Redresser l’économie, assainir les finances publiques, poursuivre notre course vers la croissance, que l’on souhaite forte et durable. Voilà en quelques mots ce qui résume les vœux émis par nos principaux acteurs politiques et économiques en ces lendemains d’élections. D’ailleurs, sont-ils réellement typiques à notre petite île Maurice ? Non, bien entendu. Car le monde poursuit son petit bonhomme de chemin dans la même voie, celle d’un raffermissement de nos valeurs capitalistes, celles-là mêmes qui nous confèrent à tous un certain confort de vie, quand bien même le gâteau national ne serait pas toujours équitablement partagé (loin s’en faut).
À Maurice cependant, la hantise de ceux tenant les manettes est de nature plus ciblée, à commencer par notre taux de croissance, que l’on s’attriste à voir stagner et que l’on aimerait voir à nouveau dépasser les 4%. Une crainte que les promesses de hausse de la pension de vieillesse du nouveau gouvernement n’auront fait qu’accentuer, ne sachant évidemment pas encore de quel miraculeux chapeau sortira l’argent nécessaire à ce décaissement électoraliste. Une peur justifiée, il est vrai, du moins si l’on s’en tient à la seule logique des chiffres. Or, il apparaît de plus en plus évident que les chiffres, justement, nous font oublier l’essentiel, à savoir la menace qui nous pend chaque jour un peu plus au nez de mettre en péril l’humanité entière. Car s’il est une évidence admise par un nombre croissant d’experts, économistes compris, c’est que la croissance, par ses effets collatéraux (exploitation de pétrole, déforestation, etc.), fait bien plus que de simplement contribuer à notre perte : elle en est la cause directe.
L’autre frayeur de nos économistes, mais aussi de nos politiques, est la baisse de la population locale, car ce faisant, disait récemment un observateur de notre secteur privé, « il y aura moins de personnes qui entreront sur le marché de l’emploi, et la dynamique économique peut s’en trouver affectée ». Encore une fois, il ne s’agit que d’un calcul purement mercantile consistant à favoriser une situation permettant d’ajouter un plus grand nombre de “0” à nos transactions. En aucun cas, en effet, cette formule n’a réellement de sens dans une conjoncture où, en l’espace de 50 ans seulement, la population mondiale aura plus que doublé.
Sur ce point encore, les experts nous mettent une nouvelle fois en garde. Ainsi, récemment, pas moins de 11 000 scientifiques, issus de 153 pays, ont signé une déclaration commune dans laquelle ils appellent à la décroissance démographique, sous peine, si rien n’est fait pour inverser la tendance, de voir l’humanité « souffrir comme jamais ». En résumé, et n’en déplaise à ceux tenant les rênes des Finances, ils appellent à faire moins d’enfants. La raison invoquée est une nouvelle fois le changement climatique, que les scientifiques estiment se développer plus rapidement que prévu. Or, et c’est d’une logique implacable, plus nous sommes sur Terre, et plus nous consommons et polluons, accélérant de facto le processus du réchauffement. Celui qui viendrait clamer le contraire serait dès lors ou un imbécile, ou d’une incroyable mauvaise foi.
Pour ces 11 000 scientifiques, la chose, en tout cas, est bel et bien entendue. En poursuivant sur la route de la croissance – économique et, par ricochet, démographique –, nous menaçons « non seulement les écosystèmes naturels, mais aussi le sort de l’humanité ». À travers plusieurs graphiques, ils mettent ainsi en évidence une image peu reluisante de la santé de notre planète, notamment concernant la consommation de viande, les émissions de gaz à effet de serre, la fonte des glaces, le niveau de la mer et les conditions météorologiques extrêmes.
Le constat est donc sans appel : la croissance démographique n’est un facteur favorable que pour notre seul appareil économique, et certainement pas pour la survie de notre espèce (et des autres). La logique voudrait ainsi que nous freinions au contraire cette démographie galopante jusqu’à la stabiliser à un niveau « acceptable », seule garantie de l’intégrité sociale. Le lien entre la crise climatique et la surconsommation étant clairement établi, nous savons tous ce qu’il nous reste à faire. Mais en aurons-nous seulement l’envie ?

Michel Jourdan