Ma belle-mère s’appelait Kanagamah Mootoosamy, elle était née à Moka, au lieu-dit « Camp Samy ». C’est là-bas qu’elle a grandi. Puis elle s’est mariée à Port-Louis, avec mon beau-père, Rungasamy Rungasamy, ce qui l’obligea à se rendre à la ville.
A dire vrai, Kanagamah était son prénom officiel, mais au sein de la société tamoule, il est rarissime que les gens vous appellent par votre « prénom de papier ». La plupart du temps, l’interlocuteur ignore ce prénom, qui lui est d’ailleurs pour ainsi dire dissimulé, relié qu’il est à la religion hindoue, impossible de l’utiliser à tort et à travers en le galvaudant à tout venant.
Kanagamah ne fut pas soustraite à cette coutume et tout le monde l’appelait par son « petit nom » de “Gaboulouk”. Ne me demandez pas pourquoi pareil sobriquet, je l’ai connue bien après que ses proches l’aient affublée de ce « prénom gâté ». L’origine des « prénoms la case », provient la plupart du temps d’un fait divers lointain, parfois même, d’un simple événement lié à l’enfance, où l’intéressé a pu recevoir cette appellation toute sociale et familière.
Moi, par exemple, toute ma belle-famille m’appelle « Bom », juste à cause du fait que le jour où j’en ai rencontré les différents membres, ceux-ci furent surpris de voir un Européen, habitué à contester et tout remettre en question, échafauder des plans sur la comète. Depuis le temps, je me suis calmé, mais bien sûr, le nom m’est resté, impossible d’en changer.
Kanagamah donc, tout le monde l’appelait Gaboulouk et moi avec, forcément. La première fois que je la vis, je ne dérogeai pas et la nommai ainsi. Ce n’est qu’aujourd’hui, après son décès, que je puis vous révéler son véritable prénom. De son vivant, il n’eût pas été question de le faire.
Mon propre beau-frère, ce n’est qu’après quatre années que j’ai pu connaître son vrai « prénom de papier », son prénom officiel. Pour les tamouls de Maurice, cette dissimulation consentie est une affaire sérieuse entre toutes, parfois même, considérée comme protection.
Gaboulouk était une personne très simple, pas du genre à chercher les complications, elle ne cherchait noise à personne et menait sa barque tranquillement. Son mari, mon beau-père, … je vous en parlerai ultérieurement, mais, d’ores et déjà, je puis vous révéler que lui aussi était du même acabit, un ancien, un vieux sage.
Ce qui caractérisait le plus leur humanité était le fait de se vouloir totalement libres. Ils ne couraient pas après l’argent, ils n’enviaient pas leurs voisins, ils nourrissaient une sagesse à toute épreuve, sortie tout droit de leur Inde ancestrale et j’étais très impressionné par leur savoir-faire et l’étendue de leurs connaissances.
Pour vous donner un seul exemple, je peux vous raconter ce qu’un jour, dans une simple discussion, ma belle-mère m’a expliqué, concernant sa cuisine, sa manière de procéder.
Un jour donc, dans un Port-Louis enfiévré par un soleil de plomb comme on en connaît chaque été, elle s’évertuait à faire rouler sa « roche-curry », écrasant tous ses ingrédients épicés à même la petite dalle basaltique attenante à la cuisine. Comme j’étais curieux et intrigué, elle remarqua mon étonnement et me demanda quel était mon problème ?
Je lui expliquai mon questionnement sur sa manière de confectionner la poudre de curry. Elle n’était pas sans savoir ma mauvaise manie de toujours vouloir connaître tout sur tout et devina qu’elle n’y couperait pas, ce qui l’incita à tenter de m’expliquer durant une heure sa façon de procéder.
C’est sa propre mère qui lui avait appris et elle, elle ne faisait que répéter ce que ses ancêtres faisaient déjà bien avant elle. Seulement, elle ne se contentait nullement de reproduire bêtement ce qu’on ne lui aurait qu’inculqué, bien au contraire. Sa recette, avant d’être celle de ses ayeux, était bien sa recette, simplement parce qu’elle savait pertinemment pour quelles raisons elle opérait d’une façon plutôt qu’une autre.
Quant à moi, jusque là, j’avais toujours mangé du curry, même en Europe, un peu partout à travers le monde, j’avais goûté à énormément de curry et avais toujours trouvé cela excellent, que ce soit à base de poisson ou de viande, j’avais toujours eu un faible pour le masale. J’avoue seulement non sans une certaine honte, que je n’avais nul besoin de savoir cuisiner le plat pour en manger …
J’avais toujours pensé que chaque préparateur avait sa recette, son coup de main, sa patte et, pour cette raison, voilà que soudain j’observai ma belle-mère afin de tenter de percer le mystère du parfum exquis de sa poudre de curry.
Je vous parle d’une époque révolue, la poudre de curry vendue toute faite en sachet plastique, que nous pouvons trouver aujourd’hui dans n’importe quelle boutique du coin, n’existait pas. D’ailleurs, en ce temps là, ma belle-mère eût été bien offensée d’apprendre l’existence de ces produits vendus aujourd’hui dans tous les magasins, tout simplement parce que, faire elle-même la poudre de curry était pour elle un plaisir sans nom. « Faire li, pas pareil ! » déclarait-elle avec un large sourire.
Ce jour là, je me risquais à lui demander de quoi était faite sa recette et le pourquoi de cette succulence, tentant hypocritement de l’amadouer un peu, juste histoire de connaître son secret. Vous savez, une recette, c’est un peu comme un « prénom papier », c’est une affaire sérieuse dont il n’y a pas à parler à tort et à travers !
En ricanant gentiment, elle me dit que c’était sans importance, pourvu que j’apprécie…, pas besoin d’aller chercher plus loin.
Oui, mais seulement, moi, sa réponse me laissait sur ma faim, je lui renouvelai ma question à plusieurs reprises, lui mentionnant même comme argument massue, le fait qu’étant membre de la famille, elle ne pouvait pas me tenir dans l’ignorance. Elle comprit vite que rien n’y ferait, que tôt ou tard, elle serait bien obligée de répondre.
Elle commença alors à me dire que c’était bien bien compliqué tout cela, une affaire très difficile à décrire. Elle me déclara qu’un curry, c’est une affaire sérieuse, comme toute question de cuisine.
Bien sûr, il est toujours possible de manger n’importe quoi n’importe comment, comme le font les Américains, des repas qui ne visent que la quantité, des mets sans aucun savoir-faire, mais, avec le temps, cela nous rendra immanquablement malade, du simple fait d’absorber tous les jours de la bouffe sans réfléchir, après un certain temps, l’heure de l’addition ne tarderait pas à se faire sentir, et à Maurice, tout le monde sait que, selon l’adage, « bon marché coûte cher ! »
Gaboulouk se mit donc à m’expliquer que sa poudre de curry n’était en aucun cas une simple question de coup de main, pas même le résultat d’un coup de chance inexplicable, non, rien de tout cela, son curry, m’expliqua-t-elle, c’était une « affaire sérieuse et… scientifique ! »
Je manquai de pouffer de rire… Non mais sans blague, c’est vrai quoi ! Qu’est-ce que la science pouvait venir faire dans une affaire de cuisine ?
Mais pour ne pas l’interrompre dans un si bel élan, je ravalai aussi sec mes commentaires en moi-même. Elle continua donc de m’expliquer : pour elle, au fait, l’être humain était pareil à un arbre, il possède des racines, sa colonne vertébrale est un tronc, ses bras, des branches, il a ses feuilles, ses fleurs, … Dans ce système, à chaque partie d’un arbre correspond une partie bien précise du corps humain.
Alors elle se mit à m’expliquer que son curry, ce n’était pas n’importe quoi : chaque partie d’un arbre dans la nature se devait d’être présente dans son curry : chaque élément du règne végétal figurait dans cette poudre, une graine, une fleur, un fruit, une feuille, un morceau d’écorce, une racine, et tout cela composant le miracle du curry.
Quant à elle, les feuilles étaient toujours celles du kaloupillé, que le Mauricien nomme karipoullé par erreur, l’écorce, la plupart du temps, était celle du cannelier, le grain celui de l’anis, le gingembre figurait la racine, à moins qu’elle n’employât le curcuma, enfin le fruit était celui de la girofle, le fameux clou de girofle n’est en effet pas autre chose qu’un fruit en bouton.
La poudre du massala, c’est une affaire très sérieuse, impossible qu’il y manque quoi que ce soit. Le curry, c’est un condensé extrême de la nature. Toutes les formes du règne végétal sur notre terre, se doivent d’en composer les ingrédients. Allant plus loin, son système de correspondances entre le corps humain et un arbre était absolument parfait. Derrière tout cela, elle avait sa philosophie : le moindre déséquilibre dans la poudre de curry, mettons le manque d’un composant ou au contraire l’excès d’un autre, tel qu’un élément surpasse les autres, le curry s’en ressentirait au point d’être raté.
Une harmonie fondamentale s’avérait absolument nécessaire, un équilibre dans les composants, et pas du n’importe quoi. Si nous mangeons trop de racines, tels le gingembre ou les pommes de terre, avec le temps, cela créera un déséquilibre qui créera un problème… Vous gagnerez certes force et énergie, à ne plus savoir qu’en faire, mais, malgré cela, vous vous sentirez lourd, vous ne pourrez dépenser autant de calories et à force, cette énergie accumulée sera en excès dans votre corps, tant et si bien que votre coeur pourra lâcher ou qu’un tas d’autres problèmes pourront découler de cette abondance. Au contraire, si vous ne mangez jamais d’écorce, vous pourrez vous attendre à des problèmes de peau…
Comme vous le constatez, la théorie de Gaboulouk était particulièrement développée ! Quelque chose d’incroyable ! Chaque élément du règne végétal avait une fonction précise reliée au système respiratoire, au système de reproduction, … et chacun de posséder son correspondant dans le corps humain. A l’inverse, elle me relata comment elle pouvait soigner quelqu’un à travers sa nourriture. Après diagnostic, ses repas se faisaient fort de rétablir n’importe quel équilibre.
Un désordre d’excès peut être la cause d’un bouleversement dont un déséquilibre soigneusement contrôlé pourra en contrepartie venir à bout aisément.
Imaginez un peu ma surprise ! C’était bien la première fois que je rencontrai quelqu’un faisant la cuisine, certes avec une caraille, une recette évidemment, avec son coeur aussi bien sûr, mais par dessus tout, … une philosophie.
Je me suis senti tout penaud, avec ma culture européenne qui me faisait manger sans trop réfléchir, plutôt la quantité comme paramètre, avec mes petits principes diététiques à la mord-moi-le-noeud sur la diversité et l’excès de sucre, avec mes prohibitions fantasmées et mes petites idées de rien du tout…
D’un seul coup, je tombai le cul par terre, sa théorie s’avérait parfaite, comment manger, que manger, pourquoi manger, etc. Bref, un système exhaustif, complet, génial, façon de parler, avec tout son savoir-faire, …, j’avoue en être resté bouche bée.
Ce jour là, toute ma conception de la cuisine s’en est trouvée bouleversée de fond en comble. Bien entendu, le curry était pour moi toujours aussi succulent, de ce côté là, rien de changé, … mais simplement, depuis lors, si je puis dire, … je vois ma femme d’un autre oeil. J’apprécie encore plus ce plat et je dévore toujours avec le même appétit le met et sa théorie, tout ensemble, peut-être d’ailleurs le curry n’en est-il que meilleur.