Bamba Sourang n’a pas oublié Maurice et parfois, l’idée qu’il soit à la fois du Sénégal qui l’a vu naître, de France qui le voit vivre et de Maurice qui le reçoit depuis une douzaine d’années, affleure dans ses propos. Quatre ans après ses scènes mauriciennes accrochées aux grilles du Jardin de La Compagnie, il revient avec cette fois un travail photographique toujours, situé aux confins de l’art abstrait. Cueillies ça et là dans les recoins oubliés de nos vies, ces petits morceaux colorés deviennent les supports de nos pensées, rêveries et regrets. Quinze images chatoyantes à découvrir à la galerie de l’Institut de Maurice jusqu’au 26 juin, puis cinq d’entre elles ensuite à la galerie Afrasia/IBL du 1er au 15 juillet.
Le photographe franco-sénégalais Bamba Sourang a trouvé des pépites émotionnelles dans ces petites choses du quotidien qu’on ne voit plus… des morceaux de murs peints et repeints, délavés par la pluie et maquillés par la pollution, les projections d’un surplus de peinture que l’artiste de plein air jette à côté de son chevalet, un peu de mousse ou de vert-de-gris à côté d’une couleur exubérante… Ainsi une forme faite du hasard prend fière allure sous l’oeil du photographe. Certaines de ces choses qu’il a trouvées en se baladant à Maurice, en France où il vit, dans le pays qui l’a construit jusqu’à l’adolescence le Sénégal ou ailleurs car il voyage beaucoup, deviennent des compositions abstraites impressionnantes d’équilibre.
Énergie par exemple est un détail, un extrait trouvé quelque part à Maurice, sur une quelconque surface plane. Mais ainsi photographié, ce morceau de mur, ces couleurs sans apparat oubliées sur les bas-côtés de la vie, deviennent un tableau abstrait qui défie les lois de l’apesanteur. Ici les dégoulinures s’élèvent vers l’infini et les nuages rasent le sol, comme si des êtres immatériels prenaient possession de l’éther. Bamba Sourang cherche l’authenticité d’une émotion, il chemine avec ces choses sans utilité, sans signification sociale, mais qui « peuvent avoir une fonction artistique ».
Aveugles que nous sommes, vêtus de nos oeillères routinières, nous pourrions croire que cet artiste voit ce qu’il voit et détecte ces images grâce à un équipement particulièrement sophistiqué, des objectifs puissants, la macrophotographie ou un quelconque filtre dernier cri… Que nenni ! Si le photographe de mode et le pubicitaire chez Bamba Sourang utilise des équipements pointus, l’artiste et poète en balade se contente d’un appareil compact quand il part sur les routes et dans les villes. Malheur au conducteur stressé qui lui fait traverser l’île de bout en bout, car il aura des escales dans des lieux inattendus, pas forcément face aux panoramas de carte postale… un bout de mur, un portail délavé, un morceau de tôle rouillée, de la peinture écaillée.
Des fulgurances dans l’inutile
Dans les choses inutiles, le regard de l’artiste trouve des fulgurance de vie. Le photographe a pris et immortalisé des petites choses insignifiantes qui n’existent plus aujourd’hui, les morceaux d’objets en fin de vie auxquels il offre une nouvelle destinée. « L’indifférence ne fait pas partie de mon vocabulaire », disait-il lors de la conférence de presse inaugurale de son exposition à l’Institut de Maurice jeudi soir. Et ce travail poursuivi sur une grande décennie s’insère dans un processus de réflexion solitaire, dans lequel l’image devient aussi le support d’une pensée, l’expression d’une aspiration, d’une crainte, d’un éclat.
Dans ces mots et ces images, nous trouverons aussi bien la peur ou l’émerveillement, la sérénité ou la passion. « Ma vérité navigue au gré de mes émotions » comme des motifs ondoyant dans la nuit bleue. Les paroles de sagesse et d’espoir croisent celles de la peur, « peur d’être l’ombre de moi-même » réduit au statut de matricule. Sur l’île de Gorée, inscrite au patrimoine de l’humanité comme sa ville natale Saint-Louis du Sénégal, il s’est attardé auprès des nombreux peintres qui travaillent si ce n’est vivent ici. Aussi en est-il revenu avec une image faite de tâches, d’éclaboussures et jets de peinture qui n’aurait sans doute pas laissé le maître du dropping, Jackson Pollock, indifférent. Ce n’était pas sur la toile, même pas sur la palette de l’artiste, mais à côté, par terre, dans un recoin oublié.
S’il lui est arrivé de photographier des scènes de souffrance, des moments de vie imprégnés de gravité, Bamba Sourang a voulu partager ici ce qu’il appelle son « insousciance positive », ajoutant aussitôt : « Je veux que ce soit mon idéal, mes rêves qui motivent mes choix. » Et c’est ainsi que face à un mur abandonné couvert de motifs hasardeux, il cheminera vers une ou deux images parmi les mille et unes envisageables. Les couleurs sont puissantes, franches et variées, de celles que le soleil cultive entre l’Équateur et les Tropiques. Tout est dans le regard plus que dans l’objet, et l’artiste émaille l’agencement des matières qui forme ces images, de pensées insufflées par l’ouvrage dont on ne sait plus très bien s’il s’agit de photographie ou de peinture.