AVINASH RAMESSUR

2019 s’annonce sous les auspices d’une nouvelle transition pour la gouvernance du pays. Afin que nous ne soyons plus condamnés à choisir de façon cyclique entre « la peste et le choléra » ou à choisir un nouveau gouvernant par rejet de celui déjà en place, je me permets ces quelques idées. Je souhaite humblement qu’elles aident à esquisser un nouveau projet démocratique faisant ressortir le meilleur en nous et, par là même, faisant rentrer dans leur coquille tout ce qui nous abaisse.

Commençons ce texte en rappelant les principes majeurs du contrat social établis par son concepteur Jean-Jacques Rousseau :

– le citoyen renonce à ses droits naturels au profit de l’État, qui, par sa protection, conciliera égalité de tous et liberté de tous ;

– le peuple est tout-puissant. Il sauvegarde, par l’élection d’un législateur, le bien-être général contre les groupements d’intérêts

– la démocratie doit se maintenir à travers le renouvellement des assemblées législatives

– il faut un ordre républicain synonyme de religion civile qui gouverne la vie de la cité.

Ainsi sur la base de ces principes fondateurs, un nouveau contrat social pourrait s’articuler autour des idées suivantes :

1. Principes de démocratie

L’élection d’une nouvelle assemblée législative ne doit pas être interprétée comme un blanc-seing sur la durée du mandat. Le gouvernant se doit de consulter largement ses gouvernés sur des projets qui impactent son avenir, son bien-être et son environnement. Il ne saurait être question de projets décidés en catimini ou présentés comme des faits accomplis, qui auront une influence sur les générations présentes et futures. Des instances démocratiques (un sénat entre autres ?) officielles devront être pensées et créées comme interfaces additionnelles.

Il faudrait ensuite des renouvellements périodiques et intercalés de ces instances démocratiques intermédiaires qui permettent de tenir compte de la volonté générale et d’éviter des glissements vers l’autocratie.

On ne saurait aussi ignorer la mouvance vers davantage de démocratie participative où les citoyens sont impliqués dans les prises de décisions politiques sur des questions d’aménagement de territoire, d’urbanisme et de l’environnement. Ceci aidera à mettre un frein au bétonnage effréné, honteux et hideux du pays.

La légitimité du gouvernant découle de la volonté générale du gouverné et celle-ci doit être constamment renouvelée à différentes échelles. Tel est le principe fondamental d’une démocratie.

2. Une justice éclairée

Les récentes batailles de politique intérieure américaine sur la nomination des juges à leur Cour suprême m’ont fortement interpellé. Le choix d’un juge est effectivement un choix politique majeur car il détermine et supporte une certaine vision de la société dans laquelle les gouvernés sont amenés à vivre. Sans vouloir aucunement commettre un crime de lèse-majesté, il n’est pas interdit de se poser les questions suivantes :

− Quel type de justice souhaite-t-on à Maurice ?

− Nos respectés et nobles juges sont-ils de courant conservateur ou bien de courant libéral ? Participent-ils à la construction d’un droit qui contribue et fait progresser le principe cardinal du contrat social (égalité et liberté) ?

− Le système de justice contribue-t-il à protéger les plus faibles et les plus démunis contre la loi du plus fort ?

− Quels sont les remparts contre la dérive vers une justice des puissants pour les puissants par les puissants ?

Un nouveau contrat social qui, comme son nom l’indique, implique un élément du droit doit se construire autour d’un débat public sur le rôle majeur que doit jouer un système de justice à la fois comme pilier et dernier rempart de l’égalité/liberté de tous et comme vecteur de changement progressiste de la société civile.

3. Le capitalisme ploutocrate

Le capitalisme est une bête sauvage qui n’a d’utilité que si elle est domestiquée et mise au service de l’économie. Je ne suis pas un anticapitaliste, bien au contraire. Il est cependant évident de constater les ravages et dégâts causés par un capitalisme pur et dur et par une économie reposant de plus en plus sur la marchandisation effrénée des biens et services afin de faire grossir le Produit intérieur brut (PIB), ultime fiction simpliste d’une société qui va bien de façade mais qui pourrit à l’intérieur de la destruction de ses valeurs, de ses structures immatérielles et de son tissu social.

Il nous faut également constater la faillite des théories macroéconomiques dominantes qui engendrent 1.) des crises majeures de façon cyclique, 2.) une paupérisation de la classe moyenne, 3.) le creusement des inégalités au sein de la société et 4.) des coûts insupportables à la charge de la société publique (lire à ce titre le livre de Joseph Stiglitz, The Cost of Inequality).

Ces théories macroéconomiques n’incorporent en rien les impacts environnementaux et sociaux dans leurs projets de création de « richesse », créant un double coup dur pour le contribuable obligé 1.) d’en supporter les impacts et 2.) de payer pour la réparation des dégâts. Ceci conduit donc à terme à la rupture du contrat social et ainsi à la prise en main de ses droits naturels par le citoyen (le mouvement des gilets jaunes en France est à voir sous cet angle).

La social-démocratie doit donc reprendre ses lettres de noblesse et imposer ses conditions au capitalisme afin d’engendrer une croissance raisonnée, responsable et soutenable pour le bien-être de tous. Elle doit également combattre à travers une politique fiscale appropriée l’émergence des ploutocrates, c’est-à-dire des personnes ayant une puissance financière suffisamment forte pour soit acheter le pouvoir politique soit pour influencer les décisions politiques en leur faveur.

Le centre de gravité d’un pays doit demeurer le seul peuple du pays et les centres de gravité secondaires doivent être réduits à une portion congrue. Tel est le sens même d’une démocratie.

« Rien n’est plus dangereux que l’influence des intérêts privés dans les affaires publiques, et … la corruption du législateur, suite infaillible des vues particulières. Alors, l’État étant altéré dans sa substance, toute réforme devient impossible. » (JJ.Rousseau).

“The liberty of a democracy is not safe if the people tolerate the growth of a private power to a point where it becomes stronger than the democratic state itself . . . Among us today a concentration of private power without equal in history is growing” (F.D.Roosevelt).

4. Les faits du prince

« Le Prince en monarchie est guidé par son intérêt personnel qui est que le Peuple soit faible et donc ne puisse lui résister. De plus, ce ne sont souvent pas des personnes éclairées qui sont alors placées à la tête de l’État. » (JJ.Rousseau)

Que dire de plus sinon qu’on a assisté (et subi) que trop souvent à une dérive monarchique sinon autocratique de l’exercice du pouvoir et qu’il est temps que cela cesse. Les organes de contrôle et les mécanismes de « checks and balances » doivent donc être repensés de fond en comble pour s’assurer la primauté de la volonté générale et du respect du contrat social.

Notons également que 1.) la ploutocratie s’accommode fort bien de l’autocratie et vice-versa et 2.) l’établissement de dynasties ne se fait qu’à travers un peuple faible et incapable de penser à ses propres intérêts.

« Il est certain que les peuples sont, à la longue, ce que le gouvernement les fait être »(JJ.Rousseau).

5. La plaie de la misère

« Vous voulez la misère secourue, moi, je la veux supprimée. » (Victor Hugo)

Contrairement à la perception populaire, la misère d’un point de vue macroéconomique n’est pas une conséquence de la paresse des individus mais bien une conséquence de la politique menée par les gouvernants et du non-respect du contrat social sous des formes pernicieuses difficiles à prouver car intangibles. (voir Joseph Stiglitz, The Cost of Inequality)

Il faut se méfier 1.) de ceux qui ont une vision très comptable de la misère (10 de créés et un de secouru en se donnant bonne figure dans des médias conciliants) et 2.) des ingénieurs de la pauvreté au sein des gouvernants (dont certains ont fort heureusement reçu la claque électorale qu’ils méritaient).

Le respect du contrat social implique une politique qui n’aggrave en rien la proportion de ceux qui souffrent de cette misère et qui permet à un maximum de ceux qui en souffrent déjà d’en sortir à tout jamais. Cette politique doit être fiscale, éducative, culturelle, sociale, et même anthropologique pour aller à la racine du mal.

6. L’éducation éclairante

En 2009, le pays participait à une évaluation PISA (Programme for International Student Assessment) qui est le standard pour l’évaluation des systèmes éducatifs. Les résultats furent accablants à plus d’un titre :

− 50% de 15 ans étaient au niveau 1 ou en dessous en (sur un total de 6 niveaux) en aptitude mathématique. Moyenne OCDE 22% et moyenne Singapour 10%.

− 47% de 15 ans étaient au niveau 1 ou en dessous en aptitude de lecture. Moyenne OCDE 19% et moyenne Singapour 12%.

− 47% de 15 ans étaient au niveau 1 ou en dessous en aptitude scientifique. Moyenne OCDE 18% et moyenne Singapour 12%.

Le lien pour une analyse plus complète et le rapport en entier (https://www.businesswire.com/news/home/20111215005963/en/ACER-Releases-Mauritius-Results-PISA-2009-Participant).

Je ne souhaite pas passer par quatre chemins pour dire qu’il s’agit d’une honte nationale !!!

Il faut donc rapidement refaire une évaluation PISA pour mesurer l’écart en 2019. (Je ne suis pas rassuré quant aux possibilités de réduction de cet écart).

Il faut d’autre part repenser la politique éducative afin qu’elle cesse de produire soit des enfants en situation d’échec soit des médiocres à la chaîne. Il nous faut une éducation qui mette les individus en situation d’une pensée critique et qui cesse de faire la part belle aux techniques techniciennes qui sont à la limite de la barbarie.

Ceci devrait être une cause nationale et un des fondements du contrat social. Elle est liée au point 4 ci-dessus, l’autocratie et la ploutocratie se nourrissent d’un peuple faible.

« … ideological systems blind people to the realities of an economic system that is taking advantage of them » (K. Marx)

7. La gestion de la terre

Les terres arables sont le plus grand patrimoine qu’un pays puisse détenir. Ce sont celles-ci qui 1.) permettent à un peuple de se nourrir et de nourrir les générations futures 2.) sont à la base d’une économie endogène 3.) sont à la base de la puissance et de la grandeur d’un peuple (sans vouloir refaire l’histoire) et 4.) sont productrices de vraie richesse sur le long terme.

Or la frénésie à détruire ces terres arables (en les couvrant avec du béton pour des profits à court terme ou pour des gains politiques) frise l’irresponsabilité sinon l’imbécillité du désespoir et ceci est en train de nous mener tout droit à un suicide collectif. À croire que de grands conflits mondiaux, qui nous ont forcés à manger que de la pomme de terre et du taro, n’ont jamais existé.

Il convient donc de mettre un frein à la dilapidation de ce qui demeure un patrimoine public. Bien que de larges proportions de ces terres arables soient en possession privée, un gouvernant responsable doit s’assurer d’une politique de gestion responsable et raisonnable de ce bien public et donc influer sur l’utilisation de ces terres en pensant stratégiquement à l’intérêt du pays et à celui des générations futures.

Nous sommes même capables de produire notre propre énergie à partir de nos terres et si, par malheur, nous sommes aujourd’hui dépourvus d’idées sur la meilleure façon d’utiliser ces terres, retournons-les à l’état de forêt au lieu de les détruire en attendant des jours meilleurs. L’agroforesterie n’est pas qu’un vain mot.

8. Un leadership éclairé

« Un bon prince (comprendre le leader), un sage conducteur de la société doit être bien rempli de cette grande vérité, que la souveraine puissance ne lui est confiée, que pour le salut de l’État et le bonheur de tout le peuple ; qu’il ne lui est pas permis de se chercher lui-même dans l’administration des affaires, de proposer sa propre satisfaction, ou son avantage particulier; mais qu’il doit rapporter toutes ses vues, toutes ses démarches au plus grand bien de l’État & des Peuples… » (De Vattel)

« … mais depuis longtemps une criminelle flatterie a fait oublier ces maximes … une troupe de lâches courtisans persuade sans peine un monarque orgueilleux, que la Nation est faite pour lui et non pas lui pour la Nation. II regarde bientôt le pays comme un patrimoine qui lui est propre et le peuple comme un troupeau de bétails, dont il doit tirer ses richesses et duquel il peut disposer pour remplir ses vues et satisfaire ses passions… » (De Vattel)

Je ne saurai mieux exprimer ma pensée sur le leadership de notre pays et sur les conséquences que nous devons supporter suite aux dérives. Il nous faut espérer que nos prochains leaders sauront se montrer à la hauteur de ce que le pays requiert pour changer de braquet et amorcer le changement vers une grandeur accrue de notre peuple.

« Les vices n’appartiennent pas tant à l’homme qu’à l’homme mal gouverné. » (JJ.Rousseau)

On ne le dira jamais assez, c’est tomber dans la facilité que d’imputer les maux du pays aux seuls individus. Il s’agit avant tout d’une mauvaise gouvernance, lâche et empreinte de Jaidéïsme ceci dans le but premier de s’assurer des bases électorales à tout prix, supporté par un népotisme rampant, une trahison de l’ordre républicain et une confusion permanente entre intérêt privé et intérêt général et donc, pour la énième fois, conduit à une rupture du contrat social.

Il est donc temps de regarder en face nos problèmes et d’exiger de nos gouvernants la prise en compte de l’intérêt général. C’est le sens même du contrat social. Il nous faut également choisir des hommes meilleurs comme gouvernants, des hommes courageux qui ne failliront pas devant les épreuves nécessaires pour reformer le pays. Certes il y aura toujours des imbéciles qui regarderont le doigt lorsque celui-ci est pointé vers la lune (proverbe africain) mais le propre d’un leadership éclairé est de susciter l’adhésion du plus grand nombre à un projet de société et une aventure commune pour le bien de tous.