre passage à l’île sœur, il y a deux ans.

Les cas connus de Sainte Rose, où des victimes mauriciennes ont dénoncé plusieurs types d’abus de la part de leurs conjoints, n’ont jamais pu être réglés, malgré l’intervention des assistantes sociales. Car les victimes ne veulent pas aller de l’avant avec leurs plaintes. “On nous avait signalé des violences physiques, des viols conjugaux et même des cas de séquestration. Nous avons fait notre devoir et contacté les autorités pour trouver une solution pour ces victimes. Or, quand les assistantes sociales leur ont parlé, les victimes n’ont pas voulu dénoncer leurs conjoints, par peur ou par honte, comme cela arrive souvent dans ces cas-là”, confie Daniel Claude du Groupement des Associations Réunion-Maurice Solidarité (GARMS).

Dans d’autres parties de l’île, d’autres cas ont été révélés depuis 2017. Une bonne vingtaine, dont cinq pour cette année, si l’on en croit les membres de GARMS. “Depuis 2017, nous avons découvert plusieurs cas. Les victimes savent désormais à quelle porte frapper, et nous contactent. Nous avons eu des cas de femmes battues et d’autres de séquestration. Nous avons pu en sortir une de cette situation assez récemment et nous travaillons sur un autre cas similaire en ce moment.”

Didier Sooben, de GARMS, déplore cette situation qui perdure, malgré la sensibilisation entreprise dans l’île. “En 2019, le problème de harcèlement de couples demeure entier. Des Mauriciens en sont toujours victimes. De plus en plus, des personnes doivent faire face à cette triste réalité. La plupart des personnes qui subissent ces cas le sont parce qu’elles sont isolées. La seule bonne nouvelle est que désormais, certaines victimes osent dénoncer parce qu’elles savent qu’il y a une porte à laquelle elles peuvent frapper. À l’association, nous les écoutons, les accompagnons, et les orientons vers les endroits où elles peuvent trouver de l’aide.”

“Ils ont pris mon passeport”.

Une femme séquestrée par son mari (lui aussi mauricien) et sa belle-famille a accepté de témoigner, quelques heures après s’être rendue à la police pour dénoncer son cas. Victime de violence conjugale depuis Maurice, elle s’est retrouvée à vivre le même calvaire à La Réunion depuis le début de l’année. “Mon mari a une maîtresse qu’il ne cache pas. Ma belle-famille et lui m’ont séquestrée pour que je ne me sauve pas avec mes deux enfants. En juin, il m’a agressé. Ils ne me laissent jamais sortir seule; ils ont pris mon passeport.”
Prétextant se rendre à l’église, elle a néanmoins pu sortir de la maison, il y a quelques jours. Elle est allée chercher de l’aide auprès de l’association GARMS, dont une amie lui avait parlé. L’association lui a trouvé un foyer temporaire et l’a aidée à entreprendre des démarches pour se sortir de cette situation. Elle est actuellement en attente de papiers de régularisation, car son permis de séjour a expiré.

Elle raconte qu’elle a toujours subi des coups de son mari depuis qu’ils sont ensemble. “Parfois, il se saoulait et me frappait; il le faisait également en étant à jeun. Il m’a déjà cassé les lèvres et fait avoir une bosse sur le front avec des coups. À La Réunion, il m’a étranglée, m’a serré les bras très fort et m’a poussée. Sans l’intervention de sa mère, il m’aurait sûrement frappée.” À Maurice, son mari l’a déjà mise à la porte de la maison après une dispute. “Je me suis retrouvée à la rue à La Réunion également, car ma belle-famille me mettait parfois dehors sans aucune raison.”

Honte et sentiment d’échec.

Comme beaucoup de victimes dans son cas, elle ne souhaite pas revenir à Maurice. Elle craint pour sa sécurité. “Ma belle-famille a téléphoné à ma sœur à Maurice en proférant des menaces. J’ai peur de rentrer à Maurice car ils savent où habite ma mère et que je n’aurais nulle part d’autre où aller. Ma belle-famille prétend que je me suis sauvée avec un autre homme et que j’ai kidnappé les enfants. Ce n’est pas vrai. Il veut que je reste avec lui, même s’il a quelqu’un d’autre. Ma belle-famille m’a aussi dit que je devais accepter la situation telle qu’elle est.”

Selon Marie Mira Pierrette, coordinatrice de l’association Femmes Solid’Air !, cette réticence à regagner le pays d’origine peut se comprendre. “Il y a la honte de ne pas avoir réussi, le sentiment d’échec, le fait de devoir affronter la famille. Pour certaines d’entre elles, ce n’est pas concevable. Beaucoup de victimes préfèrent rester ici et galérer.” Elle soutient que de nombreuses femmes mauriciennes subissent des abus de la part de leurs conjoints à La Réunion. “Les conjoints demandent à leurs femmes de ne pas travailler et profitent de cette situation pour leur faire faire tout ce qu’ils veulent. Dans beaucoup de cas, elles se laissent faire car elles comptent uniquement sur le conjoint pour vivre. Il y a beaucoup de violence physique et de relations sexuelles sans consentement. Il lui prend ses papiers, il coupe tout contact avec la famille de la victime, il isole la personne pour que celle-ci ne puisse pas aller trouver de l’aide.”
Mais il n’y a pas que des Mauriciennes qui sont concernées. Des femmes mahoraises, japonaises, brésiliennes, marocaines, indiennes et malgaches ont transité par l’association pour les mêmes raisons. Tout comme GARMS, Femmes Solid’Air ! accompagne les victimes afin de les aider à s’en sortir.

Femmes esclaves.

Selon Daniel Claude, il s’agit d’un phénomène archaïque qui n’a plus sa place en 2019. “Il y a des gens qui sont des pervers dans le sens où ils continuent à vivre à l’ancienne, sans être d’accord avec l’égalité des sexes. Ils veulent que leurs femmes continuent à les servir tels des esclaves et qu’elles demeurent à leur disposition en tout temps.”
Marie Mira Pierrette abonde dans le même sens. “Souvent, ces hommes font ce genre de choses pour asseoir leur autorité. Nous avons eu beaucoup de cas où la femme n’est là que pour faire le ménage, s’occuper de son conjoint et obéir. Les hommes qui font cela ne reconnaissent pas qu’ils sont fautifs. Selon eux, c’est toujours la femme qui veut partir et les abandonner.”

La plupart des victimes qui se sont manifestées sont des femmes, mais certains hommes sont également concernés. Ridwan (prénom fictif), a vécu une situation délicate alors qu’il vivait à l’île sœur avec sa femme réunionnaise. Ce Mauricien, skipper de formation, s’est retrouvé à la rue du jour au lendemain. “Elle ne voulait pas que je travaille, que je reste à la maison pour m’occuper de mes beaux-parents et de notre enfant, qui a aujourd’hui 4 ans. Je l’ai fait pendant huit mois. Après, je suis allé chercher un emploi. C’est là que tout a basculé. Elle ne l’a pas accepté. Elle m’a mis à la porte et je me suis retrouvé sans endroit où aller. Elle a même porté plainte contre moi pour violence conjugale alors que je n’ai jamais été violent envers elle. Elle m’a aussi empêché de voir mon enfant pendant plusieurs mois, avant que la cour ne statue en ma faveur et lui ordonne de me laisser le voir.” Les membres des associations concernées confient qu’il y a sans doute beaucoup d’hommes qui se retrouvent dans la même, situation, mais qui ne viennent pas dénoncer leur calvaire.