Gardienne des traditions de toute une famille de quatre générations, à 88 ans, Fernande Apollon respire toujours la joie de vie. Dans sa maison à Bambous-Virieux, elle s’adonne à son sport de prédilection, la gym. La mamie a encore toute sa souplesse et sa vitalité pour garder la forme. Exercice des mains, des pieds, du rythme cardiaque, elle suit à la lettre les consignes du keep-fit. Sa bonne humeur, elle la distille à son entourage tout en avouant : « Mo kontan kozé et fer la bouche doux. Mo toujours là pou aide les autres et fer zot content. C’est ça la vie. »
Malgré le mauvais temps et la pluie diluvienne qui prévalait hier dans le Sud, Fernande Apollon avait de quoi meubler son temps. Enfileuse de coquillage, elle restitue chaque pièce sous forme de bracelets ou chaînes. Méticuleuse et précise au travail, Fernande apparaît comme une mamie pétillante de vie. Un petit sourire discret mais chaleureux, elle ouvre son coeur à ceux qui cherchent son amitié. « Le père Gérard Sullivan dit toujours le plus grand bien de moi. À chaque fois qu’il fait une halte à ma maison, et que je lui sers du jus ou des biscuits, il me dit : “Mo la bouche pas kapav reste trankil, toujours ène ti douceur matante Fernande”. » Elle sourit à la seule pensée de pouvoir faire plaisir aux personnes qui lui sont chères. « Je ne rate pas mon carême et mon temps de prière. » Encore agile pour son grand âge, Fernande ne porte pas de lunettes et s’en réjouit. « J’ai un tout petit peu de cholestérol, mais je fais très attention à manger équilibré. Surtout que j’ai ma machine pour faire mes exercices. Je l’ai placée à côté de mon lit, et chaque matin, je me mets en forme avant d’attaquer ma journée. Pas de grandes corvées, les enfants me recommandent de ne pas faire de grands efforts, mais juste de quoi occuper ma journée. »
Ses yeux se concentrent sur son travail et chaque coquillage qu’elle tient en main et qu’elle enfile lui ramène à ses souvenirs. « Je me suis mariée à 16 ans à Maxime Apollon et j’ai eu treize enfants, huit garçons et cinq filles. Et, tenez-vous bien, 90 petits-enfants et arrière-petits-enfants, je ne fais plus le compte tant ils sont nombreux. » Aurélie, une de ses petites-filles, rentre du collège et avant même que sa grand-mère ait le temps de lui parler, elle lui dit « je file aux leçons ». Et Fernande de lui répondre : « Bonne chance. » Cette douceur dans la voix et ce petit côté serviable qui la caractérise fait de Fernande un personnage attachant. Sans compter ses petits biscuits qu’elle dispose sur la table pour ses hôtes. « Prenez, c’est bon pour bien entamer sa journée. Il faut toujours reprendre des forces avant de continuer la route. »
Tino Rossi, son idole
Évoquant son travail d’artisanat, elle se souvient encore de la boutique de coquillage des Descroizilles. « Il y en avait de beaux quand le couple Descroizilles était encore là. » Quand elle s’est installée à Bambous-Virieux après son mariage, elle a dû s’adapter à la dure réalité de la vie, en se familiarisant au métier de pêcheur de son mari, au ramassage de coquillages. « Autrefois, il fallait transporter de grandes cuves d’eau sur la tête et la lessive se faisait dans les rivières. » Un petit soupir de soulagement comme pour dire que l’évolution a amené beaucoup de changements et de modernisme, avec l’arrivée de la machine à laver, du chauffe-eau solaire et des supermarchés pour l’approvisionnement. « Moi, je travaillais dans un jardin où l’on plantait des oignons, du maïs, des légumes pour nourrir mes treize enfants. La vie n’était pas facile, mais on s’en est sorti. Mon travail dans les plantations me permettait de récolter une manne de 20 sous qui de mon temps suffisait pour nourrir la famille. » Elle raconte que sa seule veine est d’avoir gagné à un petit jeu de consolation qui lui a rapporté dans les Rs 150. « Zamais fine gagn grand loterie, zist ène ti laqué… » Comme passe-temps, elle fouille dans ses souvenirs lointains et se rappelle encore des films qui jouaient dans un van du Village Hall. « Koz moi Tino Rossi, c’était la coqueluche de l’époque. » Les jeux d’antan, elle s’en rappelle également : la marelle, la violette, saute la corde, boule cascotte,les cerfs-volants fabriqués avec de la colle de riz, du papier et du bâton de balai coco. Ses yeux s’embuent, elle voudrait encore revoir sa prime jeunesse, sa maison en bois et revivre son coup de foudre pour Maxime…
« J’habitais à Rose-Hill, mon frère et ma mère travaillaient pour l’avocat Alfred Fouquerau et quand Maxime m’a rencontrée, ma romance avec lui a été des plus charmante. Il m’a fait faire un tour sur son bateau de pêcheur, on s’est mariés et j’ai donné le jour à treize enfants, ainsi était la vie d’autrefois. Quand une femme accouchait, la plupart du temps, elle donnait naissance à ses enfants dans sa maison, c’est aussi mon cas. J’ai donné naissance à des jumeaux ; Lucrèce est née le 2 avril et Luc le 4 avril, zot ti portrait mo belle-mère ek mo beau-père. Lontan la vie ène femme, c’était mariée, gagn zanfan, okip la case, ène ti travay dans plantations, où la propriété pou kapav fer bouillir marmite inpe plis, aster tout fine changé. »
Dans sa maison de Bambous-Virieux, Fernande ne voit pas le temps passer, elle est de celles qui croient que le bonheur se conjugue au temps présent sans se soucier du lendemain. « On ne sait pas de quoi la vie sera faite demain, du moment qu’on arrive à rendre les gens qui nous entourent heureux, de partager quelques moments avec les autres, c’est cela la plus belle philosophie de vie. »