« Un jour, alors que j’étais en train de saisir un communiqué de presse que Madame Bauer m’avait remis, mon téléphone a sonné. Le numéro qui s’affichait m’était inconnu. C’était un numéro fixe. Dans ces cas-là, je suis toujours partagé entre un sentiment de jubilation et de résignation. Je ressens la jubilation de savoir que ce coup de fil peut être celui d’un potentiel employeur me faisant signe, à moi, pour un entretien d’embauche. Mais cette jubilation se transforme toujours en résignation. Ma déception est souvent grande lorsque je me rends compte qu’il s’agit simplement d’un appel d’agence de télémarketing, qui souhaite me proposer un produit dont je n’ai absolument pas besoin. Je leur balance alors une insulte avant de leur raccrocher le téléphone au nez. Bande d’imposteurs !
Mais ce jour-là, c’était différent. Au bout du fil, j’avais une dame des ressources humaines d’une entreprise de la place où j’avais postulé. Pour la première fois, depuis plus d’une année, le sentiment de jubilation a pris place dans mon coeur. La dame des ressources humaines m’a dit qu’elle avait bien reçu ma candidature. Qu’ils étaient intéressés. Elle m’a proposé un entretien d’embauche. Nous l’avons agendé. Après quoi j’ai poussé des soupirs de victoire. Pour moi, tout semblait acquis. Pas question de louper cette unique occasion tant attendue. Un grand bol d’oxygène. Une renaissance. Une résurrection. Je me voyais déjà dans mon nouveau poste, tranquille. Fini les moutons noirs. Au revoir, Madame Bauer et compagnie. Je chercherai tous mes anciens amis d’Uni pour leur dire que moi aussi j’ai fini par me trouver quelque chose. Un vrai quelque chose. Je changerai ma démarche. J’abandonnerai l’attitude du looser et j’opterai pour celle de l’élu. La transformation sera telle que tout le monde la notera autour de moi. J’irai à Lugano pour dire à ma mère que la souffrance est désormais derrière nous. Que je prendrai en charge une partie de ses frais d’hôpital. Que les Soeurs-Managers de la Clinique San Salvatore pourraient désormais garder leur charité pour elles. Je pourrai soigner ma Kosambela de ses maux de dos. Je pourrai amener mes neveux au cirque Knie où ils verront les éléphants et les chiens danser la rumba bantoue. Je pourrai désormais aller dans les montagnes grisonnes voir la famille de Ruedi en leur disant : “Hoï ! Vous n’avez plus besoin de nous aider. J’ai trouvé un Arbeit.” Je pourrai faire tout ça, moi. La liberté. (…) »
Extrait pp. 124-125
Éditions Zoe, 2014