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La situation est si délicate pendant le confinement pour certaines familles qu’elles comptent principalement sur la nature pour manger ou se faire quelques sous. Dans des régions du pays, la chasse, la pêche et la cueillette dans les bois permettent à ceux dont toutes les ressources ont été utilisées de survivre, tandis que le retour au travail est interdit.

Rencontré au bord de la route dans la région de Canot, cet homme explique : Ki mo kapav fer plis ki sa ? Je ne peux pas travailler et je n’arrive plus à nourrir ma femme et mes enfants. Tous les jours je vais dans les champs de cannes pour trouver des lièvres ou ça.” Ça ? Les trois tangs qu’il a pu tuer aujourd’hui. Aucune fantaisie dans la cuisson : “Nous les préparons avec quelques feuilles de karipoul, un bout d’oignon, du sel et du poivre. Au moins nous aurons de quoi manger avec le pain que nous avons reçu.” Ses démarches pour être aidé du gouvernement n’ont pas abouti et il ne sait vers qui se tourner pour obtenir un panier de provision. “Nous sommes quelques-uns dans la même situation puisque je croise d’autres chasseurs dans les champs en ce moment.”

“Rod enn kari”.

Plus bas vers La Gaulette, armé de deux bâtons, un autre homme scrute les bordures de route. “Mo pe rod enn kari”, lance-t-il quand nous l’interrogeons sur sa démarche. “Nous n’avons rien d’autre à manger et les garde-côtes nous empêchent d’aller pêcher. Hier j’ai eu un lièvre. Je verrai ce que ça donnera aujourd’hui”, confie-t-il en s’écartant rapidement.

Plus loin, malgré la présence des policiers, un pêcheur a décidé de se remettre à l’eau. “Mo oblize trase sinon mo zanfan pa pou manze”, déplore-t-il. Ce père de six enfants brave régulièrement le couvre-feu pour capturer des ourites dans le lagon. Dans son sac, une fouine rattachée à une corde et un ‘tate’ qui lui permet de trouver sa prise sous les roches ou les coraux. “J’ai très peur, à la fois du virus et des policiers. Mais j’ai encore plus peur que ma famille n’ait pas de quoi manger.” Il n’est pas le seul à pratiquer la pêche à l’ourite en ce moment. “Quelquefois, j’en attrape qu’une ou deux. Je les vends à Rs 100 la livre afin de pouvoir acheter des aliments de base pour mes enfants.” Sans cela, explique-t-il, sa famille n’aurait eu que les Rs 4 100 que touche sa femme comme pension pour vivre. Des chiffres s’étant effacés de sa carte d’identité, il éprouve toutes les peines du monde à pouvoir s’inscrire auprès de la Mauritius Revenue Authority pour bénéficier du soutien gouvernemental.

Ni mendiant ni voleur.

Braver le confinement est aussi une question de survie pour cet autre homme pêchant des tilapias au bord d’un canal à Albion. “Que voulez-vous que je fasse d’autre ? Je ne suis pas un voleur, je ne suis pas un mendiant. Je dois nourrir ma famille. Je viens pêcher et je vais ramener quelques brèdes songes. Je me suis toujours débrouillé et je vais continuer ainsi.” Il n’est pas le seul à venir chercher tilapias et brèdes songes, des adolescents vivant visiblement dans la précarité pouvant être observés aux alentours de ce canal.

Dans le sud-est, Sita et Vinod (voit hors-texte) se tournent aussi vers la nature pour manger. “Nous allons cueillir des brèdes mouroum et des brèdes songes à la rivière. Nous cherchons et nous cueillons des fruits à pain et nous tentons de trouver des fruits dans les bois”, expliquent les deux retraités.

Brède malbar, brède chouchou ou encore brède martin feront l’affaire pour ces trois enfants rencontrés l’après-midi au bord des champs de cannes à Petite-Rivière. “Notre mère nous a dit de ramener ce qu’on peut trouver. Elle nous attend pour préparer le diner avec”, lance l’aînée avant qu’ils ne prennent la fuite : “Mama inn dir pa koz ar dimounn tansion gard may nou.”

“Nou nepli ena manze”

Il y a quelques semaines, Jean-Noel Luximon de Pointe aux Sables nous parlait de ses difficultés à survivre à cause du confinement. Tout va encore très mal. “Nou nepli ena manze. Nos voisins et ma sœur nous aident selon leurs moyens. Mais ce n’est pas suffisant. Nous sommes en grosse difficulté mon fils et moi”, confie-t-il. En retraite anticipée depuis l’année dernière suite à des complications de santé, il ne touche pas de pension et n’a jusqu’ici toujours pas reçu d’aide sociale du gouvernement. Les Rs 2 300 d’aide mensuelle qu’il perçoit sont envoyées à son épouse qui vit avec son autre enfant. Le confinement ne permettant pas à son fils de travailler, les deux hommes vivent avec moins que l’essentiel, ne mangeant que lorsque l’occasion leur est donnée.

Jean-Noel Luximon fustige le gouvernement qui, selon lui, “ne prend pas en considération ceux qui sont vraiment dans le besoin comme nous. Ils connaissent notre situation mais les actions tardent à venir. En attendant, nous ne savons plus comment nous nourrir mon fils et moi.”

Dans le sud-est, Sita, 73 ans, Vinod, 75 ans et leurs deux petits enfants vivent aussi de grandes difficultés. L’arrivée du confinement a rendu leur situation plus compliquée, les possibilités de se faire un peu d’argent supplémentaire n’existant plus. “Nous vivons dans des conditions modestes. Les parents de nos petits enfants se sont séparés, et ma fille a décidé de refaire sa vie et nous a laissé les enfants.”

Le couple vit certes de sa pension de vieillesse. Mais la location de la maison – qui prend une bonne partie de leurs revenues – et les autres frais encourus leur laissent moins que le minimum pour surmonter leur quotidien. “En ce moment, les parents des enfants n’ont pas grand-chose non plus et ne peuvent pas nous aider. Sans nous, on ne sait pas ce qu’il adviendrait de nos petits enfants.” Sita et Vinod soutiennent aussi : “Même si nous sommes inscrits pour être récipiendaires d’aide sociale, nous n’avons pas reçu le colis alimentaire. Cela nous aurait définitivement soulagés.”

Débrouillardise.

Amira de Montagne Blanche est femme au foyer tandis que son époux est ouvrier. Leur famille, qui comprend des enfants de un et deux ans, éprouvait déjà des difficultés avant le confinement. Toutefois, les récents emplois qu’avait décrochés son époux commençaient à améliorer leur condition de vie. Or, cela fait plusieurs semaines qu’il est en arrêt forcé. “Nous avons énormément de difficultés à nous en sortir financièrement. Mon époux a posté une annonce sur Facebook. Suite à quoi, des policiers eux-mêmes sont venus déposer des couches. J’ai reçu quelques courses des habitants de la région et les Rs 5 000 de la MRA. Mais ce n’est pas suffisant pour une famille. Et ce mois-ci, nous n’aurons que Rs 2 250. Je ne sais pas comment nous allons faire.”

Des menaces les font fuir leur maison

Suite à des menaces qu’ils auraient reçues de la part de leurs voisins et d’un cousin, Kailash, 37 ans, et son épouse, 25 ans, ont fui leur maison et trouvé refuge dans un bâtiment en construction en janvier. Mari et femme s’y sont retrouvés confinés. “Ils m’ont dit qu’ils allaient me découper et jeter mes restes à Bassin-Blanc. Nous avons peur de retourner dans notre maison. Nous ne nous y sentirons pas en sécurité.” Selon le couple, les problèmes de voisinage ont surgi lorsqu’il a fait remarquer à son cousin, qui habite au-dessus, que la décharge des toilettes était endommagée et déversait des eaux usées dans sa maison. “Ils n’ont pas apprécié que nous alertions les autorités”, confie Kailash.

La peur au ventre, ils dorment depuis quatre mois sur un matelas de fortune posé à même le sol dans ce bâtiment ouvert. “Nous avons très peur d’être infectés. Ma femme travaille comme agent de sécurité dans un hôpital. Quand elle rentre, elle se désinfecte. Nous prenons des précautions mais ne sommes pas en mesure de faire tout ce qu’il faut pour nous protéger en vivant dans ces conditions”. Le couple rencontre des difficultés pour trouver à manger quotidiennement. “Mon application pour une aide sociale du gouvernement a été rejetée. Nous comptons sur l’aide d’amis pour manger.”