« La Nef, qu’en fera-t-on? Elle ne saurait être qu’un lieu poétique. Qu’on la lègue aux poètes, en site du souvenir. » (Robert-Edward Hart – Le poète ne meurt pas, Malcolm de Chazal, Advance 8 novembre 1954)

KAVINIEN KARUPUDAYYAN

Dans son essai Bons lecteurs et Bons écrivains, Vladimir Nabokov disait que « lorsqu’on lit, il faudrait remarquer et savourer les détails ». Ce qu’on peut appliquer à l’Art en général. S’émerveiller devant une œuvre d’art ou se laisser bercer par une chanson à texte, ce sont des états qui sont en train de disparaître dans un monde qui va très vite et où tout est une question de faire le maximum en peu de temps.

Robert-Edward Hart – Crédit photo : “L’Essor”,
Numéro spécial, 1955

Dans son éditorial du 25 août 2019 sur la culture muséale intitulé “Take your time”, The Guardian est d’avis que « in this oversubscribed society, experience becomes a commodity like any other ». En effet, aujourd’hui nous n’avons plus le temps de caresser les détails, d’assimiler ce qu’on a lu, vu ou entendu, de réfléchir dessus pour en tirer nos propres leçons ou alors tout simplement pour le plaisir de le faire.

L’autre jour, nous avons croisé quelques touristes se faisant prendre en photo devant la Nef et, avant même d’avoir eu le temps de découvrir les lieux, de s’imprégner de la poésie de leur hôte et de s’en inspirer, ils ont vite regagné leur van pressé par le guide touristique pour aller vers Gris-Gris probablement. Si seulement ils étaient plus curieux, ils auraient découvert la maison d’un poète qui aimait son pays, Maurice, de toutes ses forces mais oubliée de tous ou presque aujourd’hui. Si seulement la Nef de Hart était en mesure de raconter l’histoire du poète, elle-même impuissante et ravagée par le temps, l’air marin ne faisant qu’accentuer ce processus de délabrement (en aucun cas à mettre sur les dos des sympathiques gardiens des lieux car pas formés pour la restauration).

Le 5 novembre 1954, quelques heures avant que son âme ne s’envole au-dessus de sa Nef et de la mer indienne qu’il a tant chantée pour aller se reposer juste en face dans le cimetière de Souillac, bercé par les vagues et la musique du vent, Robert-Edward Hart fait paraître dans Le Mauricien une notice pour vendre ses objets. (Parmi lesquels on retrouve « grande vasque d’éclairage cristal bleu gravé, monture bronze doré, pendule marbre blanc veiné et bronze doré, vase de l’Inde filigrane vieil argent sur cuivre, coffret à cigarettes sculpté du Cachemire, tableaux d’artistes, violon ‘Célèbre Vosgien’ ».) « Tout Hart est là, victime de l’amour pour son pays, et qui, dans son envolée, ne regarda pas en arrière et sacrifia tout pour que l’esprit fût… », écrivait son ami Malcolm de Chazal dans un plaidoyer à Guy Forget (Hart Vivant, Advance, 3 juillet 1956). Le poète, qui a tout donné pour son pays, souffrait à la fin de sa vie et sombrait dans la misère. Si tant qu’on pourrait se demander si finalement Hart n’est pas mort de chagrin. Sauvons l’Esprit mauricien non seulement en restaurant les objets qui se trouvent dans la Nef mais réitérons l’appel de l’ami Malcolm, véritable cri du cœur : « c’est des bourses pour des peintres, des prix aux poètes, une aide d’édition, un secours, un encouragement. Sans quoi l’Esprit de l’île Maurice mourra. »

A la veille de sa mort, dans l’édition du “Mauricien”
du vendredi 5 novembre 1954, le poète Hart mettait
en vente des objets lui appartenant