À 68 ans, Hélène élève seule ses trois petits enfants âgés de 14 à 9 ans, dans une maison noircie par les flammes d’un incendie. Les portes et les fenêtres n’ont plus de vitres. De ces ouvertures l’on peut voir les conditions inhumaines dans lesquelles vit la famille sans électricité, sans eau, souvent sans nourriture et dans l’insécurité. Tous les matins et par tous les temps, avant 6 heures, Hélène se rend aux toilettes municipales, non loin de sa maison, où elle prend un bain. Les enfants également. Puis la grand-mère remplit des galons et des bouteilles d’eau qu’elle ramène chez elle à plusieurs reprises. Hélène n’habite pas une poche de pauvreté, mais un quartier résidentiel dans le centre ville de Vacoas. Le soir, elle dort sur un matelas à même le sol, dans cette maison imprégnée d’une odeur nauséabonde, marquée par la misère et qu’elle loue à Rs 1 000. Hélène, qui ne reste jamais les bras croisés quand la nourriture vient à manquer, voudrait travailler et vivre dans des conditions décentes. Mais pour cela, elle a besoin d’aide…
Ce mardi 1er octobre, c’est la journée internationale des personnes âgées. Hélène est concernée. Elle a eu 68 ans jeudi dernier. Mais elle n’est pas au courant de cela. Elle a d’autres priorités. Et puis, mardi, c’est loin… C’est le quotidien qui intéresse Hélène. Depuis près de quatre ans, dit-elle : « Tous les jours se ressemblent. Noël ou aujourd’hui, c’est pareil. » Ce matin, elle aura de quoi remplir les tasses de ses trois petits-enfants, des garçons abandonnés par leurs parents à leur réveil. Et pour cet après-midi, elle n’aura pas à se soucier du repas. Tous les dimanches, à 18h, elle se rend à un centre, non loin de sa maison. « Donn manze laba. » Les garçons n’y vont pas. « Zot pa le ale. Zot gayn onte », confie Hélène. Pour eux, elle prépare un repas avec les restes de la veille ou avec le peu qu’elle a en réserve.
En attendant demain, Hélène se pose la même question, quand elle a épuisé le dernier sou de son maigre budget : « Comment faire ? » Comment faire pour trouver de quoi nourrir ses petits-enfants, les habiller ? Comment faire pour éclairer cette maison qui n’est pas la sienne et qui n’est pas digne d’être appelée ainsi ? Comment faire pour survivre ? À son âge, elle n’aurait pas dû avoir ce genre d’inquiétudes ! Pourtant, Hélène ne peut faire autrement. Elle est le seul repère, l’unique soutien de ses trois petits-enfants. Auprès d’eux, elle ne campe pas uniquement le rôle de grand-mère, mais aussi celui de mère et de père.
Une odeur nauséabonde !
Inhumaines, telles sont les conditions dans lesquelles vivent la vieille dame et ses petits-enfants depuis quelques années. Pourtant, la maison d’Hélène est située au coeur même de la ville. On est bien loin d’une réalité plus courante dans des poches de pauvreté, et même que, aussi précaires qu’ils soient, de nombreux logements qui s’y trouvent sont plus habitables que la maison de la grand-mère. Coincée entre des bâtiments commerciaux et des maisons de la classe moyenne, voire aisée, celle d’Hélène trône dans une cour négligée. Les fenêtres et la porte de la cuisine, qui sert d’entrée principale, sont dépourvues de vitres. Hélène a accroché de vieux tissus au-dessus de ces ouvertures béantes qui constituent un véritable danger pour elle et sa famille.
À peine le seuil de la cuisine franchi, une mauvaise odeur dégageant des lieux révèle l’absence d’entretien et d’hygiène. Même l’air qui traverse les ouvertures n’arrive pas à chasser l’odeur nauséabonde, acide et piquante qui imprègne l’intérieur. Depuis qu’un incendie à éclaté un soir, il y a deux ans, le feu a noirci les murs, brûlé le mobilier, les vêtements et laissé des traces. Et faute d’électricité, la maison est plongée dans l’obscurité, même lorsqu’il fait jour. Hélène n’est pas connectée à l’eau courante. Les toilettes et la salle de bains, non loin de la cuisine, sont dans un piteux état. Impossible de respirer ! Hélène n’a pas la force et les moyens de nettoyer cette maison. Elle veut partir. Mais, faute d’argent, la grand-mère est contrainte de vivre là…
Il y a cinq ans, la vie d’Hélène bascule. « Mon mari décède et le propriétaire de la maison que nous louions m’a demandé de partir. » À l’époqu, sa fille, le mari de celle-ci et leurs trois fils, âgés aujourd’hui de 9 à 14 ans, vivaient tous avec elle. Le couple, toxicomane et alcoolique, lui fait vivre des périodes cauchemardesques, jusqu’au moment où l’homme est incarcéré. « Ma fille est partie… », raconte encore Hélène, qui se retrouve sans toit avec trois mineurs à sa charge. Mère de deux fils également, Hélène n’aurait pas trouvé de soutien auprès d’eux.
« Enn zour letan mo pe rod lakaz, enn kikenn dir mwa ki li konn enn dimoun ki pe lwe. » Dans l’urgence, Hélène accepte de partager la maison de son nouveau propriétaire, un quinquagénaire. La chambre de celui-ci ne dispose pas de porte. Contre une mensualité de Rs 2 000, il lui cède deux chambres, un salon, la cuisine et les sanitaires. « Au début, la maison était connectée à l’eau et l’électricité. » Quelque temps après, dit-elle, elle découvre que l’homme, malade, est aussi toxicomane. « Il utilisait l’argent que je lui remettais pour l’eau et l’électricité. Comme il ne payait plus les factures, la maison a été déconnectée ! »
Un pain et une bouteille d’eau pour aller à l’école
L’homme aurait, selon la grand-mère, arraché les fils de l’installation électrique pour les vendre. « Il fait ce genre de chose quand il est en manque de drogue et qu’il est en proie à des crises. Il devient très violent. Li kraz partou. » D’ailleurs, c’est pendant ses crises qu’il a brisé toutes les vitres de la maison. « Lerla, kan sa arive, mem aswar mo bizin pran zanfan kit lakaz ale », confie Hélène. « Mais je dois reconnaître qu’il n’a jamais été violent envers moi ou les enfants », ajoute-t-elle, comme pour nous rassurer.
Un soir, alors que son propriétaire était hospitalisé et que tous dormaient, une bougie a provoqué l’incendie qui est en partie à l’origine de l’état actuel de la maison. Malgré cela, Hélène n’est pas partie vivre ailleurs. Pour aller où, d’ailleurs ? Sa pension, l’aide sociale des enfants et la sienne, soit environ Rs 6 000, qu’elle perçoit à différentes intervalles, ne suffisent pas pour offrir un toit décent et une meilleure vie à ses petits-enfants. Depuis l’incendie, son propriétaire a revu le prix du loyer, celui-ci est passé à Rs 1 000. L’argent qui reste sert à acheter des provisions et le charbon quand le gaz est fini et assurer d’autres dépenses.
La plupart du temps, l’argent fait défaut. Alors, les enfants vont à l’école avec un pain et une bouteille d’eau chacun. Hélène ne peut remplacer les chaussures, les uniformes et les vêtements usés. Pour leur trouver du pain, elle explique que deux fois par semaine, elle se rend très tôt à l’église Notre Dame de la Visitation où on lui en offre. « Ou kone, mo pena swa, parfwa mo sof lapo poul pou mo gayn lagres la pou mo kwi ar grensek », confie Hélène.
« Mo ale byen boner pou dimoun pa trouv mwa »
Pour s’approvisionner en eau, la grand-mère se réveille tous les jours à 5h30. Elle se rend à la municipalité où elle fait d’abord sa toilette, prend un bain avant de remplir la douzaine de galons et dizaine de litres d’eau. Pour y arriver, elle fait le va et vient entre sa maison et l’enceinte de la municipalité. « Lapli tom gro koumsa, siklonn deor, nimport kouma letan ete mo bizin al ranpli delo. Mo ale byen boner pou dimoun pa trouv mwa », raconte Hélène. C’est aussi dans les toilettes municipales que les garçons se lavent chaque matin avant de se rendre à l’école. L’ironie, dit Hélène, c’est qu’en temps de pluie ce n’est pas l’eau qui manque chez elle. « Lakaz koule partou. »
Hélène est de celles qui n’attendent pas que l’aide tombe du ciel. Malgré son âge, elle s’est mise à la recherche d’un travail. Jusqu’ici ses efforts sont restés vains. Si elle pouvait joindre les deux bouts, elle n’aurait pas frappé aux portes pour permettre à son petit-fils de faire sa première communion dans la dignité. « Jusqu’à la dernière minute je n’avais pu trouver de l’aide pour acheter des brioches. La personne qui me les a promises m’en a donné dix, la veille au soir. Je n’ai pu les faire bénir », regrette la grand-mère.