Dans une lettre ouverte intitulée « Je ne suis pas Charlie » publiée sur le site du Diocèse catholique, Georges Cheung, prêtre jésuite, responsable de la rédaction centrale de Radio Vatican de 2007 à 2012 et ancien rédacteur en chef de La Vie Catholique, signifie clairement sa désapprobation des satires ayant conduit aux événements sanglants de l’affaire Charlie Hebdo. Il fonde son opinion sur le Droit français pour clamer haut et fort que la liberté d’expression absolue, dans l’Hexagone, n’existe pas. Dans un entretien accordé au Mauricien, il renvoie dos à dos terroristes de l’islam radical et Charlie Hebdo tout en approfondissant sa réflexion sur cette valeur, entre autres républicaine, qu’est la liberté.
Vous remettez en cause la notion de liberté d’expression absolue telle qu’elle semble être conçue en France et posez la question suivante : « Peut-on rire de tout en toute impunité ? »…
Je suis allé chercher sur Internet et suis tombé sur un site du ministère de l’Éducation français (http://eduscol.education.fr/internet-responsable/ressources/legamedia/li…), et j’ai trouvé ceci : « La liberté d’expression est consacrée dans la plupart des environnements juridiques. En France, elle est consacrée par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. En revanche, la liberté d’expression n’est pas un absolu et elle se trouve affectée de nombreuses limites (…).  Parmi celles-ci, et je cite : « (…) l’incitation à la haine raciale, ethnique ou religieuse (…) » On dirait qu’ils n’ont pas lu la loi ! C’est clair qu’on ne peut pas avoir de liberté absolue, on a la liberté absolue que quand on est seul, qu’on est un mythe quelque part. Du fait que je suis un individu, j’appartiens à des groupes, comme la famille, la société, la nation, je suis forcément en relation avec les autres, et donc ma liberté est en relation avec celle des autres. Je ne peux pas faire comme si je suis un centre en moi-même. Lorsque j’étais responsable de la rédaction centrale de Radio Vatican, qui reçoit et distribue en Intranet les nouvelles du monde à ses autres rédactions linguistiques, une de ses fonctions principales était de modérer les informations délicates, de veiller à ne pas publier dans leur totalité certaines nouvelles très sensibles si cela pouvait faire un mal inimaginable à des gens dans une partie du monde qui vivent déjà une situation de violence, comme c’est le cas par exemple au Pakistan ou au Niger. Si le fait de la publier risque de causer l’incendie d’un village, on ne publie pas. Comment pouvez-vous dormir tranquille lorsque ces personnes sont en train de payer de leur vie presque quotidiennement ? Pour en revenir à Charlie Hebdo, le fait de donner un prétexte à la violence contenue qui cherche à s’exprimer fait que l’on est pris dans cette violence. Donc votre liberté vous la discernez, vous la modérez. Par exemple, on ne peut pas rire de la Shoah, c’est compris dans le négationnisme, c’est inscrit dans la loi ; tout comme on ne peut pas rire d’un handicapé, de la maladie d’une personne… Or la manière de ces caricaturistes de représenter Mahomet, qui est pour les musulmans une figure sacrée, était très déplacée. Les assassins n’avaient pas le droit de tuer, il n’y a pas à discuter là-dessus. Mais il faut comprendre que quelqu’un puisse craquer surtout lorsqu’on lui donne un prétexte. On peut comprendre que, lorsque la loi n’est pas appliquée correctement, qu’il y ait à la longue un phénomène d’usure sur le moral et que se déclenche un mécanisme qui pousse à l’action, surtout lorsqu’on a eu le cerveau lavé comme dans le cas des assassins en question. Par ailleurs, il est naïf de dire « on est dans un État de droit, cela ne devrait pas arriver ». Mais c’est justement pour cela qu’on a des lois, une loi qu’on n’enfreint pas n’a pas sa raison d’être. Il y a un trio d’équilibre entre la liberté, la loi et la force (l’État) ; les trois sont nécessaires, et donc la liberté ne peut pas être absolue. La loi sans une force pour la mettre en oeuvre, c’est l’anarchie et la force seule sans la loi, c’est la dictature. C’est ce jeu entre les trois qui constitue le cadre d’une république démocratique. Penser que l’on doit avoir une liberté absolue, c’est regarder son nombril.