Certains faits cités dans un billet la semaine dernière, sur le droit à l’excès que s’était permis le pouvoir à deux têtes, mis en place au début des années 70, n’auraient, paraît-il, pas plu à certains. Qui voudraient bien, d’un trait, gommer une partie de l’histoire, si tant elle est porteuse des pires atteintes à la liberté d’expression, comme à la liberté tout court, et paraîtraient improbables ou incroyables aujourd’hui. Mais la mémoire des uns et des autres n’étant pas forcément – et heureusement ! – toujours sélective, nous n’avons d’autre choix, pour notre part – et tel a toujours été notre credo – que d’y puiser au moins les pires exemples d’une répression dont nous étions, tout comme ce bon peuple admirable d’ailleurs, souvent les premières victimes. Certains auraient souhaité un silence complice de notre part. Cela aussi aurait pu être un choix. Un peu lourd à porter…
Mais, oubliant un peu ce côté dramatique d’un pouvoir excessif, sans partage, qui se croyait alors tout permis, des anecdotes, tout aussi cocasses que burlesques, auront également jalonné ces longues années de répression. Je les avais relevées dans un rappel, sous la rubrique Flash-Back, en 1996, àl’occasion des 30 ans de Week-End. En résumé, quelques-unes des plus marquantes:
FLASH-BACK –  « Notre action était très contestée dans beaucoup de milieux et deux prêtres allaient même nous tenir compagnie au banc des accusés de la Cour criminelle intermédiaire, et il ne s’en est fallu de peu qu’ils troquassent leur soutane contre un habit moins uni…».
Note: Philippe Fanchette et Henri Souchon nous avaient rejoint, dans une lettre commune, pour dénoncer le règne des tapeurs politiques à Curepipe. 
FLASH-BACK –  « Premier journal à publier à Maurice un sondage électoral, scientifiquement réalisé, à l’occasion de l’élection partielle de Triolet/Pamplemousses, en septembre 70, Week-End faillit être frappé d’interdit bien avant même que la censure de la presse ne fût imposée. Par l’entremise du commissaire de police d’alors, le pouvoir voulait nous faire comprendre que la publication d’un tel sondage à une semaine du scrutin n’était pas «dans l’intérêt général». Et c’est justement «dans l’intérêt général» que nous choisissions de passer outre à cette forme de pression, jusqu’alors rarement utilisée à Maurice, et «annoncions» le résultat de la partielle une semaine à l’avance ! Et le Premier ministre, (SSR), rencontré le jour du scrutin à Triolet, m’en fit lereproche. Je lui fis comprendre qu’un travail honnête et objectif avait été fait et qu’il était de notre devoir de le publier. Les résultats confirmèrent notre sondage à 5 % près (364 voix d’écart sur un total de 15 000 suffrages et les abstentions prévues à 1 % près)). Du coup, Week-Enddevint la bête noire du pouvoir coalisé et, plus tard, quand la censure sera imposée, le plat de résistance des gardes-chiourmes de la presse…»
FLASH-BACK –  « Le 4 avril 1971, nous menions campagne ouvertement pour la partielle de Curepipe contre une clique de la coalition. L’impact de Week-Endétait si déterminant dans la joute électorale que d’autres procès plurent. A l’aube du jour «J», un parti politique raflait, dans la voiture mairale, en payant cash, tous les exemplaires de Week-Endchez nos placiers de Curepipe. Prévenus à temps, nous inondions de nouveau le marché avec notre numéro spécial. La défaite fut dure pour nos adversaires. Le compte réglé. Et les procès, bien sûr, perdus… »
FLASH-BACK –  «La trêve ensuite. Non voulue, car forcée par une censure brutale qui s’abattit sur toute la presse, du moins, la presse libre. Ultime humiliation. En face, des anonymes presque, en uniforme, qui scrutaient jusqu’aux programmes de télévision et qui poussèrent même le zèle un soir, jusqu’à nous faire enlever, sur le marbre, à 3h du matin, un tout petit bout de sein, jugé sans doute subversif !
Note : Un camp de nudistes avait été démantelé dans le nord du pays. Si un confrère, l’express, avait été contraint de masquer, à l’aide de bandeaux noirs, ces seins qu’on ne sauraient voir, c’est carrément  à partir d’une machine à percer ( honte à nous, je le concède!) que nous exécutions, contre nous-mêmes, le voeu du censeur.
FLASH-BACK –  Quelques mois après, la rue reprenait ses droits, avec la révolte estudiantine de mai 75. Une lame de fond extraordinaire, latente sans doute, en raison de nombreuses frustrations accumulées. Encore une fois, nous sommes aux avant-postes et, caméra au poing, ramenons un scoop… du moins sans lesavoir ! Ce n’est que beaucoup plus tard que nous devions apprendre que celui qui avait fait la Une de toute la presse comme meneur de la manifestation – qui avait été porté en triomphe par des centaines de jeunes marchant sur Port Louis, et qui avait osédéfier du poing, dans des moments d’extrême tension, les fusils de la RIOT sur le pont de la Grande-Rivière-Nord-Ouest au plus fort de l’affrontement – n’était autre qu’un parfait inconnu, qui s’était joint par hasard à la procession dans les basses Plaines Wilhems. Personnalité effacée, de petite corpulence, nous l’avions revu, noeud papillon au cou, il y a quelques années, ce Cohn Bendit d’un jour, à St-Denis, où il travaillait comme garçon de café ! 
— FLASH-BACK –  (Les  60-0 de 1982) – Re-plongeon dansle coeur même du débat politique. Cependant, mieux armés qu’hier pour repousser de petites invites à la confrontation, nous assisterons, aux premières loges, à la débâcle programmée, sondée et, somme toute, logique, du pouvoir en place. 
Dernier expert importé à grands frais par le régime d’alors, un Américain, spécialiste en sondages politiques – qui alignait des lettres de créance à en revendre – me fit parvenir, en début de soirée le jour même du scrutin, une télécopie de l’île soeur, où il s’était réfugié, lieu qu’il avait jugé plus commode après trois mois passés à Maurice – pour entendre les premières salves du premier 60-0. Bien que le comptage des suffrages ne commençât que le lendemain matin, il me pria, la veille, de transmettre sa note de félicitations au secrétaire général du MMM… Ce que je fis. Le rideau était tombé sur presque un quart de siècle de pouvoir.
Note: Erick Ekwall avait été importé à grands frais et logeait dans un hôtel à Pereybère.
 Arrêtons-nous là, de peur de gâcher outre-mesure la nuit de noces annoncée de notre “couple préféré…” En lui refilant, du coup et sans le savoir, quelques recettes fort épicées pour faire bon ménage !
 
P.S. – Moins connue, cette dernière qui, pour cause, n’avait pas fait l’objet d’un gros étalage dans la presse, du moins pour sa partie la plus cocasse. Dans ces années de braise, comme aime à le répéter un leader historique, alors que lui-même et ses amis militants croupissaient en prison depuis de longs mois déjà, des billets de banque de Rs 10, avec son effigie moustachue remplaçant celle d’Elizabeth II, avaient été mis en circulation. La presse en ayant tout naturellement fait état, la Banque de Maurice nous avait transmis un communiqué pour demander au public de venir échanger ces billets en raison de l’illégalité même du procédé. Se pointa alors, à nos bureaux, un samedi après-midi, un surintendant de police, nous intimant l’ordre de lui remettre un exemplaire dudit billet. Ce que nous fîmes de bonne grâce en sachant bien que le cliché allait être inévitablement sur notre rotative le soir. 
Mal nous en prit, puisqu’à mi-tirage un autre envoyé des Casernes centrales se précipitant à nos bureaux voulait carrément interdire la distribution de Week-End avec la photo incriminée. Un long conciliabule s’ensuivit et nous agréâmes à un compromis, avec le concours du gouverneur de la BOM d’alors, que les exemplaires de WEdéjà imprimés n’allaient être distribués que dans les villes !
Marché conclu. Le garde-chiourme de la presse écrite qui habitait Rose-Hill fut quand même relevé très vite de ses fonctions… et eut la chance, quand même, de terminer sa carrière comme Commissaire de Police. Salut à ce censeur d’occasion, pour son goût du risque, qui n’aura pas manqué, pour autant, de lui faire obtenir des galons…