Les visiteurs du récent salon du livre ont pu voir, tout près de l’entrée, les photographies en noir et blanc de Rijasolo, à côté de celles très différentes du Réunionnais François-Louis Athenas, avec lequel il partageait le même espace d’exposition. Les nocturnes malgaches rassemblées dans l’ouvrage paru chez No Comment méritent le détour au moins pour la sensibilité dont elles témoignent, à l’égard de la vie de nos voisins de la Grande Île. Maintenant que les publications de No Comment sont distribuées dans les librairies mauriciennes, il est possible de feuilleter si ce n’est acquérir cet ouvrage qui rend la vie nocturne dans les villes malgaches tangible, dans leur vérité, avec leurs drames et leurs joies.
Rijasolo fait partie de ces Malgaches nés en France qui ont souhaité un jour redécouvrir le pays des origines. Jusqu’à l’âge de douze ans, Madagascar représentait pour lui le lieu des “grandes vacances” qu’il passait en famille. Adolescent, il dessinait beaucoup en rêvant de publier des bandes dessinées, puis il est venu petit à petit à la photographie. « Je faisais de la photo en argentique, je voulais créer de mes mains, et je les développais moi-même dans un petit labo en noir et blanc. » Malgré des études de droit, quelques activités professionnelles dont un bref passage dans la marine, l’intérêt pour la photographie va grandissant, et il décide, au tournant du nouveau siècle, de tout laisser tomber pour s’y consacrer totalement.
Il choisit une formation en photojournalisme pour capter des éléments du réel plutôt que composer des images en studio… Il rencontre dans cet institut de formation trois autres photographes avec lesquels il créera Riva-Press, une agence de presse-photo entièrement numérisée. « Riva-Press n’est ni l’AFP ni une banque d’images. Nous avons entièrement misé sur le numérique et travaillons sans bureau. Nous sélectionnons nos propres images entre nous, en fait nous recherchons des regards d’auteur et proposons essentiellement du grand reportage, de la photographie documentaire assez aboutie. »
Rijasolo choisit le pays qui est en lui, Madagascar, pour travailler, témoigner et créer. De fil en aiguille, il décidera de s’y installer en vivant entre Antsirabé et Tananarive. Cette immersion sur une terre dont on se sent issu mais que l’on a somme toute peu fréquentée est complexe, amenant irrémédiablement le sentiment d’être à la fois partie prenante et étranger…
« En revenant au pays, nous explique-t-il, j’avais cette obsession de pouvoir me retrouver avec mes compatriotes malgaches sur le plan intellectuel, même sur la mentalité, la façon de vivre ou de penser. Aujourd’hui, je sais que ce sera impossible parce qu’entre mon éducation européenne et les schémas de pensée malgaches il y a tout un monde… J’ai cette double culture française et malgache, je parle le malgache, je me sens aussi bien à discuter avec des expatriés qu’avec des Malgaches dans un de ces bars pourri d’Antananarivo… C’est une chance, mais je ressens toujours un peu en moi l’idée que je ne serai jamais vraiment Malgache à part entière. »
Ce que la nuit révèle
Miverina, le premier projet photographique que Rijasolo a mené, était motivé par cette idée de se retrouver en son propre pays, un travail qu’il continue de faire d’une autre manière aujourd’hui. Pour l’ouvrage Madagascar, nocturnes, le choix de se concentrer sur la vie nocturne dans les villes malgaches vient de l’éditeur Alexis Villain (No Comment) qui a repéré la récurrence de ce thème dans les nombreuses images accumulées par le photo-reporter en neuf années d’immersion totale dans le pays. Que fait la jeunesse malgache le soir dans ce pays déboussolé par la succession des crises politiques et l’approfondissement de la pauvreté ? Que se passe-t-il dans les hotely, ces petits bars de quartier, dans les rues peu éclairées, au détour des impasses, dans les petits bars à musique et les restaurants de quartier ? A quoi tous ces gens pensent la nuit, quand les rêves sont permis ?
Rijasolo aime ce que le versant de la nuit révèle des humains : « Je suis moi-même un animal de nuit. J’aime me retrouver dans des situations incongrues, toujours avec un appareil photo évidemment. On retrouve quelque chose de Dr Jekyll et M. Hyde dans la nuit… Le gars que vous avez vu au bureau ou au marché dans la journée devient une autre personne la nuit. On ne sait jamais vraiment à quoi s’attendre… » La surprise arrive aussi parfois avec l’image obtenue. Rijasolo s’est amusé des difficultés techniques imposées par l’obscurité, jouant avec les flous et cette part de mystère qui se fond dans la pénombre.
Ce livre rend l’intimité des villes malgaches perceptible. Nous ne savons rien des vies de toutes ces personnes qui peuplent l’ouvrage, mais dans ces déambulations, de page en page, il est possible de ressentir un état d’esprit, l’atmosphère d’une fête un soir, celle des moments de détente comme de ceux de perdition. L’alcool et la fatigue assomment les corps, et les met parfois à terre. On voit des jeunes femmes ivres, d’autres qui dansent. Un couple de profil sur le point de s’embrasser soulève une question : est-ce de l’amour ou une relation monayée ? La prostitution et le sexe sont présents mais Rijasolo et son éditeur ont l’intelligence d’éviter les clichés ambigus du tapinage.
Les tragédies du quotidien
Au pays du “henamaso”, la peur du regard de l’autre et du qu’en dira-t-on, ces images lui ont été reprochées. « On me dit parfois que je fais de l’afro-pessimisme, mais en tant que photographe, mon devoir n’est-il pas de montrer ce qui se passe vraiment dans le pays ? Il me semble fondamental de mettre en évidence la dramaturgie dans la vie de ces personnes qui vivent au jour le jour, de montrer tous ces petits drames du quotidien dont on ne parle pas beaucoup sinon. » Bien que le thème de la nuit soit propice au voyeurisme, ce livre ne le cultive pas. Il témoigne d’une multitude de situations, que le noctambule peut rencontrer, dans les villes le plus souvent. Sur un trottoir bondé par la clientèle d’un bar, le visage et les mains parcheminées d’une vieille dame surgit de l’obscurité. Elle tente de trouver son chemin entre les passants. Ailleurs, les silhouettes électrisées, volontairement floues, des gens qui font la fête, des passants de toutes sortes, plus ou moins distinct. Certains travaillent aussi, comme le veilleur de nuit enveloppé dans ses couvertures.
Ici, dans une soirée, un jeune homme à lunettes, la main sur le coeur, semble nous dire quelque chose. Là, une femme au port altier traverse avec grâce une salle de restaurant telle « une apparition de danseuse au milieu du chaos de la nuit », écrit l’auteur qui accompagne la plupart de ses images de quelques commentaires. Aussi en rappelle-t-il parfois le contexte, comme la rencontre avec cette vieille dame toute emmitouflée, au regard insistant. Elle fait partie des nombreux sans logis que les services de la ville d’Antananarivo viennent chercher la nuit sur les trottoirs pour les entasser dans des fourgons et les emmener quelque part… Plus loin, une petite fille vend des objets, elle connait ses stocks et sait rendre la monnaie. Le coeur se serre.
Ce livre ouvre aussi parfois la porte d’une maison, montrant des moments de vie familiale. Les enfants n’y dorment pas toujours… Un petit garçon semble fureter quelque chose, une bêtise à faire peut-être pendant que les parents regardent la télé. Une petite descend de sa chambre, en colère à cause des adultes qui font tant de bruit. Elle a école demain…