On ne cesse de dire et de répéter que Navin Ramgoolam est un fin stratège, qu’il est maître du jeu politique que tout le monde (ou presque) finit par y croire. Ne serait-il pas plus sage de nuancer ces propos ? N’est-il pas vrai qu’en politique tout est une question de rapport de forces ? Combien de fois dans le passé le Lion n’a-t-il pas rugi sans que le vieux renard qu’est SAJ se laisse intimider ? Il y a deux semaines déjà, j’évoquais cet aspect-là de la politique mauricienne sur Facebook. C’était comme si je m’adressais aux murs. Personne ne trouvait quoi que ce soit à dire. Aucune réaction. Mais une quinzaine de jours après, voilà que quelqu’un déclare avec enthousiasme : « Et si c’était Bérenger le maître du jeu ! »
On dit parfois que Navin Ramgoolam peut être rancunier, que Paul Bérenger a « mauvais caractère » et que SAJ est capable d’asséner quelques claques verbales sans crier gare ! Mais les similitudes entre nos trois principaux leaders politiques ne s’arrêtent pas là.
Le mois de mars a été riche en tractations et en rebondissements politiques. Immédiatement après que le Comité central du MMM a ratifié à une majorité de 33 contre 10, le 3 mars dernier, le principe d’une nouvelle alliance avec le MSM sur la base de l’accord de MedPoint 2000, le Premier ministre n’avait pas du tout l’air heureux. C’est en tout cas l’impression qui se dégageait des photos de lui où, les bras croisés, le visage renfrogné, il semblait en colère, inquiet même… Sa première réaction a été, comme on le sait, de mettre SAJ au pied du mur en lui enjoignant dans un premier temps de révéler s’il était pour quelque chose dans les négociations ayant débouché sur cet accord de principe entre le MMM et le MSM, accord qualifié de « Remake 2000 » par Paul Bérenger mais que Navin Ramgoolam préfère appeler « MedPoint II ». Cette première sortie du PM ne donne rien. Silence radio de SAJ.D’intenses pressions sont alors exercées sur Sir Anerood – on relève, par exemple, le refus des maires de se rendre au Réduit de même que l’attitude de l’Attorney General envers Sir Anerood à la conférence internationale sur les médias à Balaclava. Entretemps, Bérenger demande aux militants du MMM de lui faire confiance arguant qu’il sait ce qu’il fait.
Deux semaines après, Navin Ramgoolam se montre beaucoup plus détendu. A sa conférence de presse tenue le samedi 17 mars, il dit ne pas craindre une alliance MMM-MSM. Il lance même des défis à Paul Bérenger et à SAJ. « Mo pou call zot bluff ! Li bon ki zot fer lalians », devait-il déclarer en substance. A n’en point douter, c’était une très bonne prestation du PM. Et il n’a eu de cesse d’inviter SAJ à choisir entre la présidence et la politique par respect pour nos institutions. Dans la foulée, on oublie le rôle qu’a pu jouer SAJ dans les négociations entre le Parti travailliste et le MSM avant les élections de mai 2010 !
Si Navin Ramgoolam avait pu conclure une alliance avec le MMM en 2010, il l’aurait fait et il aurait fait taire les quelques voix dissidentes au sein du Labour. Mais comme un accord n’était pas possible, il a joué très vite la carte MSM (son Plan B). Mais déjà, l’ombre de SAJ planait sur cet arrangement du PTr avec le MSM. Et tout le monde s’en est offusqué après en prenant note des énormes concessions faites par le leader rouge au MSM, mené non pas par SAJ, mais par le novice Pravind.
Le 21 mars à Balaclava, Sir Anerood choisit la plateforme de la conférence internationale sur les médias pour passer à l’offensive. Fustigeant le rôle de la MBC comme « outil de propagande », il déclare aux journalistes qui lui demandaient s’il allait être présent au meeting du 1er mai du MMM et du MSM que « si je suis en dehors, si je suis libre, et si on m’invite, j’accepterai avec plaisir ! » Et les rumeurs commencent à circuler au sujet de sa démission imminente (aujourd’hui) de la présidence.
Cette semaine, on a pu s’en rendre compte, l’attitude de Navin Ramgoolam envers SAJ s’est assouplie, le PM se contentant de dire que la démission de SAJ serait une « bonne chose pour la démocratie ».
SAJ démontre qu’il peut prendre son adversaire à contre-pied après la décision prise par le PM de proroger les travaux de l’Assemblée nationale. Navin Ramgoolam peut toujours exploiter les circonstances et l’impopularité d’une alliance MMM-MSM dans le sillage du « scandale du siècle », devenu pour les rouges le « blanchiment du siècle ». Mais il sait qu’une alliance électorale MMM-MSM pourrait lui donner du fil à retordre même si nous ne sommes pas en 1991 où une telle alliance pouvait encore remporter les élections générales par 57-3.
La politique-spectacle commence. « Comme au poker : ceux qui blufferont le mieux, le plus longtemps possible, gagneront. » (Martin du Gard).