Un regard, un sourire, mais surtout, une voix. SA voix. Celle de Désiré François, pionnier et fondateur du mythique Cassiya, qui ne laisse ni insensible ni écorche les tympans. Cet artiste, ancien « ferrailleur » sur un chantier, qui grattait la guitare sur des standards de Mike Brant ou de Dave, est depuis plus d’une décennie le leader de la scène locale. Son nom est désormais synonyme de qualité, de talent. Une référence. Désiré François, une voix, une identité propre à un son qui a révolutionné la musique locale, se produit demain soir, samedi 9 novembre, au J&J Auditorium, Phoenix. Un événement de Culture Events.
Le sourire enfantin de Désiré François a de quoi désarçonner… Il cache derrière l’apparence d’un artiste timide et réservé un tempérament de bon vivant, avec toujours le mot pour rire et n’oubliant jamais ses racines modestes.
Rien ne prédestinait Désiré François, l’aîné du couple composé de Mary Esmeralda Arekion et de Joseph Jean François, à devenir une star de la chanson mauricienne… D’ailleurs, une participation malheureuse au Star Show de 1993, qui ne lui valut même pas de finir parmi les premiers lors de la finale, aurait pu avoir raison de sa passion. Mais c’est mal connaître cet homme qui écoute son coeur avant la voix des autres…
Le frère aîné de Clifford, José et Marjorie, qui grandit comme eux dans les ruelles de Cassis, reste attaché à ses origines, ses racines. « Ma mère travaillait pour la police, relate-il. Sa lepok-la, pa ti kouma aster-la, bann polisier met liniform, travay dan stasion, fer patrol, tousala. On faisait appel à ces femmes quand il fallait appréhender une femme ou effectuer une fouille sur une femme. Ce n’était même pas rémunéré… » Joseph Jean, lui, était mécano. Entre ses parents et ses frères et sa soeur, Désiré François mène une petite vie pépère d’ado : « Nou ti viv pre ar lamer… Lapes ti enn fason sir gayn enn manze ! Nou pa ti mank nanyen, ni nou ti dan le bezwin… » Une vie calme et tranquille qui a, on le sent, forgé son caractère et contribué à faire de lui, l’homme à la nature paisible et serein que l’on rencontre, hors scène.
Débrouillard
Puis, quand il s’éprend d’une jeune femme et qu’il devient père, « il me fallait subvenir aux besoins de ma famille… La pêche, seule, ne suffisait pas ». Il trouve alors du travail comme « ferrailleur » sur les chantiers de construction. Immeubles commerciaux, bureaux, maisons, emplacements… « Je suis débrouillard de nature, indique l’auteur-compositeur-interprète. Quand je me pointais sur un chantier et qu’on me demandait si je savais travailler le fer et si j’allais être à la hauteur des attentes pour le boulot, je répondais évidemment “oui !” Puis, auprès de mes amis, j’apprenais les rouages du métier, en douce… »
Derrière le sourire et la bonne humeur contagieuse de Désiré François, on a du mal à le visualiser travailler sur les chantiers de construction ; de surcroît, comme « ferrailleur » … « C’était un boulot hyper dur ! », confirme-t-il. « Il fallait être bien costaud pour être à la hauteur. »
Concédant que « c’était quand même un univers intéressant ; j’avais des amis, je ne trouvais pas le boulot trop dur ou que c’était un fardeau », Désiré François relève qu’il lui fallait quand même un échappatoire… Et quel meilleur exutoire que sa guitare, dont il était tombé amoureux quelques années auparavant ?
Influencé, durant ses années d’ado par les Mike Brant, Dave et consorts, Désiré François découvre la six cordes grâce à un ami, Jean Las. À 17-18 ans, il se demande pourquoi il n’écrit pas lui-même ses chansons… Il se met alors à l’écriture. Separasion sera l’une de ses premières compositions originales et aussi le titre-symbole qui fera de Désiré François le leader de la scène qu’il est devenu.
Separasion « émane de mon vécu. Une expérience personnelle ; une souffrance que j’ai témoigné, en mon coeur et mon âme », confie-t-il. Mieux encore, « les mots et les accords sont venus d’eux-mêmes, comme s’ils étaient au fond de moi tout le temps et qu’ils ne demandaient qu’à être chantés… » Ne se prenant jamais au sérieux, Désiré François ne comprenais pas la portée des paroles de sa chanson. « Kan mo finn sant li ek mo bann kamarad lor santie, zot dir mwa “to bizin sant sa sante-la dan Star Show !” Pour moi, cela n’avait pas vraiment d’importance… C’était juste une chanson. »
Béni
La première fois que Désiré François chante Separasion, c’est sur la scène d’une fête populaire à Cité Vallijee. « Le père Roger Cerveaux animait l’événement, se souvient-il. La scène était ouverte et chacun y allait de son interprétation. Mes amis m’ont poussé à aller chanter Separasion… Mais j’étais un peu timide. » Il n’avait à ce moment-là jamais chanté devant un public inconnu. Pourtant, se souvient-il, « monn pran enn kouraz ek enn la gitar ! Mon ami, Gino Blanche, s’est aussi emparé d’une guitare et nous avons interprété la chanson, comme ça… Après notre tour de chant, le père Cerveaux est venu me féliciter et me faire une tape d’encouragement à l’épaule. Je crois qu’il m’a donné sa bénédiction… »
Fort de cette première bonne expérience, Désiré François n’accorde toutefois toujours pas d’importance à une éventuelle carrière d’artiste. Même quand ses amis le poussent, littéralement « me forcent ! », témoigne-t-il en rigolant, à s’inscrire à Star Show en 1993… (voir plus loin). Et cet épisode, même malheureux, loin de le décourager, le conforte au contraire dans son désir de « partager ma passion, ma voix, que je considère un don du ciel… »
Aujourd’hui, des années après ses débuts, entouré de ses complices de la première heure, Alain Lafleur, Eddy Armel et Dominique Isidore, avec qui il forme par la suite le désormais mythique Cassiya, quand Désiré François regarde en arrière, c’est un sentiment « d’amour, de paix et de satisfaction d’avoir accompli quelque chose de bien, même si à ce moment-là, je ne comprenais pas que mes compositions puissent toucher les coeurs des Mauriciens… »