A Brisée-Verdière, au sein de la famille Beeharee, la douleur est vive. Personne ne veut croire à la fatalité qui s’est abattue sur cette famille depuis le 16 mai. Un malheur difficile à accepter. Ramdharry (Rajesh) Beeharee et sa femme, Manisha, ont toujours du mal à se remettre de la disparition de leur premier enfant. Mariés depuis un an, ils attendaient avec impatience l’arrivée de la petite Manasi. Mais 26 jours après sa naissance, elle n’a pas survécu aux nombreuses opérations subies alors qu’elle était hospitalisée. Ses parents crient à la négligence médicale. Pour eux, le malheur de la petite Manasi a démarré lorsqu’elle a été brûlée au deuxième degré à l’hôpital de Flacq. Si, après une enquête préliminaire, le ministère de la Santé a suspendu l’anesthésiste, un Fact Finding Commitee, présidé par la magistrate Raatna Seetohul-Toolsee, a été institué pour faire la lumière sur les circonstances ayant mené ce bébé à être victime de graves brûlures corporelles, entraînant par la suite sa mort. Le nourrisson avait d’abord été transféré à l’hôpital du Nord, où il a été amputé de deux doigts, puis à la Burns Unit de l’hôpital Victoria à Candos, où il a dû subir plusieurs autres opérations.
« Zamé mo finn resi ser mo bébé kont mwa », pleure Rajesh Beeharee. À ses côtés, sa femme Manisha a le regard vide. Il dit être dans le désarroi total : « Mo pa ti croir pou arriv enn zafer parey. Mo pa pe comprend mem ki finn arrivé. Me mo pa lé ki enn lot couple passe dan enn sok parey. Sa mem nu bizin dir bann zafer ki finn passé. » Pour les Beeharee, il n’y a aucun doute : « Il y a eu négligence médicale. » Si au niveau de l’hôpital du Nord et de l’hôpital Victoria, leur petite fille aurait bénéficié de tous les soins nécessaires pour être sauvée, c’est au niveau de l’hôpital de Flacq que le malheur de la petite Manasi a démarré, soutiennent-ils.
La jeune mère de 22 ans raconte que le dimanche 21 avril, elle s’est rendue à l’hôpital aux alentours de 19 h 45 car elle saignait abondamment. Elle a accouché par césarienne d’une fille, qui restera néanmoins à la nursery le temps que sa mère récupère de son opération. Le lendemain, vers 14 h 30, le personnel infirmier lui demande de signer un document l’informant que son bébé doit subir une opération en raison de problèmes aux intestins. Affolée, elle appelle son époux qui lui rend visite presque aussitôt pour s’enquérir de la situation. « Vers 15 h 30, mo ale attan kot la salle loperation, monn attan ziska 18 h 15, me mo bébé pas ti encor sorti. Acoz problème bis, mo finn retourn la maison, mo pa finn continn attan », raconte Rajesh Beeharee.
De retour chez lui, à Brisée-Verdière, vers 20 h 00, il reçoit un coup de téléphone d’un ami qui lui apprend que son bébé est sur le point d’être transféré à l’hôpital du Nord. « Lopital pann fer mwa conné nanien. Zot inn zis dir mo madam bizin couche ek linz pou bébé parski li pe ale le Nord. Me zot pa finn dir li kifer », dit-il. Au matin du 23 avril, Rajesh Beeharee se rend à l’hôpital de Flacq pour s’enquérir. « Kat docter inn appel moi. Zot inn amenn mwa dan enn biro lerla zot inn dir moi, situation grav, mo bébé inn brilé deziem degré kot so la main ek so lipied droite », continue-t-il.
Bouleversé par cette nouvelle, Rajesh Beeharee va à la rencontre du directeur de l’hôpital de Flacq afin d’obtenir des explications sur les brûlures de son bébé et également sur le transfert de ce dernier. « M. Ori (ndlr : le directeur) inn dir mwa se enn cas urgence sa, sa meme inn transfert li. Pou brûlure-la, li dir : Pa enn brûlure sa, enn ti rougeur ki linn gagne. Parfwa mett lappareil, arrivé sa. » Sous le choc, Rajesh Beeharee explique qu’il n’a pas insisté pour d’autres explications, préférant se rendre immédiatement à l’hôpital du Nord pour voir sa fille.
Mais une fois sur place, un autre choc l’attendait. « Couma mo finn arrivé, de-troi docter inn criyé mwa ek zot finn inform mwa ki acoz brûlure lor so lamain droite, pou bizin coup deux ledoigt ». Le père de la petite Manasi continue : « Mo pa ti pe compran nanien dans sa l’heure-la. Mo latet ti fatigué. Trop boucou sok mo ti pe gagné enn derrière lot. » Il signera ainsi le formulaire consentant à une intervention chirurgicale sur sa fille, en vue d’éviter une gangrène. C’est uniquement à travers un hublot qu’il a pu entrevoir sa fille dans un incubateur. « Zot pann laisse moi tir foto. Zot dir pa gagn droit. Mo pena enn souvenir mo zenfan », dit-il.
Le lendemain, les médecins de l’hôpital du Nord lui apprennent que la petite Manasi doit être transférée à la Burns Unit de l’hôpital Victoria, où elle recevra de meilleurs soins pour ses brûlures. Il apprendra également qu’il a été nécessaire, afin d’éviter des infections, d’amputer deux doigts et deux bouts de deux autres doigts de la main de sa petite fille. « Zot inn dir mwa inn fer sa pou sov so la main », dit-il. Ainsi, le samedi 27 avril, la petite Manasi Beeharee, âgée d’une semaine seulement, est transférée à Candos. Le lendemain, sa mère y a été à son tour  admise afin qu’elle puisse fournir le lait pour nourrir son bébé.
Le nourrisson n’aura connu que les couloirs des hôpitaux, ceux de Flacq, du Nord et de Candos, et les salles d’opération. « Sak zour, lopital ti pe appel moi parski ti pe bizin coupe enn lot bout. Mo ti pe monté desann pou al signé », dit son père. Le bébé a également dû être intubé. Le mercredi 30 avril, sur les conseils de son avocat, Rajesh Beeharry, prévenu par les médecins qu’il devait signer un énième formulaire pour une nouvelle intervention chirurgicale sur sa fille, en raison de problèmes rénaux cette fois, inscrira sur le formulaire : « Mo pa enn docter, mo pa conn nanien dan medecine, me mo fer confians lopital. » Les médecins renverront néanmoins cette opération, qui a été faite le lendemain, jeudi.
Entre-temps, suivant la déposition de Rajesh Beeharee, au poste de police de Flacq, contre l’hôpital pour négligence médicale, et à la suite de l’enquête interne initiée par le ministère de la Santé, la famille a rencontré le ministre Lormus Bundhoo. Ce dernier leur a donné l’assurance que des sanctions immédiates seraient prises à la lumière du rapport de l’enquête préliminaire initiée par son ministère. Ce qui a conduit à la suspension, le lundi 6 mai, de l’anesthésiste de l’hôpital de Flacq.
La santé de la petite Manasi devait cependant continuer à se détériorer, diverses complications survenant les unes après les autres, selon ses parents. « Zot inn mett tube respiratoire avec li. Sak zour li ti dan enn létat differan », disent les membres de la famille Beeharee. « Mo ti ena lespwar ki mo zenfan pou guéri. Bann docter lopital Candos inn fer boucou pou sov li », ajoute son père. Une nouvelle opération était prévue pour mardi car l’état de santé de la petite était stable. Rajesh Beeharee devait se rendre à l’hôpital pour signer le formulaire de consentement. Mais un énième appel de l’hôpital lui apprendra que l’opération avait été annulée.
Rajesh Beeharee explique que « jeudi (le 16 mai, ndlr), vers 9 h, mo pe ale lopital pou zoine docter ». « Mo ti pe ale guette mo bébé. Kat docter inn zoine mwa. Zot inn amenn moi dan enn biro. Mo finn gagn enn sok. » C’est là qu’on lui apprendra en effet que la petite Manasi était déjà décédée. Elle n’a pas survécu aux nombreuses interventions chirurgicales qu’elle avait subies depuis son admission à la Burns Unit le 27 avril, dont, entre autres, une chirurgie réparatrice visant à sauver son bras droit qui montrait des signes de non-vitalité. Vers 7 h ce matin-là, la petite a présenté des signes de « collapse » avant de rendre l’âme aux alentours de 8 h. Pour le personnel hospitalier, sa mort aurait été provoquée par un stress physiologique dû aux différentes interventions subies depuis sa naissance. Ce qui aurait dégradé tous les systèmes de son corps, déjà victime, à peine né, de graves brûlures corporelles. La petite Manasi a été enterrée jeudi dernier au cimetière de Beau-Bois, à Lallmatie.
Très affligés par ce malheur, ses parents disent regretter de ne pas avoir eu l’occasion de serrer leur bébé dans leurs bras. « Mo pann resi pran li, li finn kit nou », dit son père, les larmes aux yeux. Pour les membres de la famille Beeharee, au-delà du chagrin, les interrogations sont nombreuses. À commencer par le fait de savoir « comment le bébé a été brûlé au deuxième degré ». « Pourquoi le transfert à l’hôpital du Nord, sans que les parents ne soient mis au courant le jour même ? Pourquoi l’avoir transférée d’abord à l’hôpital du Nord, au lieu de l’envoyer directement à l’hôpital Candos ? »
Pour les Beeharee, c’est la façon de procéder de l’hôpital qui dérange. Depuis la naissance de sa fille, Rajesh Beeharee, qui est maçon, n’a pu se rendre au travail. « Tous les zours, monté desann lopital. Tou coute zot téléphoné pou signe form. Me kan mo bébé mort, fodé par mo même mo ale lopital pou ki mo apprann ki mo bébé inn mort depi 8 h », dit-il, indiquant également que sur l’acte de décès, l’heure inscrite est 9 h 15. Les Beeharee estiment qu’il y a beaucoup de choses trop confuses pour accepter la mort de la petite Manasi. « Boucou kestion ena. Lenket pa pou rann mwa mo zenfan, mé mo pa lé ki sa arriv enn lot couple », dit Manisha.
Pour l’heure, ils envisagent de poursuivre le ministère de la Santé pour négligence médicale. « Enn dimoun negligent fodé pa fer sa bann travay dans la salle loperation-la si li pa kapav pran so responsabilité », dit pour sa part Mala, la grand-mère de Manasi Beeharee. Et de réclamer que les conclusions du Fact Finding Commitee institué soient au plus vite rendues publiques.