FIROZ GHANTY

« C’est sous la parure

Fair’ la part des ans

Et sous la blessure

Voir passer le temps. » – Léo Ferré, La Mélancolie

Toujours les Vivants travestissent le Vécu des Morts, pas seulement les personnalités publiques, mais aussi le commun des mortels. Ceux qui restent gomment, pour les oublier, les aspects qu’ils n’aimaient pas chez le Défunt. Ils polissent ce qu’ils considèrent comme des aspérités, pour rendre les contours du Disparu plus convenables pour eux-mêmes d’abord et pour les autres ensuite. Nous connaissons tous nombre de gens qui entretiennent des rapports difficiles avec leurs parents, leurs conjoints, leurs amis, mais qui, à la mort de ces derniers, mythifient les choses qu’ils disaient en les citant en exemple et finissent par inventer un récit nouveau de leurs vies désormais magnifiées. On retrouve cela dans toutes les cultures. Le Culte aux Aînés, aux Anciens, aux Ancêtres !?

Quand ce sont des personnages publics, c’est l’hagiographie ! Il faut rendre le Disparu plus Grand ! Plus Fort ! Plus Beau ! D’un Grand Artiste, d’un Grand Penseur, d’un Grand Leader, c’est-à-dire un homme devenu par son Œuvre un marqueur pour son Temps, on en fait un Génie, un Héros, un Mythe, une Légende, tout en occultant volontairement des traits de son caractère qui étaient inacceptables de son vivant, ses coups de Colère, son Intransigeance, son Autoritarisme, son Insoumission, sa Révolte, ses Outrances, sa Fragilité, ses Peurs, ses Ténèbres et ses Démons. Sans tout cela, il n’aurait jamais été ce qu’il fut ! Et si au contraire c’était quelqu’un de détestable, alors ils en font un Monstre. C’est toujours aussi selon la perspective où on se place, ce qui n’a rien à voir avec la Vérité Historique qui, elle, est têtue ! Gengis Khan, titre de Temudjin, et Napoléon étaient des Criminels de Guerre, même si par ailleurs ils étaient des législateurs visionnaires. Shaka Zulu et Patrice Lumumba étaient des Libérateurs, même si les colonialistes en faisaient de Sauvages Assassins. Mais les choses peuvent aussi changer selon les circonstances, un Monstre peut devenir un Sauveur. En ce moment, certains tentent de réhabiliter Idi Amin Dada en Ouganda ou Mobutu Sese Seko au Zaïre, ou les Généraux qui se succédèrent (Castello Branco, Costa e Silva, Medici, Geisel, Figueiredo) après le coup d’État de 1964 au Brésil pour en faire des Libérateurs !

Pourquoi ? Comment comprendre cette récurrence, ce travers universel ? Il y a plusieurs hypothèses plausibles. La première, comme répétée ici même souvent, l’Homme refuse d’accepter qu’Il n’est Rien au regard de l’Immensité de l’Univers. Le Fait qu’Il soit condamné à mourir et que la Vie n’ait pas de Sens, sinon que celui factice qu’il s’invente, il se console en se projetant dans un Paradis quelconque, dans sa Descendance, son Héritage, l’Histoire et la Postérité pour tenter de se Survivre à Lui-même.

Il n’y a pas que ça ! Il y a ceux qui héritent du Cadavre, Héritiers de Sang, Amis et Témoins, souvent autoproclamés, Biographes, Historiens, Gardiens-Gendarmes de la Mémoire, motivés généralement par leur propre survie. Cette Cohorte de Pillards qui n’ont, eux, rien réalisé de probant dans leurs propres vies, ou si peu, s’approprient une part de l’Aura du Grand Homme en le glorifiant, contant une version tronquée de son Vécu, parce que, eux, ils savent, et c’est ce qui finit par devenir LA Vérité des manuels d’Histoire. Ils confondent même leurs vies à la sienne. L’Héritage est un business. Elvis Presley est l’exemple type avec les millions que ses ayants droit et les gestionnaires de l’entreprise Presley se mettent dans la poche.

On connaît tous les : « … ce que le Bouddha a vraiment dit… », les : « si Jésus était là il dirait…. », les interprétations, les commentaires, les commentaires sur commentaires, les polémiques entre érudits, etc. Ils sont trop forts, ils font parler les Morts ! Krishna Mûrti donnait des conférences, il n’écrivait pas pour être publié. Il ne voulait pas de Disciple. Pourtant, toutes ses conférences ont été éditées et des cercles Krishna Mûrti sont disséminés dans de nombreux pays.

L’Art et la Pensée sont des Sacerdoces. Les Artistes, les vrais, ne choisissent pas cette Voie, ils sont portés dès la naissance par une Force Intérieure Innée et une Quête d’Absolu qui parfois tutoie la Folie. La Souffrance et le Combat Intimes sont la Matière transmuée en Créations par le façonnage de matériaux physiques d’où émanent ces Objets de Connaissance. Sur ce Chemin Obscur, dans sa Nuit de Lune Noire, l’Artiste avance Seul, habillé de son Linceul Dérisoire, chaussé de Semelles d’Ether, vers ses Territoires Inconnus qu’il est condamné à sonder, à conquérir pour connaître sa Vérité avant de périr. Il touche le Doigt de Dieu pour qu’il se manifeste, comme un Envers de la Fresque de la Chapelle Sixtine, scène de la Création à la Voûte, de Michelangelo Buonarroti (dit Michel Ange).

L’Art, c’est la Réponse du Désespoir au Néant. Quand un Homme dit la Parole de l’Ange, Il est crucifié, même si, Chemin faisant Il redevient l’Homme qu’il n’a jamais cessé d’être. Alors, laissez-les à leurs Tombeaux, à leurs Tourments, à leurs Lames qui crissent aux Heures Borgnes de la Nuit Funambule, à la Mélancolie, aux Accords d’un Stabat Mater où la Mère et le Fils se confondent, à cet Intime qui n’appartient qu’à eux.

Cascadelle, 8 février 2019